« L’immense majorité des prêtres ont été fidèles à leur sacerdoce, mais personne n’en parle »

publié le 25 nov. 2021, 03:20 par Olivier du Chambon   [ mis à jour : 2 déc. 2021, 10:32 ]
Cardinal Sarah

   
                                       « L’immense majorité des prêtres ont été fidèles à leur sacerdoce, 

                                                                            mais personne n’en parle »

Dans le contexte de la crise des abus sexuels commis par une minorité du clergé, le cardinal Robert Sarah publie un ouvrage* à contre-courant pour défendre la figure du prêtre catholique.

 Tout en soulignant la nécessité de reconnaître la responsabilité institutionnelle de l’Église, il met en garde contre l’utilisation de la souffrance des victimes à des fins idéologiques.

 JEAN-MARIE GUÉNOIS LE FIGARO. - 
  Que pensez-vous des mesures de la Conférence des évêques de France prises lors de l’assemblée de Lourdes contre la pédocriminalité d’une minorité de prêtres ? 

Cardinal Robert SARAH. -
 Il était nécessaire de regarder la vérité en face. Qu’avonsnous découvert ? D’abord, l’ampleur et la profondeur du péché. S’il y a une responsabilité institutionnelle, elle est là : n’avoir pas su appeler le mal par son nom. Nous avons fait preuve d’une terrible légèreté de conscience devant la gravité du péché. Quand un prêtre agresse un enfant, ce n’est pas un accident dans son parcours. C’est une négation radicale de son être de prêtre. C’est un crime. Il détruit la vie humaine et spirituelle de la victime. Il salit le sacerdoce. Il souille l’Église entière et il empêche l’évangélisation. Le crime doit être puni. Le péché doit être réparé. 

L’Église aurait-elle confondu miséricorde et justice vis-à-vis des prêtres incriminés ?

 Depuis trop longtemps, nous confondons miséricorde et complaisance avec le péché. L’Église s’est laissée contaminer par un esprit mondain qui, sous prétexte de comprendre subjectivement, en vient à ignorer la gravité objective des actes. Le pardon n’est possible que si le mal a été reconnu et regretté. Cela est vrai pour les crimes pédophiles comme pour tout péché. Quand l’Église ne dénonce pas le péché, elle est infidèle au Christ, elle manque à sa mission. Les saints n’ont pas eu peur d’employer des mots violents pour dénoncer la gravité des péchés. Mais nous, nous tremblons devant les mots « punition », « réparation », « péché ». 

Les 97 % de prêtres de l’Église de France qui n’ont pas de responsabilité dans ces abus ne sont-ils pas oubliés ?

 L’immense majorité des prêtres ont été fidèles à leur sacerdoce. Leur sacrifice quotidien est silencieux et discret. Personne n’en parle. Pourtant, ils sont pour toute l’Église un gage d’espérance et de renouveau. J’ai écrit ce livre pour eux. Pour leur dire de ne pas avoir peur de vivre le sacerdoce tout entier, tel que le Christ nous l’a laissé. 

Mais fallait-il que les évêques de France aillent jusqu’à reconnaître la « responsabilité institutionnelle » et « systémique » dans les abus sexuels ? 

Il était nécessaire de dire que notre légèreté silencieuse face à la gravité du péché était devenue un système, tant elle avait fini par s’infiltrer dans les esprits et par engendrer une forme de complicité inconsciente, une indifférence au péché. Mais il faut aussi souligner que 97 % des prêtres ont été fidèles ! Ce n’est donc pas le sacerdoce en lui-même ni la doctrine catholique au sujet des prêtres qui sont en cause. Je sais que certains sont tentés d’inventer une nouvelle figure du prêtre, voire une nouvelle Église. Ces tentations sont vaines. Ce n’est pas parce que certains ont détourné la paternité ou l’autorité du prêtre pour en faire l’instrument de leur perversion qu’il faut nier que le prêtre est père et qu’il a une charge de gouvernement en vertu de son ordination sacramentelle. Le péché n’est ni seulement une faiblesse psychologique ni la conséquence nécessaire d’une structure sociale. Ce serait encore manquer à notre responsabilité que de rejeter la faute sur la structure de l’Église. Prenons garde de ne pas instrumentaliser la souffrance des victimes pour faire avancer une idéologie. 

L’Église a-t-elle manqué de cœur face à ces victimes ? 

Dans le monde entier, quotidiennement, des milliers de religieuses et de prêtres donnent leur vie pour servir les enfants, dès leur conception, dans les maternités, les écoles et les orphelinats. L’Église a toujours pris au sérieux les mots de Jésus dans l’Évangile : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. » C’est un devoir de justice de le rappeler. Comme il est juste de dire que trop d’évêques n’ont pas eu le courage d’exercer leur rôle de père. Il revient en effet à la paternité de l’évêque d’écouter et de reconnaître l’innocence des enfants victimes, de dénoncer et de punir le péché des coupables. Tous, prêtres et laïcs, nous avons besoin de cette parole épiscopale objective et paternelle.

 Pourquoi avez-vous choisi pour titre à votre livre ces mots : « Pour l’éternité » ?

