La République… Notre-Dame de France de Jacques Julliard

publié le 6 mai 2019 à 16:43 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 6 mai 2019 à 16:51 ]


Jacques Julliard - crédit dessin Fabien Clairefond

Jacques Julliard - Dessin Fabien Clairefond



Profondément touché par l’incendie de Notre-Dame, l’historien Jacques Julliard consacre sa chronique mensuelle à ce symbole de la France. Cette destruction paraît venir en conclusion d’une période désastreuse pour le catholicisme français. Pourtant l’émotion suscitée par ce désastre a donné lieu à un moment d’unité nationale, chrétienne et républicaine, qui nous enseigne que les jeux ne sont pas faits.

 

Hasard ou fatalité ? Péripétie ou tournant majeur ? Quand un événement comme l’incendie de Notre-Dame de Paris prend d’un coup une telle place dans la vie de la nation, il n’est pas facile de lui assigner à chaud, si l’on peut dire, la signification qui lui revient dans le cours de l’Histoire.

 

D’un côté, les cathédrales sont des édifices si grandioses, si ambitieux, mais si fragiles qu’elles sont inévitablement exposées aux vicissitudes du temps, aux accidents les plus divers, de l’incendie comme à Laon (1112) ou à Nantes (1972), à l’imbécillité pure comme à Lavaur (Tarn) en février dernier, jusqu’au bombardement de guerre comme à Strasbourg (1870) et à Reims (1914), sans compter l’effondrement par excès de gigantisme comme à Beauvais en 1573.

 

De l’autre, l’embrasement de Notre-Dame de Paris le 15 avril dernier paraît venir en conclusion d’une séquence si désastreuse pour le catholicisme français, avec la révélation en cascade de multiples scandales sexuels, mettant en cause des clercs, la condamnation en première instance d’un cardinal français primat des Gaules par la justice séculière, et surtout l’écroulement de la pratique religieuse dans notre pays, que l’on est tenté de voir là symboliquement une sorte de bouquet final. En 2013 déjà, Hervé Le Bras et Emmanuel Todd dans Le Mystère français parlaient d’un « catholicisme zombie », diagnostic confirmé par Guillaume Cuchet en 2018 dans un livre intitulé Comment notre monde a cessé d’être chrétien, tandis que Jérôme Fourquet dans sa magistrale synthèse, L’Archipel français (2019), concluait, dans le même sens, à un « décrochage terminal ». Saoulé de coups venus de toutes parts et comme assommé par cet acharnement du sort, victime d’une sévérité sans merci dans les médias et dans la gauche, quand l’islam y bénéficie d’une inépuisable complaisance, le clergé français, par ailleurs dépourvu de personnalités fortes, paraît hors d’état de réagir, réduit à faire passer son humaine faiblesse pour de la mansuétude chrétienne.

 

Sur le premier point, je me contenterais de souhaiter que Notre-Dame, qui a déjà tant souffert, ne subisse pas en plus les outrages de cette calamité qui, à Paris tout au moins, prend la forme d’un oxymore : « l’art contemporain » partagé entre les horreurs à l’état pur du Centre Pompidou ou de l’Opéra Bastille et les banalités de la pyramide du Louvre ou de l’arche de la Défense. En attendant les consternantes tulipes de Jeff Koons, qu’Anne Hidalgo, maire de Paris, et Françoise Nyssen, alors ministre de la Culture, ont eu la pusillanimité d’accepter, pour partie aux frais du contribuable. Comme l’a souligné Pierre Nora, il n’est pas sûr que nous ayons sous la main un nouveau Viollet-le-Duc. Prions donc pour que ce qui reste de Notre-Dame ne soit pas couronné par une flèche en Plexiglas.


