HOMELIE DE MONSEIGNEUR WINTZER ( FETE DU SACRE-CŒUR 2012)

publié le 6 sept. 2012 à 12:56 par Olivier du Chambon
    En France, le culte du Sacré-Cœur a été favorisé à deux périodes principales :
 
D’abord, au XVII° siècle. C’est le grand siècle, le siècle de Louis XIV et de Versailles. Pour l’Eglise catholique, c’est le siècle qui voit en France la réception du Concile de Trente ; siècle de la fondation des séminaires et de l’essor de grands ordres religieux ; surtout, c’est un siècle mystique. D’immenses figures de sainteté marquent le XVII ° siècle français. Saint Vincent de Paul, Bérulle, M. Olier, et, c’est ce qui nous retient aujourd’hui, le Père jésuite Claude de la Colombière et sainte Marguerite Marie.
    
    Ancien élève du séminaire de Paray le Monial, j’ai eu la chance de vivre trois ans dans la cité cordicole et de côtoyer les lieux où vécurent ces grands apôtres du Sacré-Cœur. On ne peut limiter le culte du Sacré-Cœur à un seul aspect ; la liturgie en porte la trace puisqu’elle offre le choix, pour la messe, entre deux oraisons dont les aspects théologiques ont des accents sensiblement différents. Cependant, une des caractéristiques de la spiritualité du
Sacré-Cœur, c’est sa dimension de combat, c’est la prise en compte du mal. Le XVII° siècle a développé une forte conscience de l’indignité de l’homme. Le péché marque en effet la réalité et la conscience des catholiques de ce temps. En négatif, ceci a développé un fort sentiment de culpabilité chez nombre de chrétiens. Un sentiment qui n’est d’ailleurs pas l’apanage des catholiques ; la rigueur morale des protestants l’a aussi entretenu ; les films d’Ingmar Bergman en sont nettement marqués, marqués par la Suède luthérienne. En positif, la conscience de l’indignité de l’homme, si elle peut développer la mauvaise conscience, accentue la gratuité de l’amour de Dieu. Nous ne méritons rien, et pourtant nous sommes aimés ; et parce que nous ne méritons rien, l’amour de Dieu prend forme du salut.
    
    Si le XVII° siècle insiste dur le combat qui se mène dans le cœur de l’homme, le XIX° siècle, l’autre siècle du développement du culte du Sacré-Cœur, va insister sur la dimension sociale du combat qu’il faut mener. Nous sommes aux lendemains de la Révolution française ; ce n’est plus le péché intime, personnel, qui blesse l’honneur de Dieu et qu’il faut réparer, c’est le péché d’une société qui se construit sans Dieu et contre lui. Le combat, plutôt que d’appeler chaque chrétien à vivre la conversion, va dès lors opposer les hommes les uns aux autres, les catholiques à ceux qui ne le sont pas, et qui même sont leurs adversaires. Ceci atteindra sa forme la plus expressive dans la construction de la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre, après la commune de Paris. Vous le savez, la ville de Poitiers joue un rôle décisif dans cette dévotion au Sacré-Cœur et ses expressions. C’est dans notre ville que la basilique de Montmartre fut décidée. Depuis la vente des murs du collège Saint Joseph, devenu lycée des Feuillants, c’est désormais à la chapelle de l’archevêché que se trouve le prie-dieu d’où cette décision fut prise. A côté du prie-dieu, se trouve une plaque portant l’inscription suivante : « Au collège Saint Joseph, en décembre 1870, M. Alexandre Legentil, entre les mains de son confesseur, le R.P. Argand, s.j., a fait au Sacré-Cœur le vœu qui a donné lieu à l’érection de la basilique de Montmartre. »
 
    C’est vrai, avec le XX ° siècle, le combat entre les catholiques et… les autres, atteint son apogée dans les années 1901 et 1905, avec les lois interdisant les congrégations, et conduisant à leur expulsion, et, en 1905, avec les lois de séparation. Il a fallu du temps pour sortir de ces combats ; pour autant, celui-ci a pris d’autres formes, celles du combat social pour la justice et le respect du droit des pauvres. Certains des catholiques passant, finalement assez vite du refus de la République à la lutte sociale, voire à la lutte des classes. Le culte du Sacré-Cœur porte toute cette histoire, toutes ces harmoniques ; il est aussi marqué par l’inscription du Cœur de Jésus sur le drapeau français ; ici encore, le diocèse de Poitiers, en particulier par ce qui identifie le Nord des Deux-Sèvres, est inscrit dans cette pratique.
 
    Célébrer en 2012 le Sacré-Cœur ne peut faire comme si cette histoire n’avait pas existé ; pour autant, le culte du Cœur de Jésus ne saurait se comprendre ou se vivre pour ou contre cette histoire. Pour cette histoire, il deviendra le support, malgré lui, d’un combat politique ; contre l’histoire, il sera rejeté en bloc. De manière analogue, des réflexions semblables pourraient être faites au sujet de sainte Jeanne d’Arc et de la manière de la célébrer et de l’honorer. Le nom même et la liturgie de la fête du Sacré-Cœur nous font opérer un retour au centre, au « cœur » de la foi . Si le Sacré-Cœur nous fait célébrer avant tout l’amour gratuit de Dieu, sa miséricorde, cette fête révèle que le combat est inscrit dans la logique de la foi . Cette logique nous fait sortir de l’illusion d’un amour qui serait désiré et partagé par tous. Le désir d’aimer se heurte au refus d’aimer. Le combat est donc bien inscrit dans cette fête et dans la logique de notre acte de foi.
    Lors du baptême, avant de professer la foi, chacun de nous a d’abord dû exprimer son refus du mal. Comprendre la fête du Sacré-Cœur comme une « fête de l’amour » nous ferait échapper au christianisme. Nous ne fêtons pas l’amour ce soir, nous ne fêtons pas un cœur qui aime ; nous fêtons le cœur de Jésus-Christ, le cœur de Celui qui a donné sa vie en rançon pour la multitude, le cœur de Celui qui a été refusé, jugé, cloué, tué.
    Dans ses sermons paroissiaux, le bienheureux John-Henry Newman rappelle que « c’est le contenu de la foi et non l’acte de croire qui est spécifique de la religion ». N’oublions jamais de quel Dieu nous sommes les fils. Ce n’est pas l’amour que nous aimons, ce n’est pas l’amour que nous désirons. Celui que nous servons et honorons, c’est Dieu, le Dieu révélé dans l’histoire d’Israël et en Jésus-Christ. Le Dieu qui aime jusqu’à offrir son Fils, jusqu’à vouloir que son Fils ait le cœur transpercé. Voilà à quoi se reconnaît l’amour auquel nous donnons notre foi : Dieu nous aime le premier ; Il nous aime alors que nous sommes pécheurs .