Des bienfaits de l'institution

publié le 20 juil. 2014 à 10:28 par Olivier du Chambon   [ mis à jour : 20 juil. 2014 à 10:28 ]

Père Thierry-Dominique Humbrecht

Source : La Nef N°261 de juillet-août 2014

Les scandales qui, dans l’Église, impliquent des fondateurs connus de communautés religieuses peuvent légitimement déstabiliser. Il n’est pas inutile de réfléchir aux causes de tels scandales, et notamment au contexte trop laxiste des années 70 et bien prendre en compte combien l’institution ecclésiale est nécessaire pour structurer et orienter les jeunes communautés.

Un animal blessé se retire dans son terrier pour lécher ses plaies. Ces années-ci, les catholiques, pas seulement en France mais aussi en France, ont eu à porter les annonces abasourdissantes d’actes répréhensibles posés par certaines personnalités spirituelles, notamment prêtres fondateurs de communautés et connus pour leur charisme personnel. Ces personnalités furent souvent des phares dans les années difficiles. Le plus triste n’est ni le péché ainsi révélé, ni même le sentiment de trahison qui peut saisir nombre de fidèles. Outre les dégâts commis, il s’agit du contraste, chez une même personne incriminée, entre le rayonnement et la part d’ombre.
Beaucoup s’interrogent sur les causes de tels phénomènes en tant que récurrents. Parce qu’ils les ont vécus. Parce qu’ils les ont subis. Parce qu’ils se sont trouvés dans l’œil du cyclone des autres. Parce qu’ils cherchent, comme tout un chacun, à comprendre. Est-il possible d’y réfléchir posément, hors actualité, hors polémique, comme en un brouillon de discernement, à seule fin de nommer les choses, pour mieux y porter remède ?

Un fil rouge ? Il faut rendre hommage aux supérieurs qui, dans leurs communautés aujourd’hui secouées, ont le courage de faire la vérité, comme peu d’institutions profanes oseraient s’y résoudre (l’oligarchie politique le prouve a contrario aussi souvent que nécessaire). Ces supérieurs, qui le plus souvent arrivent après les combats, portent les incompréhensions des uns, la peine des autres et, surtout, la considération des éventuelles victimes.
Toutefois, à travers ces événements, une question se pose. Il semble s’agir d’autre chose que d’un linge sale déballé en public. Un fil rouge se laisse voir entre des situations différentes, comme si notre époque avait sécrété de telles errances. Peut-on rendre raison de ce qui s’est passé, peut-on trouver des causes communes à des effets semblables ? Ces causes peuvent tenir aux individus en tant que pécheurs, elles peuvent aussi relever de structures collectives, les conditionnements d’une société. Personne ne vit hors du monde, même ceux qui ont renoncé à ses prestiges et à ses séductions.

La perte de l’écosystème ecclésial. Les années qui suivirent Vatican II furent celles d’une crise qui affecta l’institution. L’Église se vit contestée par ceux qui continuaient néanmoins à vivre d’elle, semant le trouble partout et poursuivant bourgeoisement leur marche au pouvoir culturel. D’innombrables lieux de formation intellectuelle et spirituelle fermèrent par autodestruction, sous les applaudissements des uns et l’aveuglement des autres. Dans les années 70, des prêtres ou des laïcs, dotés de fortes personnalités, réagirent et cherchèrent à sauver ce qui pouvait l’être. Certains fondèrent des communautés, qui virent affluer des centaines de jeunes en recherche de radicalité et de ferveur. La vitalité de ces communautés finit par s’imposer, et permit ainsi un certain renouveau. Tout cela avec l’accord de Rome, mais comme en marge des institutions locales, qui souvent comprenaient mal leurs objectifs, pour des raisons diverses de distance, entre idées, réseaux et géographie.
Malgré les apparences, alors qu’il s’agissait pour ces jeunes fondations de sauver le sens de l’institution, c’est l’institution qui leur a cependant doublement fait défaut, à leur naissance et pendant leur croissance, obligées qu’elles étaient de se développer un pied dehors et un pied dedans. L’écosystème de l’Église leur a manqué, vivificateur, régulateur et facteur de pluralité. Les plus opposés à cette époque soixante-huitarde, laquelle bradait toute forme d’autorité et d’institution, continuaient à dépendre d’elle sans le savoir. Ils reproduisaient à l’envers le déficit des normes, au moment où ils s’en réclamaient.