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Fontgombault : la stabilité pour trouver Dieu Dom Pateau

publié le 7 janv. 2020 à 11:43 par Pierre Roland-Gosselin

Fille de Solesmes, l’abbaye Notre-Dame de Fontgombault remonte au XIe siècle et, depuis sa renaissance en 1948, a déjà essaimé cinq fois.

Entretien avec Dom Jean Pateau, son Père Abbé.
Propos recueillis par Christophe Geffroy © LA NEF n°321 Janvier 2020

Dom Jean Pateau célébrant la messe à Fontgombault.
Dom Pateau célébrant la messe à Foncaubault

La Nef : Quelle est l’utilité d’un moine contemplatif dans une société aussi utilitariste et « connectée »
que la nôtre, si éloignée de la prière et de la vie spirituelle ?

 

TRP Dom Jean Pateau :

Saint Benoît fait prononcer à ses moines trois vœux :

stabilité,

conversion de ses mœurs

et obéissance.

Je crois que le message du moine au monde passe aujourd’hui plus particulièrement par le vœu de stabilité.
Conversion des mœurs et obéissance ne semblent plus guère audibles.

Le monastère, par ses bâtiments, évoque déjà cette stabilité.

La communauté, l’enseignement qui y est dispensé, s’inscrivent aussi dans cette perspective de durée, de tradition.

Se retirant d’un monde liquide, sans repères, les retraitants viennent chercher auprès des moines une stabilité propice
au contact avec Dieu.

Même non croyants, des touristes de passage ressentent ce contraste.

Dieu seul est source de la stabilité monastique.

Le moine donne l’exemple d’un être « connecté » avec le Ciel : « Est moine celui qui dirige son regard vers Dieu seul,
qui s’élance en désir vers Dieu seul, qui est attaché à Dieu seul, qui prend le parti de servir Dieu seul, et qui,
en possession de la paix avec Dieu, devient encore cause de paix pour les autres. 
» (Saint Théodore Studite)

 

Le contraste entre le « monde » et le cloître paraît plus grand qu’il ne l’a jamais été : dans ce contexte,
d’où viennent vos vocations, sont-ils des jeunes hommes déjà quelque peu préparés par leur vie antérieure
à cette ascèse ou sont-ils le simple reflet des jeunes d’aujourd’hui, vivant l’instant présent avec la peur
de tout engagement ?

 

Il faut reconnaître que nous recevons des vocations de tous les horizons. Selon les provenances, le chemin
sera plus ou moins difficile, plus ou moins long.

La peur de l’engagement est assez banale. Le drame est quand cette peur dure.

Saint Benoît donne comme critère de discernement : « si le novice cherche vraiment Dieu. »
Les mots ont leur poids : chercher, vraiment, Dieu.

 

Comment présenteriez-vous la vocation et la spiritualité bénédictines en quelques mots ?

 

Je dirais une vie familiale, sous l’autorité paternelle de l’Abbé et consacrée à la louange de Dieu dans la célébration

solennelle de l’office divin, l’Opus Dei (l’œuvre qui a Dieu pour auteur), dans la sanctification de la journée

à travers le travail manuel et la charité fraternelle. Le moine se sanctifie au contact du sacré, du beau qui vient de Dieu

et qui a aussi Dieu pour objet : beauté de la liturgie, beauté d’une famille où est mis en pratique par des êtres pécheurs

le double précepte divin de l’amour de Dieu et du prochain.

 


 

Depuis le motu proprio de 1988, votre abbaye a repris la « forme extraordinaire » du rite romain :

comment vous situez-vous sur cette question liturgique et jugez-vous qu’elle a évolué depuis cette date,

et notamment depuis l’autre motu proprio, celui de Benoît XVI en 2007 ?


L’abbaye bénéficie d’un régime un peu particulier. Nous usons pour la Messe conventuelle d’un rite proche du Missel de 65, intermédiaire entre le Missel de 62 et le Missel actuel. Par ailleurs, nous utilisons le nouveau calendrier pour le sanctoral.

Il est incontestable que le droit de cité du Missel de 62, appelé désormais forme extraordinaire, s’est affermi et pacifié

depuis 1988.

Considérant l’immense trésor de la liturgie, tant au plan des rites que du chant grégorien, il serait souhaitable que

l’Église en fasse davantage bénéficier ses fidèles.

Une liturgie qui atteint son but met en contact avec Dieu. Il n’est pas nécessaire que le fidèle comprenne tout.

Mais il est indispensable qu’il comprenne que ce à quoi il assiste est saint, et que cela le porte à la sainteté.

Je persiste à penser que l’influence mutuelle des deux missels, telle que proposée par le pape Benoît, serait

d’une grande fécondité pour l’Église.

L’enrichissement de l’Ordo Missæ actuel en offrant la possibilité d’user de la formule de l’offertoire selon

la forme extraordinaire, des gestes traditionnels d’adoration (signes de Croix, génuflexions) répondrait

aux attentes de bien des prêtres.

Pourquoi avoir peur de cela ?

Le retour du sacré réconciliera les fidèles avec la célébration de la Messe.

Voyez le succès des processions, des fêtes des saints locaux, qui reviennent au goût du jour.

Une belle liturgie attire les familles et les jeunes. C’est indéniable.

La liturgie est le lieu de la rencontre de la communauté avec celui qui est le Vrai par excellence,

le lieu où Dieu dit son Nom : « Je suis » (Ex 3,14). L’homme aime entendre et réentendre cette parole.

 

Nous sortons d’un synode sur l’Amazonie qui, après celui sur la famille et l’exhortation qui l’a suivi, a ébranlé

une partie des fidèles et semble diviser l’Église, surtout sur les questions de l’ordination d’hommes mariés

et des « ministères » féminins : comment vous-même, avec le recul du moine qui est hors du monde,

analysez-vous ces événements et que diriez-vous aux fidèles déstabilisés ?

 

Oui, même derrière les murs de la clôture monastique, la détresse, l’inquiétude, de tant de fidèles, de prêtres

nous parvient. Je suis meurtri de voir la confiance, parfois l’amour, de l’Église, du Saint-Père profondément atteints.

Lors de l’institution de l’Eucharistie, le Seigneur a dit : « Faites cela en mémoire de moi » (Lc 22, 19).

Dans ses sacrements, l’Église n’invente pas, elle se souvient et rend présent.

Benoît XVI exprime cela dans un autre contexte : « Ni les artistes, ni les hommes ne découvrent par eux-mêmes

ce qui pourrait être digne de Dieu et beau. Dieu communique à Moïse ce qui convient jusque dans le détail.

La création artistique reproduit le modèle montré par Dieu lui-même. Elle suppose un regard sur l’archétype,

la transposition dans le monde sensible d’une contemplation. En ce sens, la création artistique dans

l’Ancien Testament est un « regarder avec Dieu », et est très différente de la créativité qui consiste aujourd’hui

à faire du nouveau[1] ».

Il me semble que le malaise des fidèles est l’expression du sensus fidelium face à ce qui ressemble davantage

à de la créativité qu’à un « regarder avec Dieu ».

Ce « regarder avec Dieu » est exigeant.

Il implique de faire siens, d’aimer et de respecter, les siècles de Tradition de l’Église.

Il ne s’agit pas simplement de faire du nouveau pour régler des problèmes pastoraux ou de se mettre à la remorque

d’une société décadente.

Que dire alors aux fidèles ?

Avoir confiance et prier.

Aimer l’Église et le Saint-Père toujours.

Se soutenir sans médire.

Les idéologies et les idéologues, même influents, passeront.

« Dieu pardonne toujours, l’homme quelquefois, la nature jamais. »

Je doute beaucoup que la solution des problèmes se trouve dans les bricolages mais plutôt dans un recentrage

sur l’intégralité du message du Christ annoncé et vécu.

 

Beaucoup pensent, derrière le pape lui-même, que l’un des problèmes actuels de l’Église tient au « cléricalisme »

hérité du passé tridentin de l’Église, et cela n’a pas été avancé seulement pour « expliquer » les « abus sexuels »

dans l’Église : qu’en pensez-vous et comment expliquer justement l’ampleur effrayante de ces affaires d’« abus sexuels » ?

 

J’avoue m’interroger souvent sur ce mot de « cléricalisme », du moins je souhaiterais qu’on soit plus clair sur ce qu’il recouvre et sur ce qu’il cache.

On me rapportait il y a peu le refus obstiné de laïcs chargés des obsèques qu’un prêtre ami célèbre une Messe d’enterrement, suivant la volonté expresse de la défunte, par ailleurs impliquée depuis longtemps dans sa paroisse, et de sa famille, au prétexte qu’il en avait été décidé ainsi. Voilà bien un cas de « cléricalisme » que je définirais volontiers comme un abus de pouvoir sur fond religieux ou de culte, même commis par des laïcs.

Face à la thèse de la Scriptura Sola (l’Écriture Seule) issue de la réforme protestante, le concile de Trente avait renforcé la structure hiérarchique et visible de l’Église, la recentrant autour du sacerdoce. Le concile Vatican II, en s’attachant à l’Église comme mystère de communion, offrait des éléments qui permettaient de préciser une vision trop unilatérale. Malheureusement, il est vite apparu que pour certains, il ne s’agissait pas seulement de cela. Les interventions contre la conception tridentine (mais n’est-ce pas celle de la Tradition ?) du sacerdoce fondé par le Christ, et reprises avec complaisance par certains médias, en témoignent.

J’aime beaucoup revenir aux paroles prononcées par Benoît XVI à la loggia de Saint-Pierre juste après son élection : « Après le grand pape Jean-Paul II, messieurs les cardinaux m’ont élu moi, un simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur. Le fait que le Seigneur sache travailler et agir également avec des instruments insuffisants me console. Nous allons de l’avant, le Seigneur nous aidera et Marie, Sa Très Sainte Mère, est de notre côté. Merci. »

Tout est dit. L’antidote contre le cléricalisme, qu’il soit attribué à la réforme tridentine, issu du dernier concile, ou encore fruit d’idéologies que l’on peut voir à l’œuvre dans des Églises locales ou dans l’Église universelle, parfois sous couvert de démarches synodales habilement manipulées, c’est l’humilité et le désir de travailler selon le Seigneur. Ce n’est pas céder à la tentation du bricolage idéologique en vue d’un sacerdoce plus efficace, mais accepter que le Seigneur a ses voies, et qu’il se plaît à utiliser des instruments à nos yeux insuffisants, des êtres peu nombreux, incarnés, faibles et pauvres, pécheurs.

Au sujet des « abus sexuels » dans l’Église et de leur ampleur, je suis assez étonné qu’on ne replace pas ceux-ci dans le contexte actuel d’un libéralisme quasi-total au plan de la sexualité. Ce qui touche à la reproduction et à la nourriture fait l’objet d’un instinct nécessaire à la pérennité de l’espèce humaine et à la vie.

Le péché, s’appuyant sur cet instinct, en a fait un lieu de quête du plaisir allant jusqu’à la destruction de l’autre, comme c’est le cas dans l’avortement (la société demeure en déni sur ce point) ou comme, on le découvre maintenant, au plan psychologique chez les enfants abusés et chez les femmes et certains hommes.

Le corps humain devient marchandise.

Ces « abus » cachés longtemps par une société idéologiquement permissive, pas seulement par l’Église mais aussi dans les institutions scolaires, sportives, et surtout dans les familles, apparaissent aujourd’hui au grand jour. François citait ainsi Benoît XVI dans l’introduction à sa deuxième encyclique Laudato si, en évoquant les blessures de l’environnement naturel et social causées par le comportement irresponsable de l’homme : « Toutes, au fond, sont dues au même mal, l’idée qu’il n’existe pas de vérités indiscutables qui guident nos vies, et donc que la liberté humaine n’a pas de limites. On oublie que “l’homme n’est pas seulement une liberté qui se crée de soi. L’homme ne se crée pas lui-même. Il est esprit et volonté, mais il est aussi nature” » (n. 6).

L’idéologie rend l’intelligence captive de la volonté alors que dans un acte responsable, l’intelligence offre un cadre à la volonté : la vérité. Incapable de se remettre en question, de s’atteler à discerner la vérité sur l’homme et de s’y soumettre, la société, en face de situations manifestes d’échec qui se développent désormais à grande échelle et de plus en plus rapidement, cherche des boucs émissaires. L’Église est en tête de liste, car elle s’est toujours portée en défenseur de la moralité, de l’homme ayant reçu en don de Dieu un corps et une âme. La prendre en défaut, c’est poursuivre l’œuvre de destruction entreprise contre elle depuis bien longtemps, en ignorant que c’est probablement le dernier lieu où des paroles de vérité et de miséricorde sur l’homme, sur sa nature, sont encore prononcées.

Ceci étant dit, il ne s’agit pas de disculper des silences coupables, d’ignorance, de peur face aux conséquences prévisibles, face aussi à un monde sans pitié, mais simplement de les replacer dans leur contexte et surtout de susciter un examen de conscience vis-à-vis de la promotion médiatique et légale de tant de turpitudes depuis longtemps coutumières de notre humanité malade.


 

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Tout cela évoque une situation de crise dans l’Église, corroborée par les chiffres très faibles, en nos pays d’Europe occidentale, de pratique religieuse et de vocations : tout cela ne démontre-t-il pas une perte importante de la foi d’abord chez les chrétiens eux-mêmes, et comment a-t-on pu en arriver là si rapidement ?

 

Nous touchons là une question cruciale, taboue : pourquoi tant de communautés chrétiennes, tant de familles chrétiennes ne donnent-elles plus à l’Église de vocations ? Pourquoi y a-t-il beaucoup moins de jeunes qui, à l’image du Christ et à sa suite, veulent tout donner ?

Depuis des décennies, l’Église a été humiliée par la société.

Elle est l’« opium du peuple », du petit peuple, selon la formule bien connue.

Je ne suis pas certain pourtant que cette humiliation soit la raison du déclin de la pratique religieuse et du nombre des vocations.

En écoutant les propos de chrétiens, de prêtres, d’évêques parfois, on en arrive à se demander qui professe la foi de l’Église dans son intégralité ? Ceux qui militent pour une évolution du sacerdoce, pour une désacralisation de la fonction du prêtre me semblent ne pas avoir compris ce qu’est le sacerdoce catholique.

Pour le comprendre, il faut avoir rencontré le Christ dans un prêtre, un religieux, une religieuse, totalement offerts.

L’esprit critique met en doute tout ce qui n’est pas évident aux sens, tout ce qui ne semble pas utile au quotidien. Et Dieu n’est pas évident. Les vocations sacerdotales ou religieuses ne le sont pas non plus. Comment un jeune pourrait-il engager sa vie dans de telles conditions sans le désir profond d’être un disciple totalement donné ?

 


 

Ces questions révèlent une situation inquiétante : y a-t-il, malgré cela, des raisons d’espérer des lendemains meilleurs, un renouveau de la foi et de l’Église ? Et avez-vous des exemples concrets ? Pensez-vous que la France ait un rôle particulier à jouer dans un tel renouveau ?

 

Après le Vendredi Saint vient le matin de Pâques, le disciple du Christ est un homme d’espérance parce que son espérance est fondée sur le Christ ressuscité. Des raisons d’espérer, oui, il y en a ; le tout est de porter le regard où il faut.

Quand je vais à quelques pas de l’abbaye auprès de la communauté des Petites Sœurs disciples de l’Agneau, où deux sœurs valides et huit sœurs trisomiques mènent une vie de prière et de travail, je me dis qu’il y a lieu d’espérer. L’Église demeure proche des faibles.

Je sais aussi l’offrande généreuse de tant d’évêques, de prêtres, de religieux et de religieuses, de fidèles. Dieu sait tout cela.

Je dis volontiers aux jeunes : « Oui, cela vaut la peine de cheminer à la suite du Christ en répondant à l’appel du sacerdoce ou de la vie religieuse. Si vous avez obtenu un meilleur sort que les apôtres, soyez heureux mais ne l’espérez pas ! Ce n’est pas le programme habituel. Votre Maître a été fécond par la Croix. »

On peut épiloguer longtemps et en vain sur la situation de l’Église dans le monde, sur ce qui se passe à Rome, et oublier que l’urgence, c’est que tous nous soyons d’authentiques porteurs du Christ.

Le monde abonde de médias qui déversent mensonges, haines et tristesses, qui œuvrent à la dégradation de la société, qui attisent la zizanie entre les hommes.

Le monde manque de médiateurs entre les hommes, entre Dieu et l’homme.

Il manque d’hommes et de femmes de paix et de compassion, de miséricorde et de pardon. Il manque de prêtres, de religieux, de religieuses tout donnés à Dieu.

Il manque de chrétiens convaincus que le message du Christ dans sa vérité intégrale, non pas bricolé, édulcoré, est beau, fécond.

Le monde manque de témoins.

Venus des vastes étendues désertes, les cris de détresse des hommes de notre temps ne résonneront-ils pas dans le cœur de jeunes généreux ?

L’appel se fait pressant.

Je ne doute pas que la réponse viendra.

Quant au rôle de la France ?

On reproche souvent aux Français leur manque d’humilité. Le salut vient du Christ. Mais il est vrai que la « Fille aînée de l’Église » a le devoir de donner l’exemple.

Prions pour que le Saint-Esprit accorde toujours plus aux évêques le don de force et de science, afin qu’ils enseignent à temps et à contretemps.

Prions aussi pour que les prêtres et les fidèles accueillent l’enseignement authentique de l’Église. Qu’ils ne se laissent pas manipuler par les idées du temps ou par des médias « catholiques », derniers défenseurs d’idéologies dépassées et qui ont depuis longtemps démontré leur infécondité.

Je crois aussi que la France retrouvera son rôle dans la mesure où elle aimera Marie, la servante fidèle et aimante, dont le Seigneur a regardé l’humilité.

 


 

Vous avez publié en 2017 un livre sur Le salut des enfants morts sans baptême (Artège) qui tend à défendre l’idée d’un salut conféré par Dieu aux enfants morts sans baptême, rendant ainsi « obsolète » la théorie des limbes : pourriez-vous d’abord nous expliquer votre thèse en quelques mots puis nous dire comment elle a été reçue, notamment dans les milieux théologiques ? Une précision du Magistère sur cette question vous semble-t-elle imminente ?

