« Le Noël d’Amaury »

publié le 16 déc. 2011 à 12:52 par Olivier du Chambon   [ mis à jour : 16 déc. 2011 à 12:52 ]
                                             

 

« -Maman, as-tu vu ma capeline ? »

« -Oui, ma chérie, elle est là, sur la chaise, près de la cheminée. Tout le monde est prêt ? Amaury, Thérèse, Bruno et Blanche, êtes-vous êtes bien couverts ?  »

 

         Oui, tous les enfants étaient prêts à partir ce soir-là pour la veillée de Noël puis la messe de minuit  de la petite église du village située à trois kilomètres de la maison de ces paysans poitevins. Même le bébé, François, dans son landau, attendait tranquillement le départ, comme mû par une soudaine sagesse.

      Tous étaient chaudement habillés : capeline ou châles, écharpes et bonnets, mitaines et sabots bourrés de paille étaient indispensables pour que la température qui ne cessait de descendre, ne nuise pas à la santé de la famille.

 

      Monsieur Lureau avait rempli les lampes de pétrole pour la route, et Madame Lureau, toujours prévoyante, emportait  un biberon pour son bébé et des chaussettes de rechange pour les plus jeunes qui auraient certainement les pieds mouillés  en arrivant…

 

     Et maintenant, en route ! Un regard bienveillant sur la crèche que les deux aînés avaient installée avec leur maman pendant la semaine, une dernière bûche posée dans la cheminée pour ne pas que le feu s’éteigne en leur absence, et les voilà partis…

     Oui, les voilà partis, et, en chemin, ils chantaient déjà, comme pour une répétition et en se remémorant bien tous les couplets, les cantiques que Monsieur le Curé avait choisis cette année.

 

     Le chemin serpentait à travers les champs et les bois, et parfois le landau hoquetait en grinçant  dans un trou, mais les petits allaient sautillant, heureux de retrouver cette atmosphère si particulière de la messe en pleine nuit…

     La neige ne se décidait pas à tomber, même si la glace perlait doucement sur l’herbe.

 

     Après avoir parcouru environ la moitié du chemin, au détour du sentier, la famille aperçut une faible lueur à quelques centaines de mètres d’eux, au milieu des arbres.

    « Tiens, voilà d’autres personnes qui vont à la messe, comme nous ! » s’exclama Thérèse.

      Tandis qu’ils s’approchaient de l’endroit, ils remarquèrent que la lumière ne bougeait pas. Les personnes semblaient s’être arrêtées là…

 

 

 

      Un gémissement léger  parvenait à présent jusqu’à eux. Pressant le pas, Monsieur Lureau et son fils aîné, Amaury atteignirent l’endroit les premiers.

Quel ne fut pas leur étonnement en voyant deux tout petits enfants recroquevillés dans la neige, serrés l’un contre l’autre, pleurant doucement.

     Arrivés tout près d’eux, les petits levèrent vers Amaury des regards si craintifs et si tristes que l’adolescent, malgré sa stature rendue assez imposante par les durs travaux fermiers, sentit son cœur fondre.

« N’ayez pas peur, dit-il aux enfants. Et puis ensuite, ayant reconnu les enfants Ribaud, des petits d’un hameau voisin : « mais enfin, que faites-vous là, tout seuls ? »

« Le plus grand des deux garçons, âgé d’à peine 8 ans, parlant difficilement à cause du froid et de la peur, parvint à dire d’une voix faible : « on est perdus…on a marché pendant des heures…mais on n’arrive pas à retrouver notre chemin »

 « Et où allez-vous ? » chuchota le père d’Amaury, ayant peur d’effrayer ces pauvres enfants.

« Maman est très malade, nous allons chez le médecin pour qu’il vienne à la maison » dit le plus jeune, «… mais à cause de nous, elle ne va pas guérir,… » et il se remit à pleurer.

 

Madame Lureau et les autres enfants parvinrent à leur tour près des malheureux. Voyant la situation, la mère dit : « il faut que l’un de nous aille chercher le médecin et aussi que l’on prévienne la malade avant qu’elle ne soit morte d’inquiétude ; les enfants, venez avec nous à la messe, nous vous raccompagnerons ensuite ».

« Bonne idée, dit Monsieur Lureau, je cours chez le docteur, ce n’est plus très loin. »

Voyant cela, Amaury, se sentant un peu comme le grand frère de ces petits, ajouta : « Eh bien moi, je voudrais aller rassurer la mère de ces deux enfants… s’il vous plaît… »  Comme ses parents hésitaient, il reprit : « Je connais bien le chemin, et avec la lanterne, j’y verrai comme en plein jour. Et puis, les petits ont besoin de toi, Maman. »

Les parents , se regardant, acquiescèrent d’un signe de tête.

 

 

 

Donc, le groupe se sépara… Au loin, les cloches entonnèrent leur hymne, joyeuses de pouvoir rassembler en pleine nuit autant de fidèles pour chanter la naissance de l’Enfant-Dieu. A leur chant, la neige se mit à tomber, formant rapidement un léger voile immaculé sur les chemins gelés.