 J’ai voulu m’adresser à l’immense majorité des prêtres. Tous ceux dont la fidélité quotidienne ne fait pas les titres des journaux. Il serait injuste d’instrumentaliser le dévoiement de 3 % d’entre eux pour remettre en cause le sacerdoce lui-même. Comme si la figure du prêtre, configuré au Christ pour l’éternité par le sacrement, était en elle-même nocive et porteuse d’une tentation de toute-puissance psychologique. Au contraire, cette configuration spirituelle engage les prêtres à vivre la radicalité de l’Évangile d’une manière particulière. 

Dans ce contexte, parler de sainteté, n’est-ce pas viser trop haut ? 

Il revient aux évêques de donner aux prêtres les conditions concrètes pour tendre vers cette sainteté dont ils ne peuvent se dispenser. Mais on ne demande pas aux prêtres d’être des surhommes omniscients ou des stars brillantes aux yeux des hommes. On attend d’eux qu’ils soient des saints, c’est-à-dire qu’ils vivent pleinement leur état de serviteurs du peuple de Dieu par le don des sacrements et la fidélité à l’enseignement du Christ. Au cœur du débat, il y a aussi le célibat sacerdotal. Certains le remettent en cause… La commission Sauvé a affirmé que le célibat ne saurait être regardé comme une cause des abus sexuels. À l’échelle de l’ensemble de la population, l’immense majorité de ces abus sont commis par des hommes mariés. Le célibat est le signe du don de soi comme serviteur et époux de l’Église. On doit en revanche prendre les moyens concrets et réalistes pour le préserver. Tout comme un époux préserve sa fidélité dans le mariage en évitant les occasions équivoques, un prêtre doit toujours agir en prêtre, porter un habit reconnaissable. Il n’y a pas chez lui une vie privée, coupée de sa vie sacerdotale. 

Vous puisez pour nourrir votre ouvrage dans des textes parfois millénaires de saints, de papes ou de grands auteurs. Quelles leçons en tirez-vous pour la crise actuelle ? 

Le péché est vieux comme le monde ! L’Église ne doit pas avoir peur des crises. Les saints n’ont pas eu peur d’appeler le péché par son nom. C’est ainsi qu’ils ont fait resplendir la beauté et la sainteté de l’Église. Plutôt que de chercher à « communiquer » pour se rendre populaire et acceptable aux yeux du monde, l’Église devrait chercher à être simplement fidèle à l’Évangile et à son exigence de conversion et de sainteté. 

Et que dites-vous aux simples fidèles catholiques qui finissent par douter de « leur » Église ? Et de « leurs » prêtres…

J’ai écrit ce livre aussi pour eux ! Pour qu’ils redécouvrent qui est le prêtre en vérité ! Ne lui demandons pas de faire sans cesse davantage. Demandons-lui simplement d’être prêtre, configuré au Christ ! Apprécions les prêtres pour ce qu’ils sont, et non pour ce qu’ils font. Ne demandons pas à l’Église de réussir, d’être efficace. Elle n’est pas une ONG. Demandons-lui la vérité de l’Évangile, la beauté de la liturgie, la grâce des sacrements. 

Beaucoup cherchent à vous opposer avec le pape François. Qu’en est-il exactement ? 

Beaucoup, même parmi les chrétiens, portent sur l’Église un regard politique. Ils y voient des enjeux de pouvoir. On cherche à opposer les cardinaux entre eux ou avec le pape. Tout cela est superficiel. La réalité profonde de l’Église est spirituelle. Au-delà de toutes ces gesticulations, je ne cherche qu’une seule chose : proclamer l’Évangile du Christ, être fidèle à cette Église à qui il a promis le Royaume des cieux. 

Vous avez été préfet de la Congrégation pour le culte divin, en charge de la liturgie. Quel regard portez-vous sur les tensions actuelles chez les fidèles autour du motu proprio « Traditionis custodes » restreignant l’usage de la liturgie latine ancienne ? (Un motu proprio est un décret d’application, décidé par le pape seul, dans le cadre du droit canonique, NDLR.) 

Toucher à la liturgie est toujours très délicat. Elle est l’expression de notre relation intime avec Dieu dans la louange et l’amour. Je crois que le pape François a clairement expliqué son intention dans les diverses visites ad limina des évêques français et polonais. Son but n’est absolument pas de supprimer la liturgie ancienne. Il est conscient que de nombreux jeunes et des familles y sont intimement attachés. Et il est attentif à cet instinct de la foi qui s’exprime dans le peuple de Dieu. Il ne s’agit donc pas, chez eux, d’une nostalgie de personnes âgées. Le pape a demandé d’appliquer ce texte avec souplesse et sens paternel. Il sait bien que ce qui a été sacré pour tant de générations ne peut du jour au lendemain se trouver méprisé et banni. Je crois au contraire que le pape attend que la liturgie actuelle s’enrichisse de ce que la liturgie ancienne a de meilleur. De même, il attend clairement que la liturgie ancienne soit célébrée dans l’esprit de Vatican II, ce qui est parfaitement possible. Elle n’est pas et ne doit pas devenir un prétexte pour les contestataires du concile. LE CARDINAL ROBERT SARAH
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