 

Soulignons d’abord que la théorie des limbes n’a pas été reprise dans le Catéchisme de l’Église Catholique, mais que celui-ci enseigne au n°1261 : « Quant aux enfants morts sans Baptême, l’Église ne peut que les confier à la miséricorde de Dieu, comme elle le fait dans le rite des funérailles pour eux. En effet, la grande miséricorde de Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés (cf. 1Tm 2,4), et la tendresse de Jésus envers les enfants, qui lui a fait dire : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas » (Mc 10,14), nous permettent d’espérer qu’il y ait un chemin de salut pour les enfants morts sans baptême. D’autant plus pressant est aussi l’appel de l’Église à ne pas empêcher les petits enfants de venir au Christ par le don du saint Baptême[2] ».

La question qui se pose est de savoir si on doit s’en tenir à une espérance de salut pour ces enfants, ou si l’interprétation de l’Écriture et notamment le texte de St Paul peut conduire à affirmer ce salut.

Ajoutons aussi le texte très fort d’Isaïe : « Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Quand bien même les mères oublieraient, moi, je ne t’oublierai pas. » (49, 15)

L’Église demeure seule interprète authentique de l’Écriture et seule a le pouvoir d’y discerner une volonté positive de Dieu d’accorder le salut à ces enfants. Dieu n’est pas lié par l’usage des sacrements pour conférer la grâce du salut. Le livre s’applique à montrer la convenance, la cohérence d’une telle volonté. Une objection possible à une précision du Magistère est qu’il ne faut pas risquer de relativiser la nécessité du baptême. Il me semble pourtant que si l’Église affirmait le salut de ces enfants, il serait souhaitable d’intégrer cela dans un texte rappelant aussi l’obligation qu’ont les parents de faire baptiser leur enfant le plus tôt possible.

Ce n’est pas parce que Dieu interviendrait lorsque le sacrement n’a pas été conféré par omission des parents ou par impossibilité (fausse couche ou avortement), que l’homme devrait se dispenser d’accomplir son devoir.

Quel plus bel acte pour des parents, pour un prêtre que d’introduire par le sacrement l’enfant dans la communion de grâce qu’est le peuple de Dieu, l’Église !

Le livre a été bien reçu dans l’ensemble dans les milieux théologiques, certains regrettant qu’il se limite à la pensée de saint Thomas, ce qui n’est pas tout à fait juste. Je dois dire que c’est surtout de la part des femmes que j’ai reçu des témoignages émus.

La lecture de la dernière partie du livre plus accessible leur rendait une espérance, une joie. Quant à savoir si le Magistère envisage une précision, je l’ignore. Je crois que si elle pouvait être donnée, elle serait bienvenue dans le monde actuel.

Dans un monde qui méprise, exploite, et la nature et le charnel, ce serait l’occasion d’affirmer haut et fort que Dieu n’est pas avare de sa miséricorde, mais sauve ce qui a été mis au rebut par l’avortement, ou par les défaillances de la nature.



[1] Benoît XVI, L’esprit de la musique, Artège 2011, p. 69.

[2] Catéchisme de l’Église catholique, n° 1261, Centurion-Éditions du Cerf-Fleurus-Mame, Paris, 1998., p. 274.


Les religions face à la science_ Figaro Magazine du 11/10/2019

publié le 3 nov. 2019 à 15:39 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 3 nov. 2019 à 15:44 ]

 

Le Figaro Magazine  du 11 octobre 2019

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PROPOS RECUEILLIS PAR OLIVIER MICHEL

 

A l’heure de l’examen de la loi bioéthique à l’Assemblée nationale, les plus hauts dignitaires religieux catholique, protestant, juif et musulman ont accepté de répondre à nos questions et se prononcent sur la PMA, la GPA, l’homosexualité et la laïcité.

 


 

Votre dogme n’est-il pas dépassé par les évolutions de plus en plus rapides de la société ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France :

Le dogme catholique permet au contraire de regarder les évolutions de la société avec lucidité et espérance. Nous vivons d’immenses changements qui peuvent toucher la nature même de l’être humain. Notre foi chrétienne nous assure que Dieu a créé tout être comme un acte de pure bonté. Son image en nous est plus forte que toutes les déformations que nous pouvons y apporter.

 

Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman (CFCM) :

La rapidité de l’évolution de la société, justement, nous déconnecte parfois du sens profond de l’existence, que seule la spiritualité, dans ce monde trop « désenchanté », continue à toucher. La vitalité actuelle de l’islam n’est pas étrangère à ce constat. Elle s’observe chez de nombreux jeunes qui vivent pleinement et sereinement la société d’aujourd’hui. Ils doivent représenter pour tous les autres des modèles d’adaptation du dogme à la modernité pour une religion éclairée, contre tous les archaïsmes.

 

François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France :

Le christianisme est porteur d’un message de libération: les dogmes qui tentent, au cours des âges, de rendre compte de ce message sont des étapes utiles de la pensée, mais ils sont comme les bornes qui balisent les limites d’un chemin: il faut les repérer pour savoir où l’on en est, mais il faut aussi savoir avancer et les dépasser pour marcher librement…
Il y a des dogmes anciens et utiles. D’autres, comme d’autres bornes d’un chemin, sont moins utiles ou recouverts par les feuillages de l’histoire et les protestants passent leur route sans y attacher trop d’importance.

 

Haïm Korsia, grand rabbin de France :

La particularité du judaïsme tient au fait qu’il n’est pas un dogme, mais un chemin de vie, qui, parce qu’il ne tient pas compte des modes, est indémodable. La Bible raconte l’histoire universelle de l’homme et de la femme, qui peut s’inscrire et se transposer en tout lieu et en tout temps.

 


 

Que dites-vous à ceux de vos fidèles qui souhaitent que la loi « divine » remplace la loi républicaine ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Jésus a répondu à cette question en disant « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ! » Beaucoup de choses sont à César: la force armée, le commerce, la monnaie, les routes… La loi de Dieu ne résout pas les questions posées par l’organisation de la vie humaine : elle prépare la route à la grâce de Dieu qui, seule, libère du péché pour que nous soyons libres de choisir le meilleur. Dans le cadre délimité par la loi civile, chacun doit apprendre à déployer sa liberté de viser le bien et même le meilleur.

 

Dalil Boubakeur :

Je commence par les renvoyer à un verset du Coran : « Obéissez à Dieu, au Messager et à ceux qui détiennent le commandement » (IV, 59).

La jurisprudence des quatre Ecoles de droit musulman exige l’obéissance envers ceux qui exercent l’autorité sur un lieu donné.

En France, la loi républicaine, à commencer par la loi de 1905, nous permet de vivre ensemble et de protéger la liberté religieuse de chacun.

Tous les pays à majorité musulmane, depuis l’adoption de la laïcité en Turquie par ­Atatürk, en 1924, suivent aussi cette règle de vie en commun avec tous les croyants et les non-croyants, à l’exception de certains régimes islamistes ou intolérants.

 

François Clavairoly :

Dans la grande lutte de ces trois derniers siècles entre les défenseurs des droits de Dieu et ceux des droits de l’homme, les protestants ont choisi. Les droits de l’homme, mettant chacun à équidistance de la loi, établissant l’égalité, la liberté et la fraternité, ont permis à chacun de vivre sa foi en sécurité. Aujourd’hui, sur des questions éthiques complexes et parfois douloureuses, certains en appellent fortement à Dieu. Le protestantisme préfère vivre la tension permanente entre l’éthique de conviction, toujours sincère, et celle de responsabilité, toujours difficile à vivre. La parole chrétienne doit donc se faire entendre en République, mais comme étant une parmi d’autres, en vue de la fabrication commune des lois du pays.

 

Haïm Korsia :

Dina de malkhouta dina - « la loi du pays est notre loi » - nous apprend le Talmud, comme d’ailleurs l’importance d’habiter dans une ville où le chef fonde son autorité sur la loi du pays. Ces enseignements ne pourraient être plus clairs. Ils ne souffrent en effet d’aucune ambiguïté et traduisent parfaitement la façon dont les juifs, de tout temps, se sont pleinement associés à la vie de la cité, en faisant toujours leurs, les lois du pays dans lequel ils résident.


 

Les livres saints ne sont-ils pas devenus de simples livres d’histoire face aux progrès de la science ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Depuis le concile Vatican II, au contraire, nous proclamons, au cœur de la messe, de larges passages de l’Ancien et du Nouveau Testament. Plus que jamais, nous croyons que l’écriture de l’Ancien et du Nouveau Testament porte la parole de Dieu qui vient rejoindre la liberté des hommes de tout temps et de tous lieux.

 

Dalil Boubakeur :

Dès le XIIe siècle, Averroès concevait l’absence de contradiction entre les vérités transmises par les prophètes et celles apportées par les savants. Cette concordance n’est-elle pas inscrite dans le Coran, où les mots « raison », « connaissance » et « science » apparaissent 750 fois ?

Je pense qu’il est donc nécessaire de se départir des lectures trop littérales ou trop figées des textes sacrés, tout en admettant que de grandes inconnues métaphysiques demeurent. « Le jour viendra-t-il jamais où nous sentirons avec les doigts de la main les grands secrets que nous ne percevons que par les doigts de la foi ? » se questionnait ainsi Khalil Gibran.

 

François Clavairoly :

Si l’on considère que la Bible est comme une lettre d’amour, une sorte de billet doux qui est adressé à l’humanité par celui qui l’aime au point de mourir pour elle en Christ, alors il nous revient de la lire et de la relire avec affection et respect, il nous revient d’en interpréter le message avec confiance et impatience puisque nous en sommes les destinataires. Depuis la Réforme, les chrétiens ont scruté ce texte, avec tous les outils mis à leur disposition par la science : philologie, histoire, archéologie, linguistique, sociologie, etc.

La Bible n’est donc pas un texte sacré, intouchable, ininterprétable. Elle est épopée et narration qui donne sens à l’existence humaine à qui sait la prendre avec sérieux, comme un conte pour adulte. Aucune contradiction entre science et exégèse, au contraire ! Mais, elle exige de chacun que la lecture ne soit pas paresseuse ou instrumentalisée par des a priori moraux ou idéologiques.

 

Haïm Korsia :

Les livres saints peuvent à première vue apparaître comme des livres d’histoire, car ils racontent l’Histoire avec un grand H. Pour autant, elle n’est jamais contée de manière distanciée, mais s’attache toujours à des personnages clés. Tout un chacun peut donc y retrouver, tout ou partie de son histoire personnelle, car ils ont été pensés pour raconter l’histoire des hommes.

C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles beaucoup se réfèrent à eux, tant ils agissent en miroir sur leurs situations contemporaines.

 


 

Les croyants homosexuels occupent-ils la même place au sein de l’Eglise que les autres croyants ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Personnellement, lorsque je célèbre la messe, je ne cherche pas à mettre des étiquettes sur les fidèles rassemblés. L’Eglise est la communion de tous ceux qui veulent marcher à la suite du Christ et se laisser emmener un peu plus loin dans la rencontre avec Lui.

 

Dalil Boubakeur :

La même fraternité doit unir tous les hommes et toutes les femmes sans jugement sur la nature humaine, dont la définition revient au Créateur. En tant que médecin qui fut directement confronté à la période noire du VIH, je n’ai vu que des êtres humains dont les souffrances étaient décuplées par les incompréhensions et les accusations inopportunes d’autrui.

 

François Clavairoly :

Quiconque croit est appelé à vivre sa foi dans le monde et dans l’Eglise. Sans condition liée à l’origine, la nationalité, l’option politique ou l’orientation sexuelle.
« En Christ, il n’y a plus ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre. » Certes il aura fallu du temps pour que cela se réalise. Et il serait faux de dire que l’homosexualité ne fait pas encore débat notamment dans les Eglises de type conservateur.

 

Haïm Korsia :

Personne ne se présente dans une synagogue en revendiquant son orientation sexuelle. Il n’est donc pas question qu’il y ait de discrimination au sein d’un lieu de culte.


 

Les homosexuels ont-ils le droit de se marier ? D’adopter des enfants et de se marier religieusement ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Nous recevons dans la révélation biblique que la plus forte image de la relation que Dieu voudrait avoir avec les hommes est l’union conjugale de l’homme et de la femme. Le sacrement de mariage n’a alors de sens qu’entre un homme et une femme. C’est un progrès pour une société que d’accepter sans violence la diversité de ses membres mais il est frappant de constater que tout le monde aujourd’hui, notamment les personnes homosexuelles, veut être dans la norme, ou même prétend déterminer la norme.

 

Dalil Boubakeur :

Les religions monothéistes ont construit un modèle parental et familial auquel elles sont toujours attachées. Elles ont le droit de le défendre, tout en comprenant les nouvelles aspirations de la société, tout en luttant auprès de leurs fidèles contre les différentes formes de rejet des homosexuels, pour le bien commun et l’avenir.

 

François Clavairoly :

Dans la mesure où l’accueil des homosexuels dans beaucoup d’églises protestantes de tradition luthérienne, réformée ou anglicane est d’ores et déjà en cours, de même que dans certaines d’entre elles existent la possibilité de bénir des couples homosexuels, et dans la mesure aussi où l’exercice du ministère pastoral par des personnes homosexuelles est autorisé, les phénomènes d’homophobie, de rejet ou de discrimination ne sont plus ­acceptables. Le protestantisme dans son ensemble, y compris par conséquent dans sa version évangélique, est largement traversé par ce débat.

 

Haïm Korsia :

La Bible ne voit pas dans l’homosexualité la perpétuation de la société. On ne peut décemment pas demander aux religions, du fait notamment de leur antériorité, d’entériner la loi et ses évolutions. Cela n’enlève évidemment rien à l’acceptation et à la conformité avec loi civile.


 

Quelle est votre position face à la PMA et à la GPA ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

La PMA et la GPA contribuent à organiser une procréation sans corps. Or, fondamentalement, le lieu digne de l’émergence de la vie humaine, c’est l’étreinte corporelle d’un homme et d’une femme qui se sont donnés l’un à l’autre, comme des époux, en s’engageant par leur union à créer un espace aussi apaisé que possible où l’enfant pourra grandir. La souffrance de ne pas pouvoir avoir d’enfant, souffrance indéniable, devrait pouvoir être transfigurée dans une capacité d’engagement, de don de soi, de partage. Cela suppose de la part de ceux qui ont des enfants beaucoup d’attention, de délicatesse, de générosité, de gratitude à l’égard de ceux qui n’en ont pas.

 

Dalil Boubakeur :

Les diverses techniques de PMA ne posent aucun problème. L’islam interdit toutefois la rupture du lien biologique de parenté. Il n’est donc pas en accord avec les donations anonymes et la GPA, dans laquelle l’embryon est dépourvu de ce lien avec la mère ou avec les deux parents.

 

François Clavairoly :

Le protestantisme exprime ses réticences à l’ouverture de la PMA à des femmes célibataires ou à des couples de femmes de même sexe. Il interroge l’évolution d’une médecine reproductive qui lutte contre l’infertilité vers une médecine répondant à une demande sociétale. Il apparaît en effet peu opportun d’encourager la naissance d’enfant à la demande et, pour ce qui est des femmes célibataires de risquer de favoriser la précarité de familles monoparentales. Le protestantisme sera, dans tous les cas, attentif à l’accompagnement des nouvelles formes de parentalité qui se font jour dans la société et qui méritent un cadre juridique sécurisant.

La GPA, parce qu’elle paraît nier le lien biologique entre la mère gestatrice et l’enfant, parce qu’elle risque de développer la commercialisation de la reproduction et d’exploiter les femmes donneuses d’ovules ou mères de substitution, reste à ce jour une option à laquelle le protestantisme est défavorable.

 

Haïm Korsia :

La PMA et la GPA sont deux procédures absolument différentes qu’il convient de distinguer. Si la PMA vise à aider ou réparer les injustices du monde dans une forme de coresponsabilité, il n’en va sûrement pas de même s’agissant de la GPA qui n’est autre que l’asservissement du Sud par le Nord, des pauvres par les riches avec l’organisation de l’abandon d’un bébé, sans compter sa rupture brutale avec les principes français de bioéthique basés sur l’anonymat et la gratuité du don.


 

Où se situent, selon vous, les limites de la laïcité ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

La laïcité est notre manière française d’organiser les relations entre les religions et l’Etat. Ses limites sont dans le respect de la liberté religieuse de tous et de chacun. Tout Etat grandit dans la mesure où il respecte cette liberté. Mais la liberté des citoyens doit comporter le respect de la liberté spirituelle des autres.

 

Dalil Boubakeur :

La laïcité est une recherche d’équilibre entre le profane et le religieux. Elle représente un progrès décisif dans l’organisation rationnelle kantienne dirons-nous des sociétés modernes et plurielles. Elle ne doit pas être confondue avec les tendances laïcistes promptes à réduire la religion à de vagues croyances ­désuètes ou à un opium du peuple.

 

François Clavairoly :

La laïcité repose sur trois principes et valeurs:

  • la liberté de conscience,

  • la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses

  • et l’égalité de tous devant la loi.

La laïcité n’est donc pas une opinion parmi d’autres ni une conviction, mais un principe qui les autorise toutes sous la seule réserve du respect de l’ordre public ; les protestants ont contribué au passage d’une société de catholicité à une société de laïcité.

Ce principe donne le cadre de l’expression religieuse que les protestants acceptent.

 

Haïm Korsia :

La laïcité pose deux principes, celui de la neutralité de l’Etat face aux cultes, qui ne connaît pas de limites, et la liberté de pratique religieuse, où les seules limites devraient être l’ordre public et la liberté des autres. Je regrette cependant que certains utilisent encore ce concept pour le détourner et en faire un principe d’interdiction de pratique religieuse dans la société, qui elle, n’est pas ni ne doit être athée, mais riche de sa diversité, et notamment de sa pluralité religieuse.