LA FIN DE L’UNION LIBRE 

 

Mais là n’est pas l’essentiel de notre propos. Tout au long de l’Ancien Régime jusqu’à la IIIe République incluse, l’Église et l’État ont formé un couple indissociable que ni la campagne anticléricale du tournant du XXe siècle, ni la loi de séparation de 1905 n’étaient parvenues à détruire. Pourquoi ? Parce que s’ils se combattaient politiquement pour le contrôle des opinions, les deux protagonistes le faisaient, excepté dans le rapport à la transcendance, au nom de valeurs communes. « L’école sans Dieu » de la IIIe République n’était pas, loin de là, une école sans morale. Le plus souvent, l’instituteur et le curé ne se parlaient pas. Mais ils tenaient aux enfants les mêmes propos sous-tendus par une même anthropologie. L’Église et l’État vivaient clandestinement en état d’union libre.

 

Un premier décrochage eut lieu en 1884 avec la loi Naquet sur le divorce. Mais il fallut attendre 1973, avec la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse, pour qu’une divergence majeure s’installe. C’est pourtant la loi Taubira sur le mariage pour tous (2013), en vérité beaucoup moins importante, qui la fit éclater au grand jour, avec la Manif pour tous, ce Mai 68 des catholiques français de droite (ceux de gauche paraissent avoir disparu…). C’est qu’entre-temps, dans cet espace de quarante années, les catholiques avaient découvert, non seulement qu’ils étaient devenus minoritaires, mais que le lien invisible et pourtant essentiel qui les reliait à l’État avait été rompu. Paradoxalement, ce sont eux-mêmes qui constataient avec regret que le principe de laïcité, au départ dirigé contre eux, mais dont ils avaient fini par s’accommoder, avait été abandonné par une notable partie de la gauche, dès lors qu’il se fut agi de l’appliquer à l’islam et aux musulmans, au risque d’accréditer l’idée que la laïcité n’avait pas été conçue historiquement par les républicains comme un principe universel, mais comme un instrument de combat dirigé contre le seul catholicisme. Celui-ci n’était plus cette religion d’État qu’il était sous l’Ancien Régime, ni cette « religion de la majorité des Français » qu’avait proclamée le Concordat de 1801 ; il n’était même plus cet interlocuteur privilégié des autorités civiles ; il ne demeurait qu’à l’état de culte minoritaire au milieu d’autres, comme ceux des protestants, des juifs, des musulmans. « Les catholiques ont perdu leur droit d’aînesse culturelle », déclare Jérôme Fourquet (Causeur, avril 2019) : c’est la double peine : déchus de leurs privilèges, mais traités plus durement que quiconque pour prix de ces derniers.


L’AUTRE PERDANT 

 

La perte de statut, de prestige, d’influence est considérable. Mais n’allons pas imaginer que l’Église soit la seule perdante dans cette affaire. L’État ne l’est pas moins, car il ne peut plus compter sur le catéchisme au moment où l’école, les familles, les partis, les syndicats sont également défaillants, pour dispenser cette morale civique sans laquelle il risque de se désagréger. Que reste-t-il en effet de l’État national quand les citoyens ne partagent plus entre eux que cet individualisme qui en est la négation ? Dans le passé, Rousseau, Robespierre, Benjamin Constant, Tocqueville ont estimé que la société ne peut subsister longtemps comme un ensemble cohérent sans religion, sauf à en secréter une, purement temporelle, purement horizontale, mais infiniment plus despotique. Tout le monde va à l’envi répétant la saisissante formule de Marcel Gauchet, suivant laquelle le christianisme est la religion de la sortie de la religion. Fort bien. Mais personne ne se hasarde à répondre à la question : « que se passe-t-il ensuite ? », pas même Gauchet dans sa grande étude sur la démocratie.

 

Longtemps, la lutte des classes entre la bourgeoisie et le prolétariat a joué à l’intérieur de la société le même rôle que le conflit entre l’État et l’Église : une confrontation qui tient lieu de lien social entre les protagonistes. Cette société n’est plus divisée, elle est morcelée, ce qui est beaucoup plus grave, constituant ce que Jérôme Fourquet appelle, dans le livre déjà cité, un « archipel », au lieu d’un massif unique avec son adret et son ubac. Des négociations rituelles qui ont significativement pris le nom du lieu où elles se sont déroulées, comme Matignon ou Grenelle, ou bien encore des institutions comme le Plan, justement décrit par le général de Gaulle comme l’une « ardente obligation », ont créé du lien social, ont « fait société », comme on dit aujourd’hui avec quelque nostalgie. En aucun cas la lutte des sexes et la lutte des races, l’une et l’autre importées de l’Amérique, ne sont capables de recréer de tels liens. Songeons, bien au contraire, que la lutte des minorités identitaires, portées à leur comble, parfois à celui du ridicule, dans les universités américaines, a eu pour contrepartie l’élection quasi mécanique de Donald Trump à la présidence, en attendant un vraisemblable deuxième mandat.