Amaury marchait d’un bon pas dans la campagne. Il se sentait fier de pouvoir aider cette petite famille. Ayant un cœur généreux, il n’avait pas hésité un instant à se proposer pour rendre service. Maintenant, il songeait à tout le bien qui se ferait dans le monde durant cette nuit sainte : des pauvres seraient nourris par de braves gens, des orphelins et des personnes âgées seraient entourés…. A ce moment-là se forgea dans son cœur l’envie de grandir plus vite pour voler au secours des plus nécessiteux… 

Mais le froid se rappela à lui car il commençait à avoir les  mains vraiment glacées. La température baissait et pas un animal ne se montrait à lui. Il accéléra le pas afin de ne pas avoir trop froid, et aussi parce qu’il entendait toujours les cloches qui appelaient à la messe. « Je risque d’être en retard », pensa-t-il.

 

Il arriva devant la maison de la malade, et, ayant frappé à la porte, il entra. Il osa appeler, et la femme lui répondit : « Par ici, entrez ! »

Amaury franchit le seuil de l’unique chambre et salua poliment la jeune maman. Celle-ci, étonnée de voir Amaury lui demanda doucement :

« Que fais-tu là ? Où sont les petits ? » . Amaury la rassura très vite en lui racontant l’histoire qu’il venait de vivre. Alors la mère eut un regard reconnaissant envers l’adolescent, le remerciant de sa grande bonté : « Tu es venu jusqu’ici tout seul, il fait froid, tu dois être frigorifié. » Le garçon, sans se soucier de lui-même, proposa une boisson chaude à la mère, et remit deux bonnes bûches dans la cheminée. « Ce sera mieux comme ça » se dit-il.

         La malade lui proposa de boire un peu de lait chaud. Amaury accepta volontiers, et apprécia cette chaleur bienfaisante qui envahissait tout son corps. Puis elle lui dit : « Maintenant que tu es réchauffé, va vite, tu vas être en retard pour la messe. Le médecin ne tardera plus ».

 

         Amaury quitta donc la jeune femme et se remit en route. La couche de neige avait augmenté sensiblement et le chemin était devenu pénible.

A l’église, là-bas, la veillée avait déjà commencé, et l’adolescent tentait tant bien que mal d’accélérer le rythme, mais sans succès : à chacun de ses pas, ses sabots devenaient plus lourds et il ne sentait presque plus ses pieds ; de plus, ses doigts s’engourdissaient sérieusement.

 

L’enfant, harassé, se mit à prier : « Tout petit Jésus de la crèche, je ne suis qu’un enfant comme Vous. Un enfant qui Vous aime. Je ne puis être auprès de Vous, mais je veux vous dire mon amour et ma foi…Vierge Marie, douce maman du ciel, redites à votre divin Enfant combien j’aimerais me trouver en ce moment au pied de la crèche…. »

 

Amaury avançait dans la neige à grand-peine. Un fort vent s’était levé, qui rendait la progression encore plus difficile.

C’est à cet instant que l’adolescent vit devant lui un halo de lumière diffuse. Il s’arrêta, partagé entre la crainte et l’étonnement. Il s’approcha cependant, et vit des ombres se mouvoir à l’intérieur.

Encore quelques pas…et il eut une vision incroyable, extraordinaire : dans le cercle lumineux, se trouvaient deux personnages avec un bébé emmailloté comme dans la crèche de sa paroisse !

Alors, la femme se mit à lui parler : « Mon enfant, nous avons entendu la prière que tu as faite en chemin. Ton âme est pure. Tu t’es montré charitable en secourant cette famille. » Et elle  ajouta en désignant l’Enfant : « Ce que tu as fait ce soir c’est à Lui que tu l’as fait. Et c’est pour cela que Celui que tu voulais adorer dans l’église de ton village est venu jusqu’à toi. Vois comme Il est beau… »

Abasourdi, l’enfant crut qu’il rêvait. Mais non ! les personnes étaient bel et bien là, remuant et parlant…

 

A présent, il ne ressentait plus du tout le froid qui le mordait auparavant. Mais au contraire, le cœur brûlant, il comprit qu’il assistait à quelque chose de merveilleux et d’indicible : l’Enfant-Dieu se trouvait devant lui ! Devant lui… Lui, petit paysan poitevin tout simple et sans importance aux yeux du monde…

Tombant à genoux dans la neige, il ne put retenir ses larmes, des larmes douces de reconnaissance et de joie. Il joignit ses mains et adora l’Enfant de tout son cœur….

 

Après quelque temps, une minute….une heure…il n’en savait rien, la vision disparut des yeux du garçon. Il se releva lentement, l’esprit encore tout  habité de ce qu’il venait de voir. Il reprit sa lanterne et se remit machinalement en route vers l’église. Maintenant le trajet lui semblait moins dur. Le vent était tombé et lui se sentait plus fort. Ses pas étaient plus rapides et plus sûrs…

        

Lorsqu’il arriva enfin à l’église du village, il réussit tant bien que mal à se glisser auprès des siens. La chorale entonnait le « Sanctus ». Il murmura discrètement quelques mots à sa mère pour lui dire que tout s’était bien passé et joignit sa voix à celles des autres paroissiens. La messe continua son cours, et Amaury ,transformé par sa miraculeuse rencontre, vécut ces moments bénis encore plus recueilli que d’habitude.

         Certes, il pourrait raconter son périple à toute sa famille, mais il garderait pour lui cette rencontre exceptionnelle qui avait marqué son coeur de façon profonde et indélébile.