 

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Extraits du livre " L'Eglise en procès":Pourquoi l’Église a-t-elle tardé à prendre la mesure du scandale des prêtres pédophiles?

publié le 6 sept. 2019 à 16:34 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 6 sept. 2019 à 16:35 ]

L&#39;Eglise en procès

Pourquoi l’Église a-t-elle tardé à prendre la mesure du scandale
des prêtres pédophiles ?
Jean-Christophe Buisson
PAR BERNARD LECOMTE

 

Le 14 août 2018, la presse mondiale se fait largement l’écho d’un rapport de 900 pages publié par le grand jury de l’Etat de Pennsylvanie qui a identifié plus de mille victimes d’abus sexuels commis par des prêtres dans les dix diocèses de cet Etat. Qu’importe que les chiffres soient discutables, que tous ces crimes soient vieux de quarante ou cinquante ans, que l’on confonde accusations et condamnations : l’effet de ce document est dévastateur.

 

Tout comme une étude commandée par l’Eglise allemande qui révèle, un mois plus tard, que 3 677 enfants auraient été abusés par 1 670 clercs, dans ce pays, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ces chiffres donnent le tournis. Ils réduisent à néant toute l’action de ce pape (François, ndlr) qui était jusqu’alors extrêmement populaire et qui devient, en quelques semaines, la cible de tous les médias du monde.

 

Si les opinions publiques sont si sensibles à ces révé­lations, c’est qu’un nouvel acteur est entré en scène : les victimes de crimes pédophiles ont commencé à parler, à s’organiser, à faire pression.

 

Aux Etats-Unis, d’abord, sous le nom de survivors, encadrés par des avocats spécialisés qui ont multiplié les procédures et, d’agreement en agreement, ont ruiné plusieurs diocèses (l’Eglise américaine a dû verser plus d’un milliard de dollars en indemnisations diverses).

 

Puis en Europe, où des victimes ayant gardé le silence pendant deux ou trois décennies se sont mises à parler, à se regrouper et à intenter des procès aux évêques ayant « couvert », plus ou moins volontairement, leurs bourreaux et prédateurs.

 

L’apparition tardive des associations de victimes change totalement la donne. D’abord parce qu’elle laisse prévoir, pour des années encore, aux quatre coins de la planète, des révélations de crimes anciens, de plus en plus difficiles à prouver, mais toujours aussi épou­vantables. Les efforts des épiscopats américain, canadien, allemand ou français pour éradiquer les crimes de pédophilie dans leurs rangs seront toujours occultés par des scandales venus du passé qui, à juste titre, soulèvent le cœur.

 

Ensuite, parce qu’un chrétien sincère, par nature, est spontanément du côté des victimes, quelles qu’elles soient. Le réflexe qui consiste, pour un catholique pratiquant, à défendre « son » Eglise, dont il rappelle en récitant le Credo qu’elle est « une, sainte, catholique et apostolique », est naturel et légitime. Mais il ne tient pas longtemps face aux témoignages de personnes en chair et en os, de victimes réelles dont la souffrance, même des années après les faits, n’est pas discutable. […]

 

La crise est profonde, violente, durable, inextricable. Le pape François, bien malgré lui, doit reprendre le dossier en main. Le 20 août 2018, il publie une Lettre au peuple de Dieu où il exhorte tous les catholiques à se saisir de la question. Son idée est qu’il ne faut pas laisser celle-ci aux mains des évêques, ni même des prêtres. Lors de ses vœux à la curie, en janvier 2019, il fustige tous les responsables qui ont « couvert la vérité, dans le passé, par légèreté, par incrédulité, par impréparation, par inexpérience ou par superficialité ». Le Saint-Père n’a pas de mots assez forts contre « le cercle de privilégiés qui se figurent avoir Dieu dans leur poche » et dénonce désormais, avec force, le « cléricalisme ».

 

Le pape François ne se départira plus de ces critiques sur la gouvernance de l’Eglise. Il est temps, à ses yeux, de relativiser l’autorité quasi sacrée que l’aumônier, le confesseur, le curé ou l’évêque exercent depuis des siècles sur le simple laïc - ou le séminariste, ou la novice - porté à obéir au nom de sa foi, avec tous les risques de soumission et les abus d’autorité que comporte cette relation. Et pas seulement en matière de pédophilie, comme le montrent, en février 2019, de terribles révélations sur des religieuses abusées par des prêtres.

[…]

 

Du 21 au 24 février 2019, le pape François réunit à Rome un sommet mondial sur la pédophilie dans l’Eglise auquel participent 190 présidents de conférences épiscopales, supérieurs généraux de congrégations religieuses, préfets de dicastères, et d’autres. Les trois thèmes abordés montrent bien que le combat a changé de nature : « responsabilité », « reddition de comptes » et « transparence ». Il ne s’agit plus, désormais, de traquer et de sanctionner les prêtres pédophiles, mais bien de mettre fin aux abus de pouvoir et, surtout, aux « silences » de leur hiérarchie, comme le confirme un motu proprio intitulé Vos estis lux mundi (« Vous êtes la lumière du monde ») publié par le pape le 9 mai 2019, qui contraint désormais tous les membres du clergé, sans exception, à dénoncer tous les crimes sexuels - abus sexuels sur mineurs mais aussi abus « sur personnes vulnérables ».
Les affaires de pédophilie auront été, sur ce plan, un terrible révélateur. L’Eglise a trop longtemps imposé le silence à ses clercs - évêques, prêtres, religieux - pour se défaire facilement de son antique culture du secret. (…) Si elle veut continuer à annoncer la Bonne Nouvelle au monde de demain, il faudra bien qu’elle s’adapte, bon gré mal gré, à la nouvelle civilisation qui s’annonce.

B. L.

 

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Extrait paru dans le Figaro Magasine du 23 août 2019

Extraits du livre " L'Eglise en procès":Avec le fascisme contre le communisme ?

publié le 6 sept. 2019 à 16:31 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 6 sept. 2019 à 16:37 ]

L&#39;Eglise en procès

Avec le fascisme contre le communisme ?
Jean-Christophe Buisson
PAR FRÉDÉRIC LE MOAL

 



Le réquisitoire dressé contre l’Eglise à propos de ses relations avec les systèmes totalitaires est aussi sévère qu’incomplet, et pour tout dire injuste.

 

Sévère parce qu’il dénonce des relations coupables entretenues avec le fascisme et le nazisme et qu’il va jusqu’à mettre en avant une complicité massive avec Berlin dans l’accomplissement de la Shoah.

 

Incomplet car il met de côté la question des rapports avec le communisme, pourtant précurseur dans le totalitarisme et les crimes de masse. En effet, un silence assourdissant pèse encore sur cette page de l’histoire de l’Eglise alors que les compromissions les plus graves l’ont été avec le marxisme, ses partis affiliés à Moscou, ses organisations et ses militants (des prêtres ouvriers à la théologie de la libération).

 

Et enfin réquisitoire injuste car l’Eglise a très vite élaboré une doctrine claire et sans ambiguïté pour condamner autant ces idéologies que les régimes politiques qui en étaient issus, et a été victime de terribles persécutions.

 

Ces griefs sont d’autant plus ubuesques que les trois régimes totalitaires ont tous considéré l’Eglise et le catholicisme comme des ennemis mortels qu’ils ont cherché, par la manière douce ou forte, à réduire à néant.

 

[…] S’il fallut attendre 1917 pour voir l’installation du premier régime totalitaire sur le cadavre de la Russie tsariste, et 1925 pour lire, sous la plume de l’antifasciste Giovanni Amendola, le mot « totalitarisme » à propos du régime fasciste italien, l’Eglise catholique a très tôt perçu l’émergence de ces idéologies contraires à la liberté et même à la nature de l’être humain.

 

En effet, les trois systèmes totalitaires avaient en commun la volonté de prendre le contrôle total de l’individu et de le remodeler afin de faire émerger un homme nouveau, mission confiée à l’Etat et au parti unique dont les rôles respectifs variaient en fonction du régime.

 

Mais une chose était certaine : l’Eglise catholique faisait face à un Etat omnipotent, voire déifié, et voyait dans ce Léviathan un danger mortel pour elle.

 

Cette tyrannie d’un genre nouveau, appuyée sur des idéologies qui toutes nourrissaient une haine viscérale pour le christianisme, mettait en danger plusieurs aspects fondamentaux du catholicisme romain, tant sur le fond que sur la forme : conception de l’homme, de sa nature et de ses droits, liberté d’apostolat, nomination des évêques, autonomie des structures ecclésiastiques et de la presse catholique, conception du mariage, de la famille, de l’éducation et parfois même existence même du culte et de l’Eglise (en URSS uniquement).

A cela s’ajoutait la nature même de l’Eglise catholique, corps autonome obéissant à un monarque absolu vivant à Rome dans un Etat indépendant que les accords du Latran lui avaient rendu en 1929. La confrontation était donc inévitable avec ces idolâtries de la race, du sang, de la nation ou de la classe sociale.

 

Elle l’était d’autant plus que le magistère, échaudé par l’expérience de la Révolution française, analysa avec pertinence la dangerosité des idéologies du XXème siècle qui aspiraient, dans une pulsion utopique, à installer une sorte de paradis sur terre.

 

On en veut pour preuve les textes élaborés depuis le XIXème siècle et dont il serait difficile de faire une liste exhaustive.

Retenons les plus éclairants :

les encycliques         Qui pluribus de ­Pie IX­ (1846),

                                 Rerum novarum de Léon XIII (1891),

                                 Non abbiamo bisogno (1931),

                                 Divini Redemptoris et Mit brennender Sorge de Pie XI (1937) ;

 

les articles de la presse catholique, dont la Civiltà cattolica, revue des Jésuites et sorte de porte-parole officieux de la pensée des pontifes ;

 

tous les documents du Saint-Office analysant le nazisme comme l’expression d’un paga­nisme germanique dangereux et synthétisés dans la liste des thèses racistes condamnées par l’Eglise, catalogue opportunément rendu public en mai 1938, au moment du voyage de Hitler à Rome.

N’omettons pas non plus les rapports du nonce en Allemagne Eugenio Pacelli, futur Pie XII, écrits dans les années 1920 et dénonçant déjà le nazisme ; les fulminations des évêques allemands contre l’idéologie nationale-socialiste pour son exaltation de la race et de l’Etat, pour son antisémitisme et sa volonté de couper le christianisme de ses racines juives.

 

La lutte culmina avec l’interdiction aux fidèles d’appartenir au NSDAP émise en 1931 puis levée en mars 1933 dans la perspective des négociations pour le concordat ; ce qui n’empêcha pas la mise à l’Index par le Saint-Office, en 1934, du livre Le Mythe du XXème siècle, véritable brûlot antichrétien d’Alfred Rosenberg, l’idéologue du nazisme.
F. L. M.

 

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Extrait publié dans le Figaro Magasine du 23 août 2019

 


 

Extraits du livre " L'Eglise en procès" : Guerres de religion : à qui la faute ?

publié le 6 sept. 2019 à 16:29 par Pierre Roland-Gosselin

L&#39;Eglise en procès


Guerres de religion : à qui la faute ?
Jean-Christophe Buisson
PAR OLIVIER CHALINE

 

Les tueurs, de quelque camp qu’ils fussent, des guerres françaises du second XVIème siècle faisaient une « guerre de Religion(s) » sans le savoir et pour cause : l’expression n’existait pas encore. Sa première occurrence daterait de 1596 et elle est exceptionnelle car on utilise d’autres mots : guerres civiles, révoltes, troubles… […] C’est surtout à partir des années 1660, une fois terminée la guerre de Trente Ans, que cela devient un thème de discussion dans les pays germaniques. Entre 1679, l’année de la crise de l’Exclusion (des catholiques des fonctions publiques, à commencer par le duc d’York, héritier du trône) en Angleterre, et 1714, celle de la fin de la guerre de Succession d’Espagne, la notion de « guerre de Religion » connaît une extension internationale.

 

Contre la puissance de Louis XIV qui semble menacer tous les Etats voisins, surtout dans les années 1680, les pamphlétaires aiguisent leur plume et expliquent à qui veut l’entendre qu’un tel type de guerre est le masque de la politique triomphante. La défaite in extremis des Turcs - alliés de la France - devant Vienne (1683), la révocation de l’édit de Nantes (1685) et le renversement des Stuarts catholiques (1688), alias la Glorieuse Révolution, puis la dévastation du Palatinat (1689) permettent à la « guerre de Religion » d’entrer dans le discours, pour n’en plus sortir.
L’expression désigne une guerre d’une âpreté et d’une cruauté sans égales, soit ce qui menace l’Europe si on laisse Louis XIV faire tout ce qu’il veut. Car elle vise à réunir catholiques et protestants contre le roi Très-Chrétien : le monarque français n’est-il pas le persécuteur des huguenots, le soutien d’une restauration Stuart catholique en Angleterre, l’adversaire du pape et le complice du Grand Turc ?
Il suffit ensuite d’adapter le portrait à charge selon l’auditoire que l’on veut toucher : le papiste dans toute son horreur pour les protestants, le manipulateur cynique de la religion asservie à la raison d’Etat pour les catholiques.

 

C’est à partir de ces argumentations polémiques que sont développées ultérieurement les attaques dirigées contre l’Eglise, plus largement aussi contre le christianisme toutes « confessions » confondues, et, dès le XVIIIème siècle, contre toute religion énonçant des dogmes - ceux-ci étant tenus pour une inéluctable source d’intolérance et de persécutions.
Selon les lieux et les époques, le réquisitoire est à géométrie variable, mais l’Eglise romaine est celle qui sera de toute manière visée, que le contradicteur soit protestant, déiste ou athée. Saint-Barthélemy oblige, son évidente intolérance est l’élément commun à toutes les argumentations déployées. Tout cela a pesé sur le travail des historiens et les tentatives d’explication des guerres de Religion.
Il est tentant d’imputer à l’Eglise la responsabilité des guerres de Religion(s) là où elle a refusé de céder la place. En somme, on lui reproche de ne pas s’être laissé réformer - ou détruire - sans résistance.

 

On comprend bien que des historiens protestants aient jadis pu soutenir cette argumentation. Mais, aujour­d’hui, celle-ci peut être recyclée hors de tout cadre « confessionnel » si l’on considère que les Réformes protestantes étaient dans le sens de l’Histoire et le concile de Trente beaucoup moins, voire pas du tout.
Les guerres de Religion sont alors une réaction brutale à la fin de l’unité de la foi et à l’avènement de l’individu. L’autre grande explication nous assure que tout cela est, en fait, très politique.
La religion est tantôt un détonateur provoquant la déflagration des passions, tantôt un prétexte couvrant des mani­pulations.
On dira donc que les princes réformateurs entendent développer leur pouvoir.
Les chefs de partis religieux, quels qu’ils soient, derrière leur volonté de défendre leurs confessions de foi et leurs Eglises respectives, poursuivent des objectifs très séculiers, etc.

Mais les différentes modalités de cette conception s’accordent à faire de la raison politique la seule issue de ces terribles conflits.

Dans un cas on reproche aux hommes du passé de ne pas penser comme leur historien si fier de ses certitudes.

Dans un autre, on risque à l’inverse de vouloir les conformer aux modes de pensée actuels et on sera bien en peine de séparer avec certitude le politique du religieux.

Celui-ci, pour la France du moins, a fait l’objet d’une prise en compte accrue depuis les deux dernières décennies du siècle dernier.

 

Aux études déjà nombreuses sur le vécu religieux réformé, s’en sont ajoutées d’autres sur celui des catholiques, mais en se focalisant le plus souvent sur les moments d’émotion et de violence collectives, de préférence à caractère eschatologique.

 

Mais d’autres aspects de la piété catholique, qui n’ont rien de négligeable, restent en fait sous-étudiés, alors même qu’ils expriment une réalité vécue au quotidien d’un attachement à la foi traditionnelle et parfois aussi d’une adhésion à ses renouvellements.

 

On s’est beaucoup demandé pourquoi des gens étaient devenus protestants et comment, mais fort peu pourquoi d’autres étaient restés catholiques et, parfois, avaient pris les armes dans ce but.
O. C.

 

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Le Figaro Magasine du 23 août 2019

Jean Sévilla à propos de son livre collectif " l'Eglise en procès"

publié le 6 sept. 2019 à 16:21 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 6 sept. 2019 à 16:25 ]



Jean Sévillia “contre l’église catholique, il y a trop de généralisations abusives et de mensonges par omission”

Le Figaro Magazine du 24 août 2019    


PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-CHRISTOPHE BUISSON

 

Pour juger l’histoire bimillénaire de l’Eglise, estime le journaliste et historien, il convient d’en rappeler autant la face lumineuse que la face sombre. Et veiller à faire abstraction des critères politiques, mentaux et moraux de notre époque.

 


Depuis quand l’Eglise catholique est-elle, pour reprendre votre expression, « en procès » ? Qui en furent les premiers procureurs ?

A s’en tenir aux temps modernes, la polémique contre l’Eglise catholique occupe une grande place, dès le XVIème siècle, chez les théologiens protestants qui recourent notamment à des arguments historiques en critiquant les croisades, l’Inquisition, la colonisation espagnole et portugaise dans le Nouveau Monde, le rôle et le faste de la cour pontificale, etc. Le même argumentaire est ressorti, actualisé, par les penseurs des Lumières au XVIIIème  siècle. Au XIXème siècle, le rationalisme, le scientisme et les théoriciens des courants d’idées issus de la Révolution française se conjuguent pour mener un combat frontal contre l’Eglise, accusée de complicité avec l’ancien monde. Là encore, des pages entières de l’Histoire nourrissent la controverse ; il en sera de même au XXème siècle avec les partisans du matérialisme, du marxisme et de l’ultra-laïcisme qui mettront en exergue des épisodes du passé susceptibles de décrédibiliser le catholicisme. Mais, en remontant plus haut dans le temps, depuis le Discours contre les chrétiens du philosophe romain Celse, au IIème  siècle, jusqu’aux critiques de l’Eglise romaine par les auteurs byzantins à partir du XIème siècle, on s’aperçoit que les polémiques contre le christianisme ou entre les différentes confessions chrétiennes recourent constamment à des arguments ou à des images tirées du passé. Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que datent les procès intentés à l’Eglise sur la base de son histoire.