 

Tout cela au moment où l’afflux des migrants aboutit, au dire de François Hollande lui-même, à une virtuelle « partition de la France », tant les populations juxtaposées sur son territoire diffèrent par les origines, l’histoire, les mœurs, la religion. Une partie notable, peut-être majoritaire des élites, à gauche notamment, mais aussi chez Emmanuel Macron et dans la haute bourgeoisie, est déjà tacitement convertie ou résignée au communautarisme. La négation forcenée de l’histoire de France, chez certains historiens progressistes, qui s’est traduite par le renoncement de l’État à créer une maison de l’Histoire de France, ou par un ouvrage collectif comme L’Histoire mondiale de la France (2017) sous la direction de Patrick Boucheron, en sont des signes irrécusables. Mondialiser l’histoire de France, sans référence à l’héritage français lui-même, c’est, a dit Alain Finkielkraut ici même, le 26 février 2017 : « dissoudre ce qu’elle a de spécifique, son identité, son génie propre dans le grand bain de la mixité, de la diversité, de la mobilité et du métissage ». C’est passer sous silence, et par là même déconsidérer, tout ce qui fait son unité, c’est-à-dire son héritage historique. C’est implicitement instituer la lutte de chaque groupe contre tous les autres, avec l’État en arbitre impuissant, comme substitut de la lutte des classes, sans l’élément fédérateur que l’on a pour cette dernière, indiqué plus haut.

 

Il est significatif que le mouvement des « gilets jaunes », qui mêle un ressentiment social souvent justifié au déclassement culturel, soit en train de s’abîmer dans un abaissement moral auquel le mouvement ouvrier, même dans ses formes les plus radicales, n’a jamais succombé : la haine du riche exacerbée jusqu’à l’indignation dans le cas de la collecte de fonds pour Notre-Dame de Paris, l’immonde slogan « Suicidez vous… » et j’en passe. Quand une représentante de l’Unef, devenue le symbole dérisoire de cette dégradation collective, tweete rageusement « Je m’en fiche de Notre-Dame, je m’en fiche de l’histoire de France », il faut voir dans ce refus de l’histoire comme le germe des luttes intestines futures, que l’on avait crues révolues. Selon le mot si profond du philosophe américain Santayana : « Ceux qui ignorent leur histoire sont condamnés à la revivre. »


LES JEUX NE SONT PAS FAITS 

 

