L’unisson des cœurs et des voix : le Grégorien

publié le 26 nov. 2010 à 00:23 par Paroisse Blanzay   [ mis à jour : 26 nov. 2010 à 00:25 ]

Par Agnès Couzy

 

Le chant grégorien, qui est toujours en latin, est la mise en musique d’un texte liturgique. C’est le texte qui est essentiel, la mélodie ne fait que l’orner, l’interpréter, le servir. On la nommé parfois « bible chantée ». Le chant est une prière et non une recherche sentimentale ou esthétique, on chante à une voix, à l’unisson sans être accompagné d’instruments. C’est l’unis son des cœurs dans la louange à Dieu. Les Pères orientaux, tel Origène, se méfiaient du chant, craignant que chacun veuille « faire le bœuf », c’est-à-dire se mettre en avant dans le chant. Or, dans le chant grégorien, les voix se fondent.

Les auteurs des mélodies ne se font pas connaître. C’est un art anonyme. Il est là pour soutenir l’intériorité, la profondeur de la prière. C’est  un chant qui prépare l’âme à l’écoute et au silence intérieur. Ce qui confère au chant grégorien un style si particulier est l’usage du « mélisme », terme savant pour dire qu’on attribue deux ou plusieurs notes  à une syllabe ou une voyelle, comme on ornement. Il ne connaît ni bémols, ni dièses. Pour bien le chanter, ils existent des chanteurs discipline, écoute des autres, précision, intuition du cœur. Comme le dit un moine, c’est « une musique qui est à la fois  langue et chant, qui est puissante et solennelle, mais aussi simple et naturelle, musique qui ne part pas à la recherche d’elle-même, qui n’est pas écoutée pour elle-même, qui paraît être bien plus que l’expression instinctive d’une pensée ou d’un sentiment pieux, bien plus que la langue d’une âme touchée par le doigt de Dieu. De la même manière qu’elle jaillit directement du cœur, elle pénètre tout droit dans le cœur de l’auditeur, en prend possession et, dans un mouvement plein de félicité, l’emporte vers le ciel. C’est un chant très expressif malgré son apparente immatérialité, qui traduit les sentiments les plus divers, de la joie douce de Noël à la tristesse de la Passion, ou à la joie triomphale de Pâques.

Mal compris, le chant grégorien évolua vers la lenteur et l’égalité de la durée des notes, ce qu’il lui valut le terme de « plain-chant », chant plan, au sens de plat, égal. Il devint ennuyeux. La renaissance le trouvait barbare. Il tomba en décadence jusqu’à ce qu’au début du XIX ème siècle, des musicologues et des moines s’attellent à sa restauration en effectuant des recherches dans des vieux documents.

Dès le début du XXème siècle, les papes lui redonnent sa place, notamment Pie X qui voit dans cette liturgie « une grandeur qui attire merveilleusement les âmes vers les choses célestes ».

Si le grégorien a aujourd’hui les faveurs d’un public pas seulement chrétien et pas seulement européen, c’est que sa musique contemplative est ressentie comme nécessaire dans un monde troublé.

On a dit que le grégorien  favorisait la sérénité, la relaxation psychologique et corporelle. La respiration y est calme. Dom Gajard, grand spécialiste du chant grégorien et moine de Solesmes, écrivait en 1947, au sortir de la guerre. « Au milieu des bouleversements et des ruines qui nous entourent, dans cette atmosphère de terrible incertitude où nous vivons, ce dont nous avons besoin, c’est de trouve l’amour du calme, du silence, de la paix…La cantilène grégorienne est merveilleusement apte à nous le donner. »

Le grégorien apporte sa simplicité vraie dans un monde encombré d’idoles. Poètes et peintres, le moine dom Michaël Bozell, chantre de Solesmes, témoigne de la beauté spirituelle du chant grégorien et des rendez-vous annuels où l’on retrouve une émotion des mélodies comme des amies : « la prière des Noël, par exemple, qui est magnifique,  a été chantée par des générations de moines. Quelquefois, on ne peut s’empêcher de pleurer. Il suffit de trois notes. Ce chant est là tout le temps, même la nuit. On se réveille, et on a dans la tête, très fort un Gloria (…) On n’a plus besoin d’écouter d’autres musiques. Le chant grégorien est la dernière vibration avant le silence, qui est plus beau que tout.