 

Quels sont les principaux chefs d’accusation lancés contre l’Eglise ?

Ils touchent aux rapports entre la religion et le pouvoir, entre la religion et l’argent, entre la religion et la science, entre la religion et la liberté collective ou individuelle. Mais, s’agissant d’une religion bimillénaire représentée par une institution présente sur toute la terre, même si l’histoire du catholicisme est intimement liée à l’histoire de la civilisation occidentale, le champ est si large qu’il importe d’opérer les distinctions chronologiques, géographiques et culturelles nécessaires pour discerner ce qui relève de la réalité, de faits objectifs, ou d’accusations lancées à partir de préjugés, d’idées toutes faites, de réflexes idéologiques antichrétiens ou de conformisme à l’air du temps, celui-ci, actuellement, n’étant guère favorable à l’Eglise catholique. Il reste que notre époque se caractérise par une indifférence religieuse croissante, mais elle attend que les chrétiens se comportent de manière exemplaire, sauf à être taxés ­d’hypocrisie, ce qui est assez logique.

 

La plupart des historiens conviés dans l’ouvrage opposent la science historique aux affirmations des contempteurs de l’Eglise. L’histoire suffit-elle à laver cette dernière de tout reproche ?

L’objectif des 15 spécialistes qui ont contribué à ce livre est d’examiner si les accusations lancées contre l’Eglise à travers son histoire sont fondées ou non, en apportant des réponses appuyées sur les travaux les plus récents de la recherche historique.

Le principe de l’ouvrage est de refuser le procès à charge univoque comme la défense aveugle. Ce travail d’intelligence critique permet d’éviter l’écueil qui consiste à juger le passé de l’Eglise en fonction des critères politiques, moraux et mentaux qui ont cours de nos jours.

L’anachronisme est le péché majeur en histoire.

Pour comprendre, par exemple, l’univers sacral du Moyen Age, il faut se départir de nos références de citoyens d’une démocratie laïque où l’Eglise et l’Etat sont séparés, et où règnent, de plus, l’incroyance ou l’indifférence religieuse.

L’analyse historique conduite avec méthode et probité intellectuelle contribue également à éliminer les points de vue manichéens, car le passé de l’Eglise n’a jamais été tout blanc ou tout noir. L’examen objectif aboutit de même à ôter leur signification aux jugements globalisants ou réducteurs car, très souvent, la grandeur de l’institution a sublimé les défauts de ses membres, et la sainteté des uns a dépassé le péché des autres. Pour autant, si l’Eglise est sainte, selon la théologie catholique, en tant qu’elle est d’institution divine, elle est composée de pécheurs, d’hommes par nature imparfaits, et qui souvent reflètent, qu’ils le veuillent ou non, les préjugés et les passions de leur époque. La mission de l’historien est de ne rien déformer, de ne rien exagérer, de ne rien dissimuler: ni la face sombre du passé de l’Eglise, fruit des faiblesses, des fautes et parfois, malheureusement, des crimes des hommes qui la composent, ni sa face lumineuse, née d’élans de foi et de charité qui se sont vérifiés à tous les siècles.

  

De nombreuses critiques adressées à l’Eglise sont liées à des phénomènes de violence (Inquisition, guerres de Religion, colonisation).
L’Eglise, qui prône un message d’amour et de paix, n’est-elle pas, de ce point de vue, en pleine schizophrénie ? N’a-t-elle pas un problème avec la violence ?

Est-ce l’Eglise ou est-ce le genre humain qui a un problème avec la violence ? Tout le problème est là, sachant que l’Eglise, encore une fois, est constituée d’hommes qui échappent rarement, et difficilement, au conditionnement de leur époque.

Sur le plan historique, répondre en détail à votre question supposerait d’examiner chaque situation au cas par cas, car ni l’Inquisition, ni les guerres de Religion, ni la colonisation ne se sont déroulées au même moment et dans les mêmes lieux, ni n’ont répondu aux mêmes causes, ni atteint le même degré de la violence. Cette dernière, en règle générale, appartient plutôt au genre des faits sociaux et politiques, où l’Eglise n’intervient pas comme moteur premier. La croisade des Albigeois ou l’Inquisition d’Espagne ont été des phénomènes politiques, de même que les guerres dites de Religion, au XVIème siècle, ont en réalité été des guerres politiques. Quant à la colonisation, c’est une entreprise politique postérieure aux missions chrétiennes lancées un ou deux siècles plus tôt par l’Eglise.

Là où il y a un questionnement justifié, c’est à propos de la proximité, dans les anciens temps, de l’Eglise avec les pouvoirs temporels, quand la culture chrétienne qui leur était commune a pu masquer des appétits et des luttes d’intérêts dont les motifs n’étaient nullement évangéliques… Cela dit, outre que le message d’amour et de paix de l’Eglise n’est pas à comprendre au sens d’un irénisme ou d’un angélisme béats tout comme le Christ a sorti le fouet contre les marchands du Temple, l’Eglise n’a jamais condamné l’usage légitime de la force, qui ne se confond pas, précisément, avec la violence, on constate, depuis la pratique de la Trêve de Dieu qui, au Moyen Age, visait à limiter les malheurs de la guerre jusqu’aux appels à la paix lancés par le pape Benoît XV pendant la Première Guerre mondiale, que l’Eglise s’est plutôt employée à condamner et à mettre fin à la guerre. Rappelons que la formule prêtée à un des chefs de la lutte contre les cathares (« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ») est un mythe.

 

Parmi tous les griefs exprimés contre l’Eglise, quels sont ceux qui vous paraissent les plus injustes ou les plus inexacts ?

Personnellement, ce qui m’indigne car cela blesse la vérité historique, ce sont les généralisations abusives ou les mensonges par omission.

Si l’Eglise a compté des prélats qui se sont complu dans le luxe, elle a aussi suscité des milliers de clercs à tous les niveaux, papes, cardinaux, évêques ou simples prêtres  qui n’ont jamais cessé de vivre selon les principes de la pauvreté évangélique, et de s’occuper des plus démunis.

Si certains membres du clergé, lors des deux vagues de colonisation européenne du XVIème et du XIXème siècle, n’ont guère pris de gants pour convertir les indigènes, tant d’autres ont fait tout leur possible, jusqu’au sacrifice de leur vie, pour prendre soin des populations autochtones. Si d’aucuns, au sein de l’Eglise, sont trop longtemps restés aveugles face au danger de l’antisémitisme, beaucoup d’autres ont réagi inversement et se sont engagés pour aider et sauver les Juifs dans les périodes de persécution, a fortiori sous l’occupation nazie. On pourrait multiplier les exemples. En histoire, tout jugement sommaire et global, positif ou négatif, est erroné, car il mutile une partie de la vérité.


Des chefs de l’Eglise catholique ont eux-mêmes fait repentance de certains actes passés. Comprenez-vous ce mea culpa ?

Jean-Paul II, dans sa lettre « Tertio millennio adveniente »de 1994, qui annonçait et préparait le Jubilé de l’an 2000, avait appelé l’Eglise à un examen de conscience pour se repentir et se purifier « des erreurs, des infidélités et des incohérences » qui avaient pu, dans le passé, donner un contre-témoignage altérant la crédibilité du message chrétien. Mais si on lit ce texte comme tous les écrits ou discours ultérieurs du pape sur le même sujet, on s’aperçoit que l’examen de conscience demandé visait les fidèles et non l’Eglise en soi; que la demande de pardon était adressée non aux hommes de notre temps, qui n’étaient pas victimes de fautes ou de crimes passés, mais à Dieu; que l’examen de conscience devait être équitable, en considérant les faits dans leur vérité historique, sans anachronisme, sans œillères et sans parti pris initial; et, enfin, que l’aveu des défaillances des chrétiens ne devait pas occulter les multiples témoignages de sainteté dans l’Eglise. En d’autres termes, la repentance selon Jean-Paul II, à laquelle j’adhère pleinement, n’était nullement animée par l’esprit que les médias ont retenu: nous avons assisté, alors, à une vaste manipulation de l’opinion européenne, appelée à battre sa coulpe pour les fautes de ses ancêtres.

 

En 2019, ce sont la richesse matérielle de l’institution et les accusations de pédophilie de certains de ses membres, parfois « protégés » par leur hiérarchie, qui suscitent la polémique. Pensez-vous que l’Eglise gagnera ces procès ?

La richesse de l’institution?

Le Vatican ne va pas vendre le plafond de la chapelle Sixtine peint par Michel-Ange, pas plus que les collections de ses musées, et n’a pas les moyens d’entretenir son patrimoine immobilier. Si l’Eglise d’Allemagne est riche, c’est à la loi allemande qu’elle le doit puisque tous les Allemands payent un impôt reversé à la religion de leur choix. Mais l’Eglise de France affronte un dénuement croissant. Quant à la pédophilie dans le clergé, attention aux amalgames : n’oublions pas les dizaines de milliers de prêtres et de religieux qui se dévouent inlassablement et sans faillir pour les enfants. Il reste ce sujet douloureux que notre livre aborde en face : un certain nombre de prêtres ont commis des crimes à l’égard d’enfants innocents, ce qui est une intolérable trahison de leur mission et de la confiance qui leur était accordée. Sur la réalité des faits, la lumière se fait tardivement, trop tardivement, ce qu’il faut déplorer, mais elle se fait enfin, et avec la coopération de l’Eglise, dans la continuité de l’élan donné par Benoît XVI.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-CHRISTOPHE BUISSON

 

Inséré depuis <http://kiosque.lefigaro.fr/ouvrir-liseuse-milibris/figaro-magazine/5f16282b-e49b-468c-a1d4-88ef44d31a13>

Lettre apostolique " Vos Estis Lux Mundi"

publié le 9 mai 2019 à 11:49 par Pierre Roland-Gosselin


Index


LETTRE APOSTOLIQUE 
EN FORME DE « MOTU PROPRIO »

DU SOUVERAIN PONTIFE 
FRANÇOIS

VOS ESTIS LUX MUNDI

 

« Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée » (Mt 5, 14). Notre Seigneur Jésus Christ appelle chaque fidèle à être un exemple lumineux de vertu, d’intégrité et de sainteté. Nous sommes tous, en effet, appelés à donner un témoignage concret de la foi au Christ dans notre vie et, en particulier, dans notre relation avec le prochain.

Les crimes d’abus sexuel offensent Notre Seigneur, causent des dommages physiques, psychologiques et spirituels aux victimes et portent atteinte à la communauté des fidèles. Pour que ces phénomènes, sous toutes leurs formes, ne se reproduisent plus, il faut une conversion continue et profonde des cœurs, attestée par des actions concrètes et efficaces qui impliquent chacun dans l’Eglise, si bien que la sainteté personnelle et l’engagement moral puissent contribuer à promouvoir la pleine crédibilité de l’annonce évangélique et l’efficacité de la mission de l’Eglise. Cela ne devient possible qu'avec la grâce de l’Esprit Saint répandu dans les cœurs, car nous devons toujours nous rappeler des paroles de Jésus : « En dehors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Même si beaucoup a déjà été fait, nous devons continuer à apprendre des amères leçons du passé, pour regarder avec espérance vers l’avenir.

Cette responsabilité retombe, avant tout, sur les successeurs des Apôtres, préposés par Dieu à la conduite pastorale de son Peuple, et exige leur engagement à suivre de près les traces du Divin Maître. En raison de leur ministère, en effet, ils dirigent « les Églises particulières qui leur sont confiées, comme vicaires et légats du Christ, par leurs conseils, leurs encouragements, leurs exemples, mais aussi par leur autorité et par l’exercice du pouvoir sacré, dont l’usage cependant ne leur appartient qu’en vue de l’édification en vérité et en sainteté de leur troupeau, se souvenant que celui qui est le plus grand doit se faire le plus petit, et celui qui commande, le serviteur » (Conc. Œcum. Vat. II, Const. Lumen gentium n. 27). Tout ce qui, de manière plus impérieuse, regarde les successeurs des Apôtres concerne aussi tous ceux qui de diverses manières assument des ministères dans l’Eglise, professent les conseils évangéliques ou sont appelés à servir le Peuple chrétien. Par conséquent, il est bien que soient adoptées au niveau universel des procédures visant à prévenir et à contrer ces crimes qui trahissent la confiance des fidèles.

Je désire que cet engagement soit mis en œuvre de façon pleinement ecclésiale, et soit donc une expression de la communion qui nous tient unis, dans une écoute réciproque et ouverte aux contributions de ceux qui ont à cœur ce processus de conversion. 

Par conséquent, je dispose :

TITRE I

DISPOSITIONS GÉNÉRALES

Art. 1 – Domaine d’application

§1. Les présentes normes s’appliquent en cas de signalements relatifs à des clercs ou à des membres d’Instituts de vie consacrée ou de Sociétés de vie apostolique, et concernant :

a) les délits contre le sixième commandement du Décalogue consistant à :

i. contraindre quelqu’un, avec violence ou menace ou par abus d’autorité, à accomplir ou subir des actes sexuels ;

ii. accomplir des actes sexuels avec un mineur ou avec une personne vulnérable ;

iii. produire, exhiber, détenir ou distribuer, même par voie informatique, du matériel pédopornographique, ainsi que recruter ou inciter un mineur ou une personne vulnérable à participer à des exhibitions pornographiques ;

b) les comportements dont se rendent auteurs les sujets dont il est question à l’article 6 consistant en des actions ou omissions directes visant à interférer ou éluder des enquêtes civiles ou des enquêtes canoniques, administratives ou pénales ouvertes à l’encontre d’un clerc ou d’un religieux pour des délits mentionnés à la lettre a) du présent paragraphe.

§2. Dans les présentes normes, on entend par :

a) « mineur » : toute personne âgée de moins de dix-huit ans ou équiparée comme telle par la loi ;

b) « personne vulnérable » : toute personne se trouvant dans un état d’infirmité, de déficience physique ou psychique, ou de privation de liberté personnelle qui, de fait, limite, même occasionnellement, sa capacité de compréhension ou de volonté, ou en tout cas de résistance à l’offense ;

c) « matériel pédopornographique » : toute représentation, indépendamment du moyen utilisé, d’un mineur impliqué dans une activité sexuelle explicite, réelle ou simulée, et toute représentation d’organes sexuels de mineurs à des fins principalement sexuelles.

Art. 2 – Réception des signalements et protection des données

§ 1. Tenant compte des indications éventuellement adoptées par les Conférences épiscopales, par les Synodes des Evêques des Eglises Patriarcales et des Eglises Archiépiscopales Majeures ou par les Conseils des Hiérarques des Eglises Métropolitaines sui iuris respectifs, les Diocèses ou les Eparchies doivent mettre en place, individuellement ou ensemble, dans le délai d’un an à partir de l’entrée en vigueur des présentes normes, un ou plusieurs dispositifs stables et facilement accessibles au public pour permettre de présenter des signalements, notamment à travers l’institution d’un bureau ecclésiastique approprié. Les Diocèses et les Eparchies informeront le Représentant pontifical de l’instauration desdits dispositifs.

§2. Les informations visées au présent article sont protégées et traitées de façon à en garantir la sécurité, l’intégrité et la confidentialité au sens des canons 471, 2° CIC et 244 §2, 2° CCEO.

§3. Restant sauves les dispositions de l’article 3 §3, l’Ordinaire qui a reçu le signalement le transmet sans délai à l’Ordinaire du lieu où les faits se seraient produits, ainsi qu’à l’Ordinaire propre de la personne signalée, lesquels procèdent conformément aux normes du droit, selon ce qui est prévu pour le cas spécifique.

§4. Aux fins du présent titre, les Eparchies sont équiparées aux Diocèses, et le Hiérarque est équiparé à l’Ordinaire.

Art. 3 – Signalement

§ 1. Etant saufs les cas prévus aux canons 1548 § 2 CIC et 1229 § 2 CCEO, chaque fois qu’un clerc ou qu’un membre d’un Institut de vie consacrée ou d’une Société de vie apostolique a connaissance d’une information sur des faits visés à l’article 1, ou des raisons fondées de penser qu’a été commis l’un de ces faits, il a l’obligation de le signaler sans délai à l’Ordinaire du lieu où se seraient produits les faits, ou à un autre Ordinaire parmi ceux dont il est question aux canons 134 CIC et 984 CCEO, étant sauves les dispositions du §3 du présent article.

§2. Toute personne peut présenter un signalement relatif aux comportements dont il est question à l’article 1, en se prévalant des modalités établies à l’article précédent, ou de n’importe quelle autre manière appropriée.

§3. Quand le signalement concerne l’une des personnes visées à l’article 6, il est adressé à l’Autorité déterminée aux termes des articles 8 et 9. Le signalement peut toujours être adressé au Saint-Siège, directement ou par l’intermédiaire du Représentant pontifical.

§4. Le signalement doit contenir des éléments les plus circonstanciés possible, comme des indications de temps et de lieu des faits, la désignation de personnes impliquées ou informées, ainsi que toute autre élément de circonstance pouvant être utile pour assurer une évaluation précise des faits.

§5. Les informations peuvent aussi être acquises ex officio.

Art. 4 – Protection de qui présente le signalement

§1. Le fait d’effectuer un signalement selon l’article 3 ne constitue pas une violation de l’obligation de confidentialité

§2. Restant sauves les dispositions du canon 1390 CIC et des canons 1452 et 1454 CCEO, tous préjudices, rétorsions ou discriminations pour le fait d’avoir présenté un signalement sont interdits et peuvent être assimilés aux comportements dont il est question à l’article 1 §1, lettre b).

§3. Aucune personne qui effectue un signalement ne peut se voir imposer une contrainte au silence sur le contenu de celui-ci.

Art. 5 – Soin des personnes

§1. Les Autorités ecclésiastiques s’engagent en faveur de ceux qui affirment avoir été offensés, afin qu’ils soient traités ainsi que leurs familles, avec dignité et respect. Elles leur offrent, en particulier :

a) un accueil, une écoute et un accompagnement, également à travers des services spécifiques ;

b) une assistance spirituelle ;

c) une assistance médicale, thérapeutique et psychologique, selon le cas spécifique.