Le pire, qui est au premier abord le plus probable, n’est pas du tout sûr.
Il a fallu cette étrange conjoncture, qui a vu l’incendie de Notre-Dame combiné avec cet avachissement moral pour que je comprenne toute la portée du mot de Péguy en ouverture à Notre jeunesse : « 
Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est ensemble un même, un seul mouvement de démystication. C’est du même mouvement que ce peuple ne croit plus à la République et qu’il ne croit plus à Dieu (….) on pourrait presque dire qu’il ne veut plus croire aux idoles et qu’il ne veut plus croire au vrai Dieu, (…) c’est proprement la stérilité moderne. 
»
Tout est-il pourtant joué ? Je ne le crois pas. Comme dit encore Péguy : « 
Je ne dis pas que c’est pour toujours. 
»
D’abord parce que le « 
décrochage terminal » de l’Église catholique ne me paraît pas aussi évident que cela. Il y a en effet une représentation du christianisme commune aux agnostiques, aux intégristes et aux sociologues, qui le réduit à sa façade institutionnelle, c’est-à-dire à l’appareil externe, à l’exclusion de la foi. Les sociologues mesurent, c’est inévitable, l’importance d’une religion à ses manifestations extérieures. Dans le cas du catholicisme, au nombre des baptêmes, des mariages, à l’assistance à la messe. Or le rétrécissement numérique du christianisme, et spécialement du catholicisme, va aujourd’hui souvent de pair avec un approfondissement et une intériorisation de la foi. Peut-être fallait-il ce rétrécissement pour atteindre à cette intériorisation. Après tout Jésus-Christ n’est pas venu sur terre pour faire du chiffre, comme on dit dans la police et dans la gendarmerie, mais pour sauver l’humanité tout entière comme un seul homme. Dans un très intéressant dialogue, intitulé « Restauration
 », entre Michel Houellebecq et Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, on est presque d’un bout à l’autre proche de cette vision néo-comtienne ou néo-maurrassienne d’un catholicisme sans le Christ, réduit à sa puissance extérieure, à l’inverse de ce que Jésus enseignait, c’est dire le renoncement à la puissance. Je laisse à chacun, et d’abord aux interlocuteurs eux-mêmes, le soin de décider ce qui là-dedans relève de la sociologie, de l’agnosticisme ou de l’intégrisme, peut-être des trois à la fois.
- « 
Mon Père, j’ai perdu la foi 
», disait cette pénitente à son confesseur
- « 
Ma fille, vous n’avez pas perdu grand-chose », répondit celui-ci, en l’occurrence le père Ganne, grand jésuite de la mouvance lyonnaise du père de Lubac, dont j’ai jadis suivi l’enseignement. La foi n’est pas une chose que l’on perd ou que l’on retrouve comme un trousseau de clefs ou un téléphone portable. Ou alors ce n’est pas la foi.


POUR UN MOMENT FRANÇAIS 

 

C’est sans doute dans cet état d’esprit paradoxal - mais le christianisme est tout entier un paradoxe - que Jean-Luc Marion parlait récemment d’un « moment catholique » dans la société française. Mieux : il annonçait que les catholiques étaient peut-être aujourd’hui les seuls à pouvoir « donner une communion à une communauté qui, sans eux, ne serait plus une et indivisible » (Brève apologie pour un moment catholique, 2017).
Que l’on me comprenne bien. Je n’entends nullement, ni de près, ni de loin, identifier le devenir du christianisme et celui de la République dans le moment difficile qu’ils traversent l’un et l’autre. Car chacun, à sa manière, dépasse infiniment l’autre. À chacun ses affaires, c’est le fondement de la laïcité, cette sublime invention du Christ. Mais je prends acte que l’un et l’autre, dans ce mouvement d’« 
archipélisation
 » qui ne touche pas seulement les groupes sociaux, mais les idées et les valeurs elles-mêmes, se présentent comme les représentants de l’universel, c’est-à-dire de ce qui est tourné vers l’Un. Oui, le tronc commun au christianisme et à la République, c’est l’idée qu’il y a une identité et une unité du genre humain, et que donc ce qui unit les hommes est infiniment plus fort que ce qui les divise. Pas plus que les catholiques, les républicains en France ne sont morts.
Il faut donc que l’école, réduite à l’état de joujou pédagogique par l’arrogance des technocrates et la veulerie des politiques, avec les résultats désastreux que l’on connaît, redevienne une instruction publique et une institution morale. L’enjeu, c’est tout simplement la survie de la République. Jean-Michel Blanquer l’a compris, qui est justement, qu’il siège rue de Grenelle ou à Matignon, comme le disait récemment Vincent Trémolet de Villers ici même, le premier ministre. C’est-à-dire le plus important.

 

En vérité, ce que l’on reproche donc aux hommes politiques de droite, de gauche et du centre, et qui prend la forme du « dégagisme », ce n’est pas leur ambition, mais au contraire leur absence d’ambition. Il faut faire de la reconstruction de Notre-Dame un grand acte d’unité nationale, chrétienne et républicaine, fondé sur les valeurs universelles qui se confondent avec l’âme de la France.

 

Jacques Julliard, éditorialiste de l’hebdomadaire « Marianne »

Le Figaro du lundi 6 mai 2019

 

 

 

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