§2. L’image et la sphère privée des personnes concernées, ainsi que la confidentialité des données personnelles, doivent être protégées.

TITRE II

DISPOSITIONS CONCERNANT LES EVÊQUES,
ET ÉQUIPARÉS

Art. 6- Domaine subjectif d’application

Les normes procédurales du présent titre s’appliquent aux cas de comportements visés à l’article 1, dont se rendent auteurs :

a) des Cardinaux, Patriarches, Evêques et Légats du Pontife romain ;

b) des clercs qui sont ou ont été préposés à la conduite pastorale d’une Eglise particulière ou d’une entité assimilée, latine ou orientale, y compris d’Ordinariats personnels, pour les faits commis durante munere ;

c) des clercs qui sont ou ont été préposés à la conduite pastorale d’une Prélature personnelle, pour les faits commis durante munere ;

d) des personnes qui sont ou ont été Modérateurs suprêmes d’Instituts de vie consacrée ou de Sociétés de vie apostolique de droit pontifical, ainsi que de Monastères sui iuris, pour les faits commis durante munere.

Art. 7 – Dicastère compétent

§1. Aux fins du présent titre, on entend par « Dicastère compétent » la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, pour ce qui concerne les délits qui lui sont réservés par les normes en vigueur, et, dans tous les autres cas et selon leur compétence respective en vertu des règles propres à la Curie Romaine :

- La Congrégation pour les Eglises Orientales ;

- La Congrégation pour les Evêques ;

- La Congrégation pour l’Evangélisation des Peuples ;

- La Congrégation pour le Clergé ;

- La Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique.

§2. Afin d’assurer la meilleure coordination, le Dicastère compétent informe la Secrétairerie d’Etat et les autres Dicastères directement intéressés du signalement et de l’issue de l’enquête.

§3. Les communications entre le Métropolite et le Saint-Siège, dont il est question au présent titre, s’effectuent par l’intermédiaire du Représentant pontifical.

Art. 8 – Procédure applicable en cas de signalement portant sur un Evêque de l’Eglise latine

§1. L’Autorité qui reçoit un signalement le transmet soit au Saint-Siège soit au Métropolite de la Province ecclésiastique dans laquelle la personne signalée a son domicile.

§2. Si le signalement porte sur le Métropolite ou lorsque le Siège Métropolitain est vacant, le signalement est transmis au Saint-Siège, ainsi qu’à l’Evêque suffragant le plus ancien en terme de promotion, auquel s’appliquent alors les dispositions ci-après relatives au Métropolite.

§3. Dans le cas où le signalement porte sur un Légat pontifical, il est transmis directement à la Secrétairerie d’Etat.

Art. 9 – Procédure applicable à l’égard des Evêques des Eglises Orientales

§1. Dans le cas où le signalement porte sur un Evêque d’une Eglise Patriarcale, Archiépiscopale Majeure ou Métropolitaine sui iuris, il est transmis au Patriarche, Archevêque Majeur ou Métropolite de l’Eglise sui iuris respectif.

§2. Dans le cas où le signalement porte sur un Métropolite d’une Eglise Patriarcale ou Archiépiscopale Majeure, qui exerce son office sur le territoire de ces Eglises, il est transmis au Patriarche ou Archevêque Majeur respectif.

§3. Dans les cas qui précèdent, l’Autorité qui a reçu le signalement le transmet aussi au Saint-Siège.

§4. Dans le cas où la personne signalée est un Evêque ou un Métropolite hors du territoire de l’Eglise Patriarcale, Archiépiscopale Majeure ou Métropolitaine sui iuris, le signalement est adressé au Saint-Siège.

§5. Dans le cas où le signalement concerne un Patriarche, un Archevêque Majeur, un Métropolite d’une Eglise sui iuris ou un Evêque des autres Eglises Orientales sui iuris, il est transmis au Saint-Siège.

§6. Les dispositions ci-après relatives au Métropolite s’appliquent à l’Autorité ecclésiastique à qui est transmis le signalement en vertu du présent article.

Art. 10 – Devoirs initiaux du Métropolite

§1. A moins que le signalement ne soit manifestement infondé, le Métropolite demande sans délai au Dicastère compétent la charge d’ouvrir une enquête. Si le Métropolite juge le signalement manifestement infondé, il en informe le Représentant pontifical.

§2. Le Dicastère procède sans délai, et quoiqu’il en soit, dans les trente jours de la réception du premier signalement de la part du Représentant pontifical ou de la demande de prise en charge de la part du Métropolite, en fournissant les instructions nécessaires sur la manière de procéder dans le cas concret.

Art. 11 – Transmission de la charge de l’enquête à une personne autre que le Métropolite

§.1 Dans le cas où le Dicastère compétent juge opportun de confier l’enquête à une personne autre que le Métropolite, celui-ci doit en être informé. Le Métropolite remet toutes les informations et les documents importants à la personne chargée par le Dicastère.

§2. Dans le cas visé au paragraphe précédent, les dispositions ci-après relatives au Métropolite s’appliquent à la personne chargée de conduire l’enquête.

Art. 12 – Déroulement de l’enquête

§1. Le Métropolite, une fois reçue la charge d’enquêter de la part du Dicastère compétent, et dans le respect des instructions reçues, personnellement ou par l’intermédiaire d’une ou de plusieurs personnes idoines :

a) recueille les informations pertinentes concernant les faits ;

b) accède aux informations et aux documents nécessaires aux fins de l’enquête détenus dans les archives des bureaux ecclésiastiques ;

c) obtient la collaboration des autres Ordinaires ou Hiérarques, lorsque cela est nécessaire ;

d) demande des informations aux personnes et aux institutions, également civiles, qui sont en mesure de fournir des éléments utiles pour l’enquête.

§2. S’il s’avère nécessaire d’entendre un mineur ou une personne vulnérable, le Métropolite adopte les modalités adéquates, qui tiennent compte de leur état.

§3. S’il existe des motifs raisonnables de considérer que des informations ou des documents concernant l’enquête pourraient être soustraits ou détruits, le Métropolite prend les mesures nécessaires pour leur conservation.

§4. Même quand il fait appel à d’autres personnes, le Métropolite reste, quoiqu’il en soit, responsable de la direction et du déroulement de l’enquête, ainsi que de la stricte exécution des instructions dont il est question à l’article 10 §2.

§5. Le Métropolite est assisté d’un notaire choisi librement selon les règles des canons 483 §2 CIC et 253 §2 CCEO.

§6. Le Métropolite est tenu d’agir avec impartialité et sans conflits d’intérêts. Au cas où il estime se trouver en conflit d’intérêt ou ne pas être en mesure de maintenir la nécessaire impartialité pour garantir l’intégrité de l’enquête, il a l’obligation de s’abstenir et de signaler la circonstance au Dicastère compétent.

§7. La présomption d’innocence est reconnue à la personne qui fait l’objet de l’enquête.

§8. Au cas où le Dicastère compétent le requiert, le Métropolite informe la personne de l’enquête à sa charge, l’entend sur les faits et l’invite à présenter un mémoire de défense. Dans ce cas, la personne qui fait l’objet de l’enquête peut avoir recours à un avocat.

§9. Tous les trente jours, le Métropolite transmet au Dicastère compétent une note informative sur l’état de l’enquête.

Art. 13 – Implication de personnes qualifiées

§1. En conformité avec les éventuelles directives de la Conférence Episcopale, du Synode des Evêques ou du Conseil des Hiérarques sur la façon de collaborer dans les enquêtes, le Métropolite, les Evêques de la Province respective, individuellement ou ensemble, peuvent établir des listes de personnes qualifiées parmi lesquelles le Métropolite peut choisir les plus idoines pour l’assister dans l’enquête, selon les nécessités du cas et en tenant compte, en particulier, de la coopération qui peut être offerte par les laïcs aux termes des canons 228 CIC et 408 CCEO.

§2. Le Métropolite est, quoiqu’il en soit, libre de choisir d’autres personnes également qualifiées.

§3. Toute personne qui assiste le Métropolite dans l’enquête est tenue d’agir avec impartialité et sans conflits d’intérêts. Au cas où elle estime se trouver en conflit d’intérêts ou ne pas être en mesure de maintenir la nécessaire impartialité pour garantir l’intégrité de l’enquête, elle est obligée de s’abstenir et de signaler la circonstance au Métropolite.

§4. Les personnes qui assistent le Métropolite prêtent serment d’accomplir leur charge convenablement et loyalement.

Art. 14 – Durée de l’enquête

§. Les enquêtes doivent être conclues dans un délai de quatre-vingt-dix jours ou dans celui indiqué dans les instructions visées à l’article 10 §2.

§2. En présence de motifs justifiés, le Métropolite peut demander une prorogation du délai au Dicastère compétent.

Art. 15 – Mesures conservatoires

Dans le cas où les faits ou les circonstances le requièrent, le Métropolite propose au Dicastère compétent de prendre des dispositions ou des mesures conservatoires appropriées à l’encontre de la personne qui fait l’objet de l’enquête.

Art. 16 – Institution d’un fonds

§1. Les Provinces ecclésiastiques, les Conférences épiscopales, les Synodes des Evêques et les Conseils des Hiérarques peuvent établir un fonds destiné à soutenir les coûts des enquêtes, institué aux termes des canons 116 et 1303 §1, 1° CIC et 1047 CCEO, et administré selon les normes du droit canonique.

§2. Sur demande du Métropolite en charge, les fonds nécessaires aux fins de l’enquête sont mis à sa disposition par l’administrateur du fonds, étant sauf le devoir de présenter à ce dernier un compte rendu au terme de l’enquête.

Art. 17 – Transmission des actes et du votum

§1. Une fois l’enquête achevée, le Métropolite transmet les actes au Dicastère compétent avec son votum sur les résultats de l’enquête et répondant aux éventuelles questions posées dans les instructions dont il est question à l’article 10 §2.

§2. Sauf instructions ultérieures du Dicastère compétent, les facultés du Métropolite cessent une fois l’enquête achevée.

§3. Dans le respect des instructions du Dicastère compétent, le Métropolite, sur demande, informe la personne qui affirme avoir été offensée, ou ses représentants légaux, du résultat de l’enquête.

Art. 18 – Mesures ultérieures

Le Dicastère compétent, à moins qu’il ne décide l’ouverture d’une enquête supplémentaire, procède conformément aux normes du droit, selon ce qui est prévu pour le cas spécifique.


 

Art. 19 – Respect des lois de l’Etat

Les présentes normes s’appliquent sans préjudice des droits et obligations établis en chaque lieu par les lois étatiques, en particulier pour ce qui concerne les éventuelles obligations de signalement aux autorités civiles compétentes.

Les présentes normes sont approuvées ad experimentum pour trois ans.

J’établis que la présente Lettre Apostolique en forme de Motu Proprio sera promulguée par sa publication dans l’Osservatore Romano, entrera en vigueur le 1er juin 2019, et sera ensuite publiée dans les Acta Apostolicae sedis.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 7 mai 2019, en la septième année du Pontificat.

FRANÇOIS

 



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les bonnes pages de "CHRISTUS VIVIT"

publié le 23 avr. 2019 à 15:32 par Pierre Roland-Gosselin


 EXHORTATION APOSTOLIQUE POST-SYNODALE

CHRISTUS VIVIT

DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS

AUX JEUNES ET À TOUT LE PEUPLE DE DIEU


35. Demandons au Seigneur de délivrer l’Eglise des personnes qui veulent la faire vieillir, la scléroser dans le passé, la figer, l’immobiliser. Demandons-lui également de la délivrer d’une autre tentation : croire qu’elle est jeune parce qu’elle cède à tout ce que le monde lui offre ; croire qu’elle se renouvelle parce qu’elle cache son message et qu’elle imite les autres. Non ! Elle est jeune quand elle est elle-même, quand elle reçoit la force toujours nouvelle de la Parole de Dieu, de l’Eucharistie, de la présence du Christ et de la force de son Esprit chaque jour. Elle est jeune quand elle est capable de retourner inlassablement à sa source.

Marie, la jeune femme de Nazareth

43. Marie resplendit dans le cœur de l’Eglise. Elle est le grand modèle pour une Eglise jeune, qui veut suivre le Christ avec courage et docilité. Quand elle était très jeune, elle a reçu l’annonce de l’ange et ne s’est pas privée de poser des questions (cf. Lc 1, 34). Mais elle avait une âme disponible et elle a dit : « Je suis la servante du Seigneur » (Lc 1, 38).

44. « Le force du “oui” de Marie, une jeune, impressionne toujours. La force de ce “qu’il en soit ainsi” qu’elle dit à l’ange. Ce fut une chose différente d’une acceptation passive ou résignée. Ce fut quelque chose d’autre qu’un “oui” voulant dire : on verra bien ce qui va se passer. Marie ne connaissait pas cette expression : attendons de voir. Elle était résolue, elle a compris de quoi il s’agissait et elle a dit « oui », sans détour. Ce fut quelque chose de plus, quelque chose de différent. Ce fut le “oui” de celle qui veut s’engager et risquer, de celle qui veut tout parier, sans autre sécurité que la certitude de savoir qu’elle était porteuse d’une promesse. Et je demande à chacun de vous : vous sentez-vous porteurs d’une promesse ? Quelle promesse est-ce que je porte dans le cœur, à poursuivre ? Marie, sans aucun doute, aura eu une mission difficile, mais les difficultés n’étaient pas une raison pour dire “non”. Certes elle aura des difficultés, mais ce ne seront pas les mêmes difficultés qui apparaissent quand la lâcheté nous paralyse du fait que tout n’est pas clair ni assuré par avance. Marie n’a pas acheté une assurance sur la vie ! Marie s’est mise en jeu, et pour cela elle est forte, pour cela elle est une influencer, elle est l’influencer de Dieu ! Le “oui” et le désir de servir ont été plus forts que les doutes et les difficultés[1] ».

45. Sans s’évader ni céder à des mirages, « elle a su accompagner la souffrance de son Fils, […] le soutenir par le regard et le protéger avec le cœur. Douleur qu’elle a subie, mais qui ne lui a pas fait baisser les bras. Elle a été la femme forte du “oui”, qui soutient et accompagne, protège et prend dans ses bras. Elle est la grande gardienne de l’espérance.[…] D’elle nous apprenons à dire “oui” à la patience obstinée et à la créativité de ceux qui ne sont pas affaiblis et qui recommencent[2] ».

46. Marie est la jeune fille à l’âme noble qui tressaille de joie (cf. Lc 1, 47), aux yeux illuminés par l’Esprit Saint qui contemple la vie avec foi et garde tout dans son cœur (cf. Lc 2, 19.51). Elle est cette femme attentive, prête à partir, qui lorsqu’elle apprend que sa cousine a besoin d’elle, ne pense pas à ses projets, mais se met en marche vers la montagne « en hâte » (Lc 1, 39).

47. Et quand il faut protéger son enfant, la voilà partie avec Joseph dans un pays lointain (cf. Mt 2, 13-14). Et elle reste au milieu des disciples réunis en prière dans l’attente de l’Esprit Saint (cf. Ac 1, 14). Ainsi, en sa présence, naît une Eglise jeune, avec ses Apôtres en sortie pour faire naître un monde nouveau (cf. Ac 2, 4-11).

48. Cette jeune fille est aujourd’hui la Mère qui veillent sur ses enfants, sur nous ses enfants qui marchent dans la vie souvent fatigués, démunis, mais souhaitant que la lumière de l’espérance ne s’éteigne pas. Voilà ce que nous voulons : que la lumière de l’espérance ne s’éteigne pas. Notre Mère regarde ce peuple pèlerin, peuple de jeunes qu’elle aime, qui la cherche en faisant silence dans le cœur, même si, sur le chemin, il y a beaucoup de bruit, de conversations et de distractions. Mais, aux yeux de la Mère, seul convient le silence chargé d’espérance. Et ainsi, Marie éclaire toujours notre jeunesse.

Des jeunes saints

49. Le cœur de l’Eglise est aussi riche de jeunes saints qui ont offert leur vie pour le Christ, et pour beaucoup en allant jusqu’au martyre. Ils ont été de précieux reflets du Christ jeune qui brillent pour nous stimuler et pour nous sortir du sommeil. Le Synode a souligné que « beaucoup de jeunes saints ont fait resplendir les traits de l’âge juvénile dans toute leur beauté et ont été, à leur époque, de véritables prophètes du changement ; leurs exemples nous montrent de quoi sont capables les jeunes quand ils s’ouvrent à la rencontre avec le Christ[3] ».

50. « A travers la sainteté des jeunes, l’Eglise peut relancer son ardeur spirituelle et sa vigueur apostolique. Le baume de la sainteté engendrée par la bonté de la vie de tant de jeunes peut soigner les blessures de l’Eglise et du monde, en nous ramenant à la plénitude de l’amour à laquelle nous sommes appelés depuis toujours : les jeunes saints nous poussent à revenir à notre premier amour (cf. Ap 2, 4)[4] ». Il y a des saints qui n’ont pas connu l’âge adulte et qui nous ont laissé le témoignage d’une autre manière de vivre la jeunesse. Souvenons-nous au moins de certains d’entre eux, de différentes époques de l’histoire, qui ont vécu la sainteté chacun à sa manière :

51. Au IIIème siècle, saint Sébastien était un jeune capitaine de la garde prétorienne. On raconte qu’il parlait du Christ partout et cherchait à convertir ses compagnons, jusqu’à ce qu’on lui demande de renoncer à sa foi. Comme il n’accepta pas, on fit pleuvoir sur lui une multitude de flèches, mais il survécut et continua à annoncer le Christ sans peur. En fin de compte, ils le flagellèrent à mort.

52. Saint François d’Assise était très jeune et rempli de rêves. Il a écouté l’appel de Jésus à être pauvre comme lui et à restaurer l’Eglise par son témoignage. Il renonça à tout avec joie et il est le saint de la fraternité universelle, le frère de tous, qui louait le Seigneur pour ses créatures. Il est mort en 1226.

53. Sainte Jeanne d’Arc est née en 1412. C’était une jeune paysanne qui, malgré son jeune âge, a lutté pour défendre la France contre les envahisseurs. Incomprise à cause de sa manière d’être et de vivre la foi, elle est morte sur le bûcher.

54. Le bienheureux André Phû Yên était un jeune vietnamien du XVIIème siècle. Il était catéchiste et aidait les missionnaires. Il a été emprisonné pour sa foi, et comme il ne voulait pas y renoncer, il a été assassiné. Il est mort en disant : « Jésus ».

55. Au cours du même siècle, sainte Kateri Tekakwitha, une jeune laïque native d’Amérique du Nord, a subi une persécution pour sa foi et a fui en marchant plus de trois cents kilomètres dans une épaisse forêt. Elle s’est consacrée à Dieu et elle est morte en disant : “Jésus, je t’aime !”.

56. Saint Dominique Savio offrait à Marie toutes ses souffrances. Quand saint Jean Bosco lui apprit que la sainteté suppose qu’on soit toujours joyeux, il ouvrit son cœur à une joie contagieuse. Il cherchait à être proche de ses compagnons les plus marginalisés et malades. Il est mort en 1857 à quatorze ans, en disant : “Quelle merveille je vois !”.

57. Sainte Thérèse l’Enfant-Jésus est née en 1873. Elle parvint à entrer dans un couvent de carmélites, à quinze ans, en traversant beaucoup de difficultés. Elle a vécu la petite voie de la confiance totale en l’amour du Seigneur et s’est proposé de nourrir par sa prière le feu de l’amour qui anime l’Eglise.

58. Le bienheureux Ceferino Namuncurá était un jeune argentin, fils d’un important chef de peuples autochtones. Il parvint à devenir séminariste salésien, brûlant du désir de retourner dans sa tribu pour conduire les gens à Jésus-Christ. Il est mort en 1905.

59. Le bienheureux Isidore Bakanja était un laïc du Congo qui témoignait de sa foi. Il a été torturé longtemps pour avoir proposé le christianisme à d’autres jeunes. Il est mort en 1909 en pardonnant à son bourreau.

60. Le bienheureux Pier Giorgio Frassati, mort en 1925, était « un jeune d’une joie contagieuse, une joie qui dépassait les nombreuses difficultés de sa vie[5] ». Il disait qu’il essayait de répondre à l’amour de Jésus qu’il recevait dans la communion, en visitant et en aidant les pauvres.

61. Le bienheureux Marcel Callo était un jeune français mort en 1945. Il fut emprisonné en Autriche dans un camp de concentration, où il réconfortait dans la foi ses compagnons de captivité, au milieu de durs travaux.

62. La jeune bienheureuse Chiara Badano, morte en 1990, « fit l’expérience de la manière dont la souffrance peut être transfigurée par l’amour […] La clé de sa paix et de sa joie était sa pleine confiance dans le Seigneur, et l’acceptation de la maladie comme expression mystérieuse de sa volonté pour son bien et celui des autres[6] ».

63. Qu’eux tous, ainsi que beaucoup d’autres jeunes qui souvent ont vécu à fond l’Evangile dans le silence et dans l’anonymat, intercèdent pour l’Eglise afin qu’elle soit remplie de jeunes joyeux, courageux et engagés, qui offrent au monde de nouveaux témoignages de sainteté.

 

 

 

201. Au Synode, l’un des jeunes auditeurs, venant des îles Samoa, a dit que l’Eglise est une pirogue, sur laquelle les vieux aident à maintenir la direction en interprétant la position des étoiles, et les jeunes rament avec force en imaginant ce qui les attend plus loin. Ne nous laissons entraîner ni par les jeunes qui pensent que les adultes sont un passé qui ne compte plus, déjà caduque, ni par les adultes qui croient savoir toujours comment doivent se comporter les jeunes. Il est mieux que nous montions tous dans la même pirogue et que nous cherchions ensemble un monde meilleur, sous l’impulsion toujours nouvelle de l’Esprit Saint.


 

CHAPITRE 8

LA VOCATION

 

248. Il est vrai que le mot "vocation" peut être compris au sens large comme appel de Dieu. La vocation inclut l’appel à la vie, l’appel à l’amitié avec lui, l’appel à la sainteté, etc. Cela est important, parce qu’elle place notre vie face à Dieu qui nous aime, et qu’elle nous permet de comprendre que rien n’est le fruit d’un chaos privé de sens, mais que tout peut être intégré sur un chemin de réponse au Seigneur qui a un plan magnifique pour nous.

249. Dans l’Exhortation Gaudete et exsultate, j’ai voulu m’arrêter sur la vocation de tous à grandir pour la gloire de Dieu et j’ai voulu “faire résonner une fois de plus l’appel à la sainteté, en essayant de l’insérer dans le contexte actuel, avec ses risques, ses défis et ses opportunités[7]”. Le Concile Vatican II nous a aidés à renouveler la conscience de cet appel adressé à chacun : « tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur condition et leur état de vie, sont appelés par Dieu, chacun dans sa route, à une sainteté dont la perfection est celle même du Père ».[8]

L’appel à l’amitié avec lui

250. Ce que Jésus désire de chaque jeune, c’est avant tout son amitié. Il est essentiel de discerner et de découvrir cela. C’est le discernement fondamental. Dans le dialogue du Seigneur ressuscité avec son ami Simon-Pierre, la grande question était : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » (Jn 21, 16). C’est-à-dire : Me veux-tu comme ami ? La mission que Pierre reçoit de prendre soin de ses brebis et de ses agneaux sera toujours en lien avec cet amour gratuit, avec cet amour d’amitié.

 251. Et si un exemple contraire était nécessaire, rappelons-nous la rencontre-désaccord du Seigneur avec le jeune homme riche, qui nous dit clairement que ce que ce jeune n’a pas perçu, c’est le regard amoureux du Seigneur (cf. Mc 10, 21). Il a été attristé, après avoir suivi un bon élan, parce qu’il ne pouvait pas quitter les nombreuses choses qu’il possédait (cf. Mt 19, 22). Il a raté l’opportunité de ce qui aurait certainement pu être une grande amitié. Et nous, nous restons sans savoir ce qu’il aurait pu être pour nous, ce qu’il aurait pu faire pour l’humanité, ce jeune unique que Jésus a regardé avec amour et à qui il a tendu la main.

252. Parce que « la vie que Jésus nous offre est une histoire d’amour, une histoire de vie qui veut se mêler à la nôtre et plonger ses racines dans la terre de chacun. Cette vie n’est pas un salut suspendu “dans les nuages” attendant d’être déversé, ni une “application” nouvelle à découvrir, ni un exercice mental fruit de techniques de dépassement de soi. La vie que Dieu nous offre n’est pas non plus un “tutoriel” avec lequel on apprendrait la dernière nouveauté. Le salut que Dieu nous offre est une invitation à faire partie d’une histoire d’amour qui se tisse avec nos histoires ; qui vit et veut naître parmi nous pour que nous puissions donner du fruit là où nous sommes, comme nous sommes et avec qui nous sommes. C’est là que le Seigneur vient planter et se planter[9] ».

Être pour les autres

253. Je voudrais m’arrêter maintenant sur la vocation entendue dans le sens précis d’un appel au service missionnaire des autres. Nous sommes appelés par le Seigneur à participer à son œuvre créatrice, en apportant notre contribution au bien commun à partir des capacités que nous avons reçues.

254. Cette vocation missionnaire a à voir avec notre service des autres. Parce que notre vie sur la terre atteint sa plénitude quand elle se transforme en offrande. Je rappelle que « la mission au cœur du peuple n’est ni une partie de ma vie ni un ornement que je peux quitter, ni un appendice ni un moment de l’existence. Elle est quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être si je ne veux pas me détruire. Je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde[10]». Par conséquent, il faut penser que toute pastorale est vocationnelle, toute formation est vocationnelle et toute spiritualité est vocationnelle.

255. Ta vocation ne consiste pas seulement dans les travaux que tu as à faire, même si elle s’exprime en eux. C’est quelque chose de plus, c’est un chemin qui orientera beaucoup d’efforts et d’actions dans le sens du service. Pour cela, dans le discernement d’une vocation, il est important de voir si l’on reconnaît en soi-même les capacités nécessaires pour ce service spécifique de la société.

256. Cela donne une très grande valeur à ces tâches, car elles cessent d’être une somme d’actions que l’on réalise pour gagner de l’argent, pour être occupé ou pour plaire aux autres. Tout cela constitue une vocation parce que nous sommes appelés, il y a quelque chose de plus que notre simple choix pragmatique. C’est en définitive reconnaître pour quoi je suis fait, le pourquoi d’un passage sur cette terre, reconnaître quel est le projet du Seigneur pour ma vie. Il ne m’indiquera pas tous les lieux, les temps et les détails, que je choisirai avec sagesse, mais oui, il y a une orientation de ma vie qu’il doit me montrer, parce qu’il est mon Créateur, mon potier, et que j’ai besoin d’écouter sa voix pour me laisser façonner et porter par lui. Alors, je serai ce que je dois être et je serai aussi fidèle à ma propre réalité.

257. Pour accomplir sa propre vocation, il est nécessaire de développer, de faire pousser et grandir tout ce que l’on est. Il ne s’agit pas de s’inventer, de se créer spontanément à partir de rien, mais de se découvrir soi-même à la lumière de Dieu et de faire fleurir son propre être. « Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer car toute vie est vocation[11]». Ta vocation t’oriente à tirer le meilleur de toi pour la gloire de Dieu et pour le bien des autres. Le sujet n’est pas seulement de faire des choses, mais de les faire avec un sens, avec une orientation. A ce sujet, saint Alberto Hurtado disait aux jeunes qu’il faut prendre très au sérieux la direction : « Sur un bateau, le pilote qui devient négligent, on le renvoie sans rémission, parce qu’il joue avec quelque chose de trop sacré. Et dans la vie, veillons-nous à notre orientation ? Quel est ton cap ? S’il était nécessaire de s’arrêter encore plus sur cette idée, je prie chacun de vous de lui donner la plus grande importance, parce que réussir cela est tout simplement réussir ; échouer en cela est simplement échouer[12] ».

258. “Être pour les autres” dans la vie de chaque jeune est généralement lié à deux questions fondamentales : la formation d’une nouvelle famille et le travail. Les diverses enquêtes qui ont été faites auprès des jeunes confirment à maintes reprises que ce sont les deux grands thèmes qui les préoccupent et les intéressent. Les deux doivent être l’objet d’un discernement spécial. Arrêtons-nous brièvement sur eux.

L’amour et la famille

259. Les jeunes ressentent avec force l’appel à l’amour, et ils rêvent de trouver la bonne personne avec laquelle former une famille et construire une vie ensemble. Sans aucun doute, c’est une vocation que Dieu lui-même propose à travers les sentiments, les désirs, les rêves. Sur ce thème, je me suis amplement arrêté dans l’Exhortation Amoris laetitia et j’invite tous les jeunes à lire en particulier les chapitres 4 et 5.

260. J’aime à penser que « deux chrétiens qui se marient ont reconnu dans leur histoire d’amour l’appel du Seigneur, la vocation à faire de deux personnes, un homme et une femme, une seule chair, une seule vie. Et le Sacrement du mariage enveloppe cet amour avec la grâce de Dieu, il l’enracine en Dieu même. Avec ce don, avec la certitude de cet appel, on peut partir en sécurité, on n’a peur de rien, on peut tout affronter, ensemble ! [13]».

261. Dans ce contexte, je rappelle que Dieu nous a créés sexués. Lui-même « a créé la sexualité qui est un don merveilleux fait à ses créatures[14]». Dans la vocation au mariage, il faut reconnaître et remercier que « la sexualité, le sexe sont un don de Dieu. Rien de tabou. Ils sont un don de Dieu, un don que le Seigneur nous fait. Ils ont deux buts : s’aimer et engendrer la vie. C’est une passion, un amour passionné. Le véritable amour est passionné. L’amour entre un homme et une femme, quand il est passionné, te porte à donner ta vie pour toujours. Toujours. Et à la donner avec ton corps et ton âme[15] ».

262. Le Synode a souligné que « la famille continue de représenter le principal point de référence pour les jeunes. Les enfants apprécient l’amour et l’attention de leurs parents, les liens familiaux leur tiennent à cœur et ils espèrent réussir à former, à leur tour, une famille. Indéniablement, l’augmentation des séparations, des divorces, des secondes unions et des familles monoparentales peut causer de grandes souffrances et une crise d’identité. Parfois, ils doivent porter des responsabilités qui ne sont pas proportionnées à leur âge et qui les contraignent à devenir adultes avant le temps normal. Les grands-parents offrent souvent une contribution décisive sur le plan affectif et au niveau de l’éducation religieuse : par leur sagesse, ils sont un maillon décisif dans le rapport entre les générations[16]».

263. Il est vrai que les difficultés dont ils souffrent dans leur famille d’origine amènent beaucoup de jeunes à se demander si former une nouvelle famille vaut la peine, si être fidèles, être généreux vaut la peine. Je veux leur dire que oui, ça vaut la peine de parier sur la famille et qu’en elle, ils trouveront les meilleures stimulations pour grandir et les plus belles joies à partager. Ne vous laissez pas voler l’amour pour de vrai. Ne vous laissez pas tromper par ceux qui proposent une vie de débauche individualiste qui conduit finalement à l’isolement et à la solitude.

264. Aujourd’hui règne une culture du provisoire qui est une illusion. Croire que rien ne peut être définitif est une tromperie et un mensonge. Souvent, « il y a ceux qui disent qu’aujourd’hui le mariage est “ démodé”. [...] Dans la culture du provisoire, du relatif, beaucoup prônent que l’important c’est de “jouir” du moment, qu’il ne vaut pas la peine de s’engager pour toute la vie, de faire des choix définitifs […]. Moi, au contraire, je vous demande d’être révolutionnaires, je vous demande d’aller à contre-courant ; oui, en cela je vous demande de vous révolter contre cette culture du provisoire, qui, au fond, croit que vous n’êtes pas en mesure d’assumer vos responsabilités, elle croit que vous n’êtes pas capables d’aimer vraiment[17] ». J’ai confiance en vous, et pour cela je vous encourage à opter pour le mariage.

265. Il est nécessaire de se préparer pour le mariage, et cela requiert de s’éduquer soi-même, de développer les meilleures vertus, en particulier l’amour, la patience, la capacité de dialogue et de service. Cela implique aussi d’éduquer sa propre sexualité, pour qu’elle soit de moins en moins un moyen de se servir des autres et de plus en plus une capacité à se livrer pleinement à une personne, de manière exclusive et généreuse.

266. Les évêques de Colombie nous ont montré que « le Christ sait que les époux ne sont pas parfaits et qu’ils ont besoin de surmonter leur faiblesse et leur inconstance pour que leur amour puisse grandir et durer. Pour cela, il accorde aux époux sa grâce qui est, à la fois, une lumière et une force qui leur permet de réaliser leur projet de vie matrimoniale conformément au plan de Dieu[18] ».

267. Pour ceux qui ne sont pas appelés au mariage ou à la vie consacrée, il faut toujours se rappeler que la première vocation, et la plus importante, est la vocation baptismale. Les célibataires, même si ce n’est pas pour eux un choix intentionnel, peuvent devenir un témoignage particulier d’une telle vocation sur leur propre chemin de croissance spirituelle.


 

Le travail

268. Les Évêques des États-Unis ont souligné avec clarté que la jeunesse, ayant atteint l’âge de la majorité, « marque souvent l’entrée d’une personne dans le monde du travail. “Que fais-tu pour vivre?” est un sujet constant de conversation, parce que le travail est une partie très importante de leur vie. Pour les jeunes adultes, cette expérience est très fluide, parce qu’ils se déplacent d’un travail à un autre et ils vont même de carrière en carrière. Le travail peut définir l’utilisation du temps et il peut déterminer ce qu’ils peuvent faire ou acheter. Il peut également déterminer la qualité et la quantité du temps libre. Le travail définit et affecte l’identité et l’estime de soi d’un jeune adulte et c’est un lieu fondamental où se développent des amitiés et d’autres relations parce que, généralement, on ne travaille pas seul. Les jeunes hommes et femmes parlent du travail comme de l’accomplissement d’une fonction et comme quelque chose qui donne un sens. Il permet aux jeunes adultes de répondre à leurs besoins pratiques mais plus encore de chercher le sens et l’accomplissement de leurs rêves et de leurs visions. Bien que le travail puisse ne pas aider à atteindre leurs rêves, il est important pour les jeunes adultes de cultiver une vision, d’apprendre à travailler d’une manière vraiment personnelle et satisfaisante pour leur vie, et de continuer à discerner l’appel de Dieu[19]. »

269. Je demande aux jeunes de ne pas espérer vivre sans travailler, en dépendant de l’aide des autres. Cela ne fait pas de bien, parce que « le travail est une nécessité, il fait partie du sens de la vie sur cette terre, chemin de maturation, de développement humain et de réalisation personnelle. Dans ce sens, aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter des urgences[20] ». Il en résulte que « la spiritualité chrétienne, avec l’admiration contemplative des créatures que nous trouvons chez saint François d’Assise, a développé aussi une riche et saine compréhension du travail, comme nous pouvons le voir, par exemple, dans la vie du bienheureux Charles de Foucauld et de ses disciples[21] ».

270. Le Synode a souligné que le monde du travail est un milieu où les jeunes « font l’expérience de formes d’exclusion et de marginalisation. La première et la plus grave est le chômage des jeunes qui, dans certains pays, atteint des niveaux très élevés. Non seulement cela les rend pauvres, mais le manque de travail ôte aux jeunes la capacité de rêver et d’espérer et les prive de la possibilité d’apporter leur contribution au développement de la société. Dans de nombreux pays, cette situation dépend du fait que certaines couches de la population jeune sont dépourvues de qualifications professionnelles adéquates, notamment à cause des déficiences du système d’éducation et de formation. Souvent la précarité de l’emploi qui affecte les jeunes répond aux intérêts économiques qui exploitent le travail[22]».


 

271. C’est une question très délicate que la politique doit considérer comme un sujet de premier ordre, particulièrement aujourd’hui où la rapidité des développements technologiques, jointe à l’obsession de réduire les coûts de la main d’œuvre, peut conduire rapidement à remplacer de nombreux postes de travail par des machines. Et il s’agit d’une question de société fondamentale, parce que le travail pour un jeune n’est pas simplement une tâche visant à obtenir des revenus. Il est l’expression de la dignité humaine, il est un chemin de maturation et d’insertion sociale, il est une stimulation permanente pour grandir en responsabilité et en créativité, il est une protection face à la tendance à l’individualisme et au confort, et il est aussi une action de grâce à Dieu avec le développement de ses propres capacités.

272. Un jeune n’a pas toujours la possibilité de décider à quoi il va consacrer ses efforts, dans quelles tâches il va déployer ses énergies et sa capacité d’innover. Parce qu’en plus de ses désirs, et encore plus de ses capacités et du discernement que l’on réalise, se trouvent les dures limites de la réalité. Il est vrai que tu ne peux pas vivre sans travailler et que parfois tu dois accepter ce que tu trouves, mais ne renonce jamais à tes rêves, n’enterre jamais définitivement une vocation, ne te donne jamais pour vaincu. Continue toujours à chercher, au moins, de manière partielle ou imparfaite, à vivre ce que dans ton discernement tu reconnais comme une véritable vocation.

273. Quand l’on découvre que Dieu appelle à quelque chose, que l’on est fait pour cela – qu’il s’agisse de devenir infirmier(e), ou menuisier, ou de travailler dans la communication, l’enseignement, l’art ou de tout autre travail – alors on est capable de faire fleurir ses meilleures capacités de sacrifice, de générosité et de don de soi. Savoir que l’on ne fait pas les choses sans raison, mais avec un sens, comme réponse à un appel qui résonne au plus profond de son être pour apporter quelque chose aux autres, fait que ces tâches donnent à son propre cœur une expérience particulière de plénitude. Ainsi le disait l’ancien livre biblique de l’Ecclésiaste : « Je vois qu’il n’y a de bonheur pour l’homme qu’à se réjouir de ses œuvres » (Qo 3, 22).

Vocations à une consécration particulière

274. Si nous partons de la conviction que l’Esprit continue à susciter des vocations au sacerdoce et à la vie religieuse, nous pouvons “jeter de nouveau les filets” au nom du Seigneur, en toute confiance. Nous pouvons oser, et nous devons le faire : dire à chaque jeune qu’il s’interroge sur la possibilité de suivre ce chemin.

275. Parfois j’ai fait cette proposition à des jeunes qui m’ont répondu presqu’avec dérision en disant : “Non, la vérité est que je ne vais pas de ce côté”. Cependant, quelques années après, certains d’entre eux étaient au Séminaire. Le Seigneur ne peut pas manquer à sa promesse de laisser l’Eglise privée de pasteurs sans lesquels elle ne pourrait pas vivre et réaliser sa mission. Et si certains prêtres ne donnent pas un bon témoignage, ce n’est pas pour cela que le Seigneur cessera d’appeler. Au contraire, il double la mise parce qu’il ne cesse pas de prendre soin de son Eglise bien-aimée.


 

276. Dans le discernement d’une vocation, il ne faut pas exclure la possibilité de se consacrer à Dieu dans le sacerdoce, dans la vie religieuse ou dans d’autres formes de consécration. Pourquoi l’exclure ?  Sois certain que, si tu reconnais un appel de Dieu et que tu le suis, ce sera ce qui te comblera.

277. Jésus marche parmi nous comme il le faisait en Galilée. Il passe par nos rues, s’arrête et nous regarde dans les yeux, sans hâte. Son appel est attrayant, il est fascinant. Mais aujourd’hui, l’anxiété et la rapidité de nombreuses stimulations qui nous bombardent, font qu’il ne reste plus de place pour ce silence intérieur où l’on perçoit le regard de Jésus et où l’on écoute son appel. Pendant ce temps, t’arriveront de nombreuses propositions maquillées, qui semblent belles et intenses, même si, avec le temps, elles te laisseront vide, fatigué et seul. Ne laisse pas cela t’arriver, parce que le tourbillon de ce monde te pousse à une course insensée, sans orientation, sans objectifs clairs, et qu’ainsi beaucoup de tes efforts seront vains. Cherche plutôt ces espaces de calme et de silence qui te permettront de réfléchir, de prier, de mieux regarder le monde qui t’entoure, et alors, oui, avec Jésus tu pourras reconnaître quelle est ta vocation sur cette terre.


CHAPITRE 9

LE DISCERNEMENT

 

278. Sur le discernement en général, je me suis déjà arrêté dans l’Exhortation apostolique Gaudete et exsultate. Permettez-moi de reprendre certaines de ces réflexions, en les appliquant au discernement de sa propre vocation dans le monde.

279. Je rappelle que tout le monde, mais « spécialement les jeunes, sont exposés à un zapping constant. Il est possible de naviguer sur deux ou trois écrans simultanément et d’interagir en même temps sur différents lieux virtuels. Sans la sagesse du discernement, nous pouvons devenir facilement des marionnettes à la merci des tendances du moment[23] ». Et « cela devient particulièrement important quand apparaît une nouveauté dans notre vie et qu’il faudrait alors discerner pour savoir s’il s’agit du vin nouveau de Dieu ou bien d’une nouveauté trompeuse de l’esprit du monde ou de l’esprit du diable[24] ».

280. Ce discernement, « bien qu’il inclue la raison et la prudence, il les dépasse parce qu’il s’agit d’entrevoir le mystère du projet unique et inimitable que Dieu a pour chacun […] Ce qui est en jeu, c’est le sens de ma vie devant le Père qui me connaît et qui m’aime, le vrai sens de mon existence que personne ne connaît mieux que lui[25] ».

281. Dans ce cadre, se situe la formation de la conscience qui permet au discernement de grandir en profondeur et dans la fidélité à Dieu. « Former la conscience est le cheminement de toute la vie, où l’on apprend à nourrir les mêmes sentiments que Jésus-Christ, en adoptant les critères de ses choix et les intentions de son action (cf. Ph 2, 5)[26]».

282. Cette formation implique de se laisser transformer par le Christ,  et elle est en même temps « une pratique habituelle du bien, vérifiée dans l’examen de conscience : un exercice où il ne s’agit pas seulement d’identifier ses péchés, mais aussi de reconnaître l’œuvre de Dieu dans sa propre expérience quotidienne, dans les événements de l’histoire et des cultures au sein desquelles nous vivons, dans le témoignage de tant d’hommes et de femmes qui nous ont précédés ou qui nous accompagnent par leur sagesse. Tout cela aide à grandir dans la vertu de prudence, en articulant l’orientation globale de l’existence avec les choix concrets, avec une lucidité sereine de ses dons et de ses limites[27]».


 

Comment discerner ta vocation

283. Une expression du discernement est l’engagement pour reconnaître sa propre vocation. C’est une tâche qui requiert des espaces de solitude et de silence, parce qu’il s’agit d’une décision très personnelle que d’autres ne peuvent pas prendre pour quelqu’un : « Même si le Seigneur nous parle de manières variées, dans notre travail, à travers les autres et à tout moment, il n’est pas possible de se passer du silence de la prière attentive pour mieux percevoir ce langage, pour interpréter la signification réelle des inspirations que nous croyons recevoir, pour apaiser les angoisses et recomposer l’ensemble de l’existence personnelle à la lumière de Dieu[28] ».[

284. Ce silence n’est pas une forme d’isolement, car « il faut rappeler que le discernement priant doit trouver son origine dans la disponibilité à écouter le Seigneur, les autres, la réalité même qui nous interpelle toujours de manière nouvelle. Seul celui qui est disposé à écouter possède la liberté pour renoncer à son propre point de vue partiel ou insuffisant […]. De la sorte, il est vraiment disponible pour accueillir un appel qui brise ses sécurités mais qui le conduit à une vie meilleure, car il ne suffit pas que tout aille bien, que tout soit tranquille. Dieu pourrait être en train de nous offrir quelque chose de plus, et à cause de notre distraction dans la commodité, nous ne nous en rendons pas compte[29] ».

285. Quand il s’agit de discerner sa propre vocation, il est nécessaire de se poser plusieurs questions. Il ne faut pas commencer par se demander où l’on pourrait gagner le plus d’argent, ou bien où l’on pourrait obtenir le plus de notoriété et de prestige social, ni commencer par se demander quelles tâches donneraient plus de plaisir à quelqu’un. Pour ne pas se tromper, il faut commencer d’un autre lieu, et se demander : Est-ce que je me connais moi-même, au-delà des apparences et de mes sensations ?; est-ce-que je sais ce qui rend mon cœur heureux ou triste ? ; quelles sont mes forces et mes faiblesses ? Immédiatement suivent d’autres questions : comment puis-je servir au mieux et être plus utile au monde et à l’Eglise ?; quelle est ma place sur cette terre ? ; qu’est-ce que je pourrais offrir à la société ? ; puis d’autres suivent très réalistes: est-ce que j’ai les capacités nécessaires pour assurer ce service ? ; ou est-ce que je pourrais développer les capacités nécessaires ?

286. Ces questions doivent se situer non pas tant en rapport avec soi-même et ses inclinations, mais en rapport avec les autres, face à eux, de manière à ce que le discernement pose sa propre vie en référence aux autres. Pour cela, je veux rappeler quelle est la grande question : “Tant de fois, dans la vie, nous perdons du temps à nous demander : « Mais qui suis-je ? ». Mais tu peux te demander qui tu es et passer toute la vie en cherchant qui tu es. Demande-toi plutôt : « Pour qui suis-je ? [30]»”. Tu es pour Dieu, sans aucun doute. Mais il a voulu que tu sois aussi pour les autres, et il a mis en toi beaucoup de qualités, des inclinations, des dons et des charismes qui ne sont pas pour toi, mais pour les autres.


 

L’appel de l’Ami

287. Pour discerner sa propre vocation, il faut reconnaître que cette vocation est l’appel d’un ami : Jésus. A ses amis, si on leur offre quelque chose, on leur offre le meilleur. Et ce meilleur n’est pas nécessairement la chose la plus coûteuse ou la plus difficile à obtenir, mais celle dont on sait qu’elle donnera de la joie à l’autre. Un ami perçoit cela avec tant de clarté qu’il peut visualiser dans son imagination le sourire de son ami quand il ouvre son cadeau. Ce discernement d’amitié est ce que je propose aux jeunes comme modèle s’ils cherchent à trouver quelle est la volonté de Dieu pour leur vie.

288. Je voudrais qu’ils sachent que lorsque le Seigneur pense à chacun, dans ce qu’il souhaiterait lui offrir, il pense à lui comme à son ami personnel. Et s’il a prévu de t’offrir une grâce, un charisme qui te fera vivre ta vie à plein et te transformera en une personne utile pour les autres, en quelqu’un qui laissera une trace dans l’histoire, ce sera sûrement quelque chose qui te réjouira au plus profond de toi et qui t’enthousiasmera plus que toute chose au monde. Non pas parce qu’il va te donner un charisme extraordinaire ou rare, mais parce qu’il sera juste à ta mesure, à la mesure de ta vie entière.

289. Le don de la vocation sera sans aucun doute un don exigeant. Les dons de Dieu sont interactifs et pour en profiter tu dois mettre beaucoup en jeu, tu dois risquer. Mais ce ne sera pas l’exigence d’un devoir imposé par un autre de l’extérieur, mais quelque chose qui te stimulera à grandir et à choisir que ce don mûrisse et devienne un don pour les autres. Quand le Seigneur suscite une vocation, il ne pense pas seulement à ce que tu es, mais à tout ce que tu pourras parvenir à être avec lui et avec les autres.

290. La puissance de la vie et la force de sa propre personnalité se nourrissent mutuellement à l’intérieur de chaque jeune et le poussent à aller au-delà de toutes limites. L’inexpérience permet que cela arrive, même si rapidement cela se transforme en expérience, très souvent douloureuse. Il est important de mettre en contact ce désir de « l’infini du commencement pas encore mis à l’épreuve[31] » avec l’amitié inconditionnelle que nous offre Jésus. Avant toute loi et tout devoir, ce que Jésus nous propose pour choisir est le fait de suivre, comme le font des amis qui se suivent et se cherchent et se trouvent par pure amitié. Tout le reste vient après, et même les échecs de la vie peuvent être une expérience inestimable de cette amitié qui jamais ne se brise.

Ecoute et accompagnement

291. Il y a des prêtres, des religieux, des religieuses, des laïcs, des professionnels, et même des jeunes formés, qui peuvent accompagner les jeunes dans leur discernement vocationnel. Quand il nous incombe d’aider l’autre à discerner le chemin de sa vie, la première chose est d’écouter. Et cette écoute suppose trois sensibilités ou attentions distinctes et complémentaires:

292. La première sensibilité ou attention est à la personne. Il s’agit d’écouter l’autre qui se donne lui-même à nous dans ses paroles. Le signe de cette écoute est le temps que je consacre à l’autre. Ce n’est pas une question de quantité, mais que l’autre sente que mon temps est à lui: celui dont il a besoin pour m’exprimer ce qu’il veut. Il doit sentir que je l’écoute inconditionnellement, sans m’offenser, sans me scandaliser, sans m’ennuyer, sans me fatiguer. Cette écoute est celle que le Seigneur exerce quand il se met à marcher à côté des disciples d’Emmaüs et qu’il les accompagne un long moment par un chemin qui allait dans la direction opposée à la bonne direction (cf. Lc 24, 13-35). Quand Jésus fait le mouvement d’aller de l’avant parce qu’ils sont arrivés à leur maison, là ils comprennent qu’il leur a offert son temps, et alors ils lui offrent le leur, en lui donnant l’hébergement. Cette écoute attentive et désintéressée indique la valeur que l’autre personne a pour nous, au-delà de ses idées et de ses choix de vie.

293. La seconde sensibilité ou attention est celle de discerner. Il s’agit d’épingler le moment précis où l’on discerne la grâce ou la tentation. Parce que parfois les choses qui traversent notre imagination ne sont que des tentations qui nous détournent de notre véritable chemin. Ici, je dois me demander ce que cette personne me dit exactement, ce qu’elle veut me dire, ce qu’elle désire que je comprenne de ce qui se passe. Ce sont des questions qui aident à comprendre où s’enchainent les arguments qui meuvent l’autre et à sentir le poids et le rythme de ses affections influencées par cette logique. Cette écoute vise à discerner les paroles salvatrices du bon Esprit, qui nous propose la vérité du Seigneur, mais également les pièges du mauvais esprit – ses erreurs et ses séductions –. Il faut avoir le courage, la tendresse et la délicatesse nécessaires pour aider l’autre à reconnaître la vérité et les mensonges ou les prétextes.

294. La troisième sensibilité ou attention vise à écouter les impulsions que l’autre expérimente “en avant”. C’est l’écoute profonde de “ce vers quoi l’autre veut vraiment aller”. Au-delà de ce qu’il sent et pense dans le présent, de ce qu’il a fait dans le passé, l’attention vise ce qu’il voudrait être. Parfois cela implique que la personne ne regarde pas tant ce qui lui plaît, ses désirs superficiels, mais ce qui plaît plus au Seigneur, son projet pour sa propre vie qui s’exprime dans une inclination du cœur, au-delà de l’enveloppe des goûts et des sentiments. Cette écoute est attention à l’intention ultime, celle qui en définitive décide de la vie, parce qu’il existe Quelqu’un comme Jésus qui entend et évalue cette intention ultime du cœur. C’est pourquoi il est toujours disposé à aider chacun pour qu’il la reconnaisse, et pour cela il suffit que quelqu’un lui dise : “Seigneur, sauve-moi ! Aie pitié de moi !”.

295. Alors oui, le discernement devient un instrument de lutte pour mieux suivre le Seigneur[32]. De cette manière, le désir de reconnaître sa propre vocation acquiert une intensité suprême, une qualité différente et un niveau supérieur, qui répond beaucoup mieux à la dignité de sa propre vie. Parce qu’en définitive un bon discernement est un chemin de liberté qui fait apparaître ce que chaque personne a d’unique, ce qui est vraiment soi, vraiment personnel, que Dieu seul connaît. Les autres ne peuvent ni pleinement comprendre ni anticiper de l’extérieur comment cela se développera.


 

296. C’est pourquoi, quand on écoute l’autre de cette manière, à un moment donné, on doit disparaître pour le laisser poursuivre ce chemin qu’il a découvert. C’est disparaître comme le Seigneur disparaît à la vue de ses disciples et les laisse seuls avec la brûlure du cœur qui devient un élan irrésistible de se mettre en chemin. (cf. Lc 24, 31-33). Au retour dans la communauté, les disciples d’Emmaüs recevront la confirmation que vraiment le Seigneur est ressuscité (cf. Lc 24, 34).

297. Etant donné que « le temps est supérieur à l’espace[33] », il est nécessaire de susciter et d’accompagner des processus, et non pas d’imposer des parcours. Et ce sont des processus de personnes qui sont toujours uniques et libres. C’est pourquoi il est difficile d’établir des règles, même lorsque tous les signes sont positifs, parce qu’« il importe de soumettre ces mêmes facteurs positifs à un discernement attentif, pour ne pas les isoler l'un de l'autre et ne pas les mettre en opposition entre eux, comme s'ils étaient des absolus en opposition. Il en est de même pour les facteurs négatifs : il ne faut pas les rejeter en bloc et sans distinction, parce qu'en chacun d'eux peut se cacher une valeur qui attend d'être libérée et rendue à sa vérité totale[34] ».

298. Mais pour accompagner les autres sur ce chemin, tu as d’abord besoin d’avoir l’habitude de le parcourir toi-même. Marie l’a fait, en affrontant ses questions et ses propres difficultés quand elle était très jeune. Qu’elle renouvelle ta jeunesse avec la force de sa prière et qu’elle t’accompagne toujours avec sa présence de Mère.

* * *

Et pour conclure... un désir

299. Chers jeunes, je serai heureux en vous voyant courir plus vite qu’en vous voyant lents et peureux. Courez, « attirés par ce Visage tant aimé, que nous adorons dans la sainte Eucharistie et que nous reconnaissons dans la chair de notre frère qui souffre. Que l’Esprit Saint vous pousse dans cette course en avant. L’Eglise a besoin de votre élan, de vos intuitions, de votre foi. Nous en avons besoin! Et quand vous arriverez là où nous ne sommes pas encore arrivés, ayez la patience de nous attendre [35] ».

 

Donné à Lorette, près du Sanctuaire de la Sainte Maison,

le 25 mars, Solennité de l’Annonciation du Seigneur de l’année 2019,

la septième de mon Pontificat.

 

FRANÇOIS

 


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[1] [18] Discours de la veillée des XXXIVèmesJournées Mondiales de la Jeunesse à Panama (26 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 9.

[5] [22] Saint Jean-Paul II, Discours aux jeunes à Turin (13 avril 1980), 4: Insegnamenti 3, 1 (1980), 905.

[6] [23] Benoît XVI, Message pour les XXVIIèmeJournées Mondiales de la Jeunesse (15 mars 2012): AAS 104 (2012), 359: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 13 du 29 mars 2012, p. 4.

 

[8] Const. dogm. Lumen gentium, sur l’Eglise, n. 11. Cf ref 137 dans le texte original

[10] [139] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 273: AAS 105 (2013), 1130.

[11] [140] Saint Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 15: AAS 59 (1967), 265.

[12] [141] Meditación de Semana Santa para jóvenes, écrite à bord d’un cargo, de retour des Etats-Unis, 1946, en : https://www.padrealbertohurtado.cl/escritos-2/.

[13] [142] Rencontre avec les jeunes d’Ombrie à Assise (4 octobre 2013): AAS 105 (2013), 921. L’Osservatore Romano, éd. française, n. 41 du 10 octobre 2013, p. 12.

[14] [143] Exhort. ap. postsynodale Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 150: AAS 108 (2016), 369.

[15] [144] Audience aux jeunes du Diocèse de Grenoble-Vienne (17 septembre 2018): L’Osservatore Romano, 19 septembre 2018, p. 8.

[18] [147] Conférence épiscopale de Colombie, Mensaje Cristiano sobre el matrimonio (14 mai 1981).

[19] [148] Conférence des évêques Catholiques des États-Unis, Sons and Daughters of Light: A Pastoral Plan for Ministry with Young Adult, November 12, 1996, Part one, 3.

[20] [149] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 128: AAS 107 (2015), 898.

[21] [150] Ibid., n. 125: AAS 107 (2015), 897.

[23] [152] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 167.

[24]  [153] Ibid., n. 168.

[25] [154] Ibid., n. 170.

[28] [157] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 171.

[29] [158] Ibid., n. 172.

[31] [160] Romano Guardini, Le età della vita, in Opera omnia IV, 1, éd. Morcelliana, Brescia 2015, 209.

[32] [161] Cf. Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 169.

 

[33] [162] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 222: AAS 105 (2013), 1111.

[34] [163] Saint Jean-Paul II, Exhort. ap. postsynodale. Pastores dabo Vobis (25 mars 1992), n. 10: AAS 84 (1992), 672.

[35] [164] Rencontre et prière avec les jeunes italiens au Cirque Massimo de Rome (11 août 2018): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 34 du 23 août 2018, p. 8.

Cardinal Sarah, le regard d’un mystique sur l’incendie

publié le 20 avr. 2019 à 06:25 par Pierre Roland-Gosselin

Ce haut responsable au Vatican publie un livre sur la crise de l’Église. Très touché par la destruction de Notre-Dame, il y trouve pourtant une signification.

 par Jean-Marie Guénois, 

 

Il est africain de Guinée. Il a 73 ans. Il est amoureux du Christ. Il est amoureux de l’Église. Il aime la France.

Depuis Rome, le cardinal Robert Sarah regarde Notre-Dame de Paris brûler. Et médite :

« Cet incendie est un appel de Dieu pour retrouver son amour. Par ces brasiers apocalyptiques, Dieu a voulu attirer l’attention des hommes pour qu’ils puissent retrouver la foi de leurs ancêtres. Cet appel est directement et spécialement adressé à la France. La belle nation de Saint Louis et de Jeanne d’Arc, de Charles Péguy et de Paul Claudel a toujours eu un rôle particulier dans la diffusion de la foi. Il faut parfois le feu pour nous ouvrir au Ciel… »

Ses mots sont ardents. Comme son âme… Il parle lentement, sans hausser la voix, de l’intérieur. N’était sa ceinture rouge de cardinal passée sur une simple soutane, on vêtirait cet homme de Dieu d’une coule monastique.

Après un silence, il ajoute : « L’enseignement de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris est simple et extraordinaire en même temps. Il appelle au réveil pressant de la foi française et à celle de l’Occident. Il nous dit que les questions matérielles ou économiques ne peuvent, seules, conduire nos vies terrestres. Un amour nous est proposé. Il faut absolument tourner notre regard vers Dieu. »

 

 

 

 

Et ce pasteur, aujourd’hui en charge pour le monde entier de la liturgie catholique - il est préfet de la congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements -, exprime son émerveillement devant « les jeunes venus de toute part pour prier autour de l’édifice médiéval alors que les flammes ravageaient inexorablement le toit et la flèche ». Cette jeunesse catholique, inattendue en France, il la perçoit comme « une première manifestation éclatante de ce nouveau chemin vers le Ciel ».

 

Ce vieux sage qui a vu la guerre civile dans son pays natal où sa tête était mise à prix regarde l’avenir : « Ici et maintenant, comment le peuple français du XXIe peut-il retrouver l’amour de Dieu ? La cathédrale Notre-Dame de Paris est un monument magnifique, somptueux, délicat qui fut la réponse de foi d’un peuple à l’amour que Dieu lui portait. La restauration de la cathédrale doit être la manifestation concrète d’une foi régénérée. »

 

Cette cathédrale, le cardinal Sarah ne tardera pas à la revoir de près, lors de l’un de ses prochains séjours en France, comme une malade, rescapée de la mort, sous perfusion, promise à une longue cure de soin. Le prélat vient de publier chez Fayard un troisième gros livre. Après les succès de Dieu ou rien. Entretien sur la foi et La Force du silence, c’est Le soir approche et déjà le jour baisse, titre énigma­tique, crépusculaire, mais œuvre profondément stimulante. Par le jeu des questions-réponses avec l’écrivain Nicolas Diat, ce spirituel Africain livre cette fois, après avoir raconté sa vie étonnante dans un premier volume, sa spiritualité dans le deuxième, sa vision de l’Église ­catholique et… de ses problèmes.

 

Les titres des chapitres de ce livre diagnostic sont explicites. Quelques morceaux choisis : « la crise de la foi », « la crise du sacerdoce », « la haine de l’homme », « la haine de la vie », « les erreurs de l’occident », « les séductions trompeuses », « le déclin du courage », « la marche funèbre de la décadence »… Ce pourrait être une série noire, un livre de vendredi saint. Sauf qu’une constante traverse l’ouvrage comme une lumière, partout exprimée. C’est d’ailleurs l’un des titres de chapitre « Dieu ouvre sa main ». Certes, l’homme de Dieu dénonce avec vigueur ce qui ne tourne pas rond à ses yeux dans l’Église et dans le monde. Mais il ne cède rien à la sinistrose ambiante.

 

C’est donc un vrai livre d’Espérance. « L’Église traverse son vendredi saint confie-t-il, mais j’ai d’abord fait cet ouvrage pour casser le désespoir, soutenir et réconforter les prêtres en cette période de tourmente, pour les aider à ne pas se laisser atteindre par le découragement, qui est la pire des choses pour des porteurs d’Espérance. » À cet égard il lance : « Je veux dire à tous les prêtres : restez forts et droits. » Et ponctue : « Le diable cherche à nous faire douter de l’Église. Il veut nous faire croire que l’Église a trahi. Mais l’Église ne trahit pas. Il y aura toujours assez de lumière en elle pour ceux qui cherchent Dieu. » Il reconnaît toutefois le trouble actuel : « L’Église ne connaît plus sa mission. Elle ne sait plus ce qu’elle doit enseigner. Et les catholiques vivent dans la confusion la plus totale. » L’Église se trouve donc à « tournant ». Mais la seule « réforme » sera « notre conversion ». Ainsi exhorte-t-il : « Vous voulez relever l’Église ? Mettez-vous à genoux ! » Car « ce sont les saints qui changent les choses ». « Sans spectacle » et dans le « secret du cœur ».

 

Une crise de l’Église qu’il juge providentielle. Après l’agonie du Christ, il y aura Pâques : « C’est une grâce d’être ainsi humiliés. Nous avons trahi. Nous allons nous rendre compte combien nous sommes descendus aussi bas. Cette humiliation est un don de Dieu. Elle peut se révéler être une grâce. Dieu intervient plus que jamais. »

 

Parmi ces dossiers difficiles, deux le rendent particulièrement combatif. Le célibat sacerdotal et l’immigration. Sur la question du célibat, il dénonce « les pressions » exercées sur l’Église pour qu’elle « change sa doctrine ». Or, affirme-t-il, « tant de prêtres et religieux vivent la chasteté parfaitement » et « ce ne sont pas des refoulés ». Quant à « séparer le célibat du sacerdoce, un trésor, ce serait une ruine totale, une grande tristesse ». Sur l’immigration, il s’érige, en Africain, contre les « filières mafieuses des passeurs ». Mais critique « le pacte de Marrakech » qui va produire « l’inverse » de ce qu’il promet, à savoir des « migrations sûres, ordonnées et régulières ». L’Europe pourrait « disparaître » avec un « islam envahissant ».

 

Deux dossiers où ce que dit le cardinal Sarah ne cadre pas avec la pensée du pape François. Et qui donnent l’impression qu’il serait l’un des « opposants » du pontificat actuel. Il est vrai qu’il est le seul à avoir le courage de s’exprimer aussi ouvertement : « le Pape connaît ma pensée, je ne cache rien, tout est écrit », se justifie-il. Mais il s’indigne profondément quand on veut faire de lui un « chef de parti ». Ce résistant dans l’âme affirme : « Je ne m’oppose pas au pape François ! Que l’on cesse de m’opposer à lui. Je suis son collaborateur, et la meilleure collaboration pour un cardinal est de dire l’enseignement de l’Église et la doctrine de toujours. Ce ne sont pas mes idées personnelles. Je trahirais si je disais des choses auxquelles je ne crois pas. Je ne suis pas un révolté, je suis seulement soucieux de la façon dont, aujourd’hui, nous prenons la liberté d’interpréter un héritage que nous avons reçu et de la façon dont on voudrait réduire la mission et l’enseignement de l’Église. »

 

 

 

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source: Le Figaro du samedi 20 et dimanche de Pâques  21 avril 2019  page 6

 

MERCI ! Nous sommes heureux d’être chrétiens avec vous et prêtres pour vous!

publié le 18 avr. 2019 à 13:33 par Pierre Roland-Gosselin

"Admiration" par Abbé Grosjean

Nombreux sont ceux qui, en ce jour du Jeudi saint, manifestent à leurs prêtres leur prière et leur amitié. Comment ne pas profiter de ce jour pour vous dire en retour notre admiration et notre action de grâce, que partagent sans doute beaucoup de prêtres ?

Depuis septembre, nous traversons un temps d’épreuves et de tourmentes. L’Église en a connu d’autres, mais pas nous. Pas à ce point, sans doute. Pas sur ces sujets. Les révélations en cascade d’abus, de crimes ou de double vie chez de nombreux clercs, fondateurs ou prélats nous ont tous profondément atteints. La souffrance des victimes nous a bouleversés et fait ouvrir les yeux. La façon dont tout cela a été « géré » pendant des décennies nous a légitimement indignés. Le climat poisseux de soupçon ou de défiance qui en résulte dans l’opinion publique nous a – nous prêtres – fragilisés. La façon dont certains « loups » instrumentalisent ces affaires pour changer la doctrine de l’Église et affaiblir encore celle-ci nous met en colère.

Tout cela renforce d’autant plus notre admiration pour la fidélité d’une grande partie du peuple chrétien. C’est aujourd’hui notre principale consolation et pour cela, il faut vous dire notre admiration.

Admiration et reconnaissance devant ces paroissiens qui, plus que d’habitude, prennent des nouvelles de leur curé, manifestent leur soutien, trouvent les mots pour encourager et dire merci.

Admiration devant tant de jeunes et de moins jeunes qui continuent de nous faire confiance et de s’appuyer sur cette « paternité spirituelle » de leurs prêtres, aumôniers, vicaires ou curés. Cette « paternité » que certains clercs ont dévoyée ou profanée, demeure un trésor précieux qu’il ne faudrait pas jeter. Elle est la raison d’être de notre célibat et de l’offrande de notre vie : nous l’avons donnée pour faire grandir ceux qui nous sont confiés. Paternité spirituelle qu’il nous faut apprendre à vivre de façon toujours plus juste et plus gratuite. Paternité spirituelle que vous nous apprenez à vivre, en nous rappelant avec exigence, patience et bienveillance ce que nous devons être pour vous.

Admiration devant l’amitié que vous nous exprimez, avec pudeur et bienveillance. Elle est si précieuse pour nous prêtres, cette amitié des familles – en particulier – et de beaucoup d’entre vous. Amitié qui n’empêche pas de reconnaître les prêtres que nous sommes. Amitié fraternelle qui voit aussi dans ce « père » un frère à encourager et à inviter, un frère qui chemine comme vous avec ses limites et ses talents, ses moments de doute, ses joies et ses peines, un frère qui, à vos côtés, essaye lui aussi de se convertir, de se relever sans jamais se décourager. Un frère qui a besoin d’apprendre comme chacun de vous à aimer et se laisser aimer. Merci de votre patience et de votre foi quand vous continuez à voir le prêtre à travers le frère ! Vous nous rappelez à nous-mêmes ce que nous sommes.

Admiration devant tous ces fidèles qui maintiennent leur confiance et nous le redisent, comme un choix résolu mais jamais aveugle. Cette confiance nous encourage à être à la hauteur de notre vocation, quand le soupçon nous fragilise et nous donne envie de céder au démon du « à quoi bon ? »

Admiration devant ces jeunes qui auraient tant de raisons de lâcher l’Église et de se méfier de ses prêtres, et qui au contraire sont là, assoiffés d’une parole vraie, venant chercher auprès de nous ce miracle de nos mains vides, cette espérance qui nous manque parfois, cette présence et ce pardon de Dieu dont nous sommes les premiers à avoir besoin, cette joie de croire et de servir qu’ils nous redonnent eux-mêmes en nous la demandant sans relâche !

Admiration devant ces fidèles qui au travail, à l’école ou auprès de leurs amis, continuent de témoigner de leur amour de l’Église et de leur attachement au Christ, face aux attaques virulentes, aux sarcasmes, au dénigrement ou aux interrogations plus légitimes. Vous êtes souvent les premiers à porter le poids de ces scandales, à devoir affronter le regard de la société, sa colère et ses amalgames. Sans jamais nier les crimes et même en les pleurant, vous continuez à dire aussi la beauté et la sainteté de notre famille qu’est l’Église. Sans jamais nier l’ivraie, vous rappelez aussi le bon grain. Vous redécouvrez votre mission d’être vous-mêmes ce beau visage de l’Église que le monde a besoin de voir. Vous tirez de tout cela l’envie de faire le bien autour de vous et dans votre vie, ce bien qui seul peut réparer le mal commis. Beaucoup d’entre vous ont compris qu’il nous fallait tous revenir au cœur de notre foi et de notre vocation, qu’il nous fallait vivre généreusement cette conversion personnelle, qu’il nous fallait plus que jamais aimer, croire et servir… et que c’était d’abord là, la réforme à entreprendre.

Admiration encore ce Lundi saint au soir en voyant spontanément tous ces chrétiens, souvent très jeunes, venir prier dans la rue ou dans les églises alors que la cathédrale Notre-Dame était en proie aux flammes. Les journalistes et les touristes en étaient stupéfaits et impressionnés. Témoignage humble et fervent, qui vaut toutes les démonstrations. Voici la foi d’un peuple qu’aucun scandale ne pourra faire disparaître. Image magnifique et symbolique de l’époque que nous vivons : une église en proie au chaos, qui menace de s’effondrer. Un peuple qui prie et intercède. Des jeunes qui d’eux-mêmes se mobilisent. Une cathédrale meurtrie, blessée, mais sauvée. Une ferveur immense et un désir de rebâtir qui emporte tous les cœurs.

Le monde pourrait s’étonner qu’il reste encore en France des catholiques. Certes, ils sont moins nombreux. Mais pourquoi restez-vous là, fidèles malgré tout, vous qui nous lisez ? Votre fidélité – même si elle peut être parfois bousculée, attaquée par les doutes ou légitimement éprouvée – interroge le monde et force notre admiration. Votre confiance renouvelée, votre exigence toujours accompagnée de bienveillance, votre désir de sainteté, votre prière et votre amitié sont autant d’encouragements pour nous prêtres « à être généreux, à donner sans compter, à combattre sans soucis des blessures… » ! Vous nous rendez heureux de vous donner le Christ, de vous parler du Christ. Vous nous aidez ainsi à garder une âme de serviteurs. Le meilleur rempart contre le « cléricalisme », ce n’est pas d’installer dans nos paroisses la défiance entre clercs et laïcs mais de se manifester mutuellement cette confiance qui fait grandir et encourage chacun à se convertir sans cesse.

Oui, il reste des catholiques engagés et fervents. Ils ne sont pas tous des saints, certes ! Leurs prêtres non plus ! Ce sont des pauvres… comme leurs prêtres. Des pauvres qui ont besoin d’être pardonnés, aimés, relevés, consolés. Mais ces « pauvres » sont sacrément généreux et courageux ces temps-ci. Éprouvés, bousculés, mais fidèles. Pour cela : MERCI ! Nous sommes heureux d’être chrétiens avec vous et prêtres pour vous. Merci de nous aider ainsi à le demeurer.

source: https://www.padreblog.fr/admiration


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