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 Se remettre à vivre pour Dieu- Benoît XVI



Benoît XVI a publié au mois de mars 2019 un article dans une revue destinée au clergé bavarois.
Le sujet de cet article est d'une triste actualité: les problèmes de pédophilie dans la Société et dans l'Eglise
L'éditeur de cette revue bavaroise a eu l'idée " géniale" de demander à Albert Christian Sellner qui est un "intellectuel allemand, peu suspect de complaisance avec les « conservateurs » puisqu’il vient de l’extrême gauche progressiste et libertaire allemande, de préfacer le document du pape émérite sur le scandale des abus sexuels."(J.M. Guénois)  

Vous trouverez ci-dessous cette introduction tiré du livre paru en décembre 2019.

Je vous encourage à découvrir le texte de Benoît XVI en achetant ce livre dans les bonnes librairies. Il a été édité par Jean-Marie Guénois aux Presses de la Renaissances sous le titre " Se remettre à vivre pour Dieu" (ref 9782750914943) dans les bonnes librairies.

La révolution sexuelle et son échec.

Préface d'Albert Christian Sellner

 

Un spectre hante le monde. Un épouvantail, une perspective terrifiante, celle d’un retournement. Pire encore, la vision d’une conversion imminente de l’Europe qui se défoule en ce moment et ce déchaîne en un tollé et des invectives contre Benoît XVI. Car quelques jours avant son quatre vingt douzième anniversaire, le papa emeritus a osé rendre les années 1968 responsables de la débâcle sexuelle qui marque l’esprit du temps ! Mais, pour ce que je peux en constater, l’ancien pontife a raison.

Et je parle avec un certain recul. Né et baptisé en 1945, je devins dans les années 1960 fils et disciple de la révolution sexuelle. Comme étudiant je ralliai les rangs de l’APO. C’était une opposition extraparlementaire à l’époque de la grande coalition entre le CDU et le SPD de 1966 à 1969 en République fédérale d’Allemagne. Cela fonctionnait comme un groupe d’action non organisé, composé en particulier d’étudiants et de jeunes, qui, en tant que mouvement antiautoritaire, met en oeuvre des réformes politiques et sociales en marge de l’opposition parlementaire.

Les raisons de cet engagement étaient en deux mots les suivantes : la menace des lois d’exception, la guerre du Vietnam, la RFA et le rapport scandaleux des Allemand au passé nazi.

J’ai donc manifesté contre le shah d’Iran et contre les dictateurs de ce monde. A l’université, je m’étais inscrit en histoire d’Europe de l’Est, mais je me penchai surtout sur l’histoire des révolutions, la guerre civile espagnole et les classiques du marxisme. Entre les cercles de travail fébrile et des voyages empressés auprès des « camarades » aux quatre coins du monde, j’acquis la certitude de participer activement à la transformation du monde. Je savais exactement quelle mouvance devait être soutenue et où : les « luttes des classes » en France et en Italie, les différentes guérillas dans le tiers-monde.

Nus avions le sentiment de former l’avant-garde de l’émancipation des opprimés de ce monde. Je passais à la loupe toutes les stratégies de la politique de gauche , celle des trotskistes, spartakistes, centristes de gauche, anarcho-syndicalistes. Les maoïstes se répartissaient entre partisans de la Chine, de la Corée du Nord, du Cambodge et de l’Albanie. Ils se nommaient KPD-ML ( Kommunistische Partei Deutschland/ Leninisten : Parti communiste d’Allemagne/ marxistes-léninistes), KPD-AO (Kommunistische Partei Deutschlands Aufbauorganisation : PC organisation d’élaboration) KBW ( Kommunistischer Bund Westdetschland : alliance communiste ouest-allemande), KB Nord ( alliance communiste nord) , KAPD ( Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands : Parti communiste d’Allemagne). Le K pour « communiste », les autres lettres indiquaient seulement la bonne assignation. Les groupes amis de militants italiens s’appelaient Lotta Continua, Potere Operaio, Servire il Popolo ou Lotta Communista.

En 1969, je déménageai à Vienne pour y étudier l’austro-marxisme. Cette variété particulièrement raffinée de la théorie marxiste était passionnante du fait du rôle qu’elle avait joué en Autriche sous la Première République. De 1919 à 1934, « Vienne la Rouge » fut le centre le plus important du socialisme démocratique. L’art, la littérature et la philosophie s’y épanouissaient. Les architectes de Bauhaus y avaient carte blanche, les compositeurs de l’avant-garde y dirigeaient des choeurs d’ouvriers. C’est de là que la psychanalyse partit à la conquête du monde. Les organisations de jeunesse socialistes luttaient contre la dépravation de la jeunesse ouvrière. Des jeunes sociables, amoureux de la nature, étaient leur idéal. L’alcool, le tabac étaient donc proscrits, la nourriture saine, l’hygiène corporelle et l’éducation sexuelle mises en exergue. C’est dans ce vivier des organisations de jeunesses, bientôt très populaires en Allemagne, que fut recrutée l’élite des personnalités politiques socio-démocrates comme Willy Brandt, Heintz Fischer, Käte Strobel, Paul Löbe, Franz Müntefering, Ernst Reuter, Bruno Kreisky.

Les campagnes d’éducation sexuelle dans les écoles et l’atlas d’éducation sexuelle de Käte Strobel ( 1969) , tout comme le film éducatif Helga vom Verden des menschlichen Lebens ( « Helga ou le devenir de la vie humaine »)(1967) , produit à son initiative , sont issus de cette tradition d’ « hygiène sexuelle », simultanément , mais en rapport indirect seulement avec les concepts de la « révolution sexuelle ».

Cette dernière devait son nom au titre d’un ouvrage du psychanalyste viennois Wilhelm Reich qui s’était assez vite brouillé avec Freud avant d’émigrer aux Etats-Unis. Ses héritiers trouvèrent ses écrits choquants et interdirent toute réédition. Mais c’est alors que des fouineurs piratèrent ces oeuvres disparues. Sa Fonction de l’orgasme et la Psychologie de masse du fascisme remportèrent un succès retentissant.

La génération de 68 accordait une grande importance à la « théorie ». On avait besoin de lire noir sur blanc que l’éros était le moteur des relations sociales et la sexualité le remède absolu aux structures hiérarchiques et autoritaires. C’est aussi ce que laissaient entendre les écrits d’Adorno, de Horkheimer et de Marcuse sur la « personnalité autoritaire » (1950). Simplifiées, ces thèses ont convaincues toute une génération que la cause première et véritable du fascisme résidait dans la famille autoritaire.

Avec Sexfront, Günter Amendt lança un formidable best-seller (400 000 exemplaires vendus). Soudain, on se mit à imiter passionnément le mode de vie des hippies américains, leur usage très décomplexé des drogues et leur rapport décontracté à la sexualité. Il semblait donc y avoir un moyen « soft » de vaincre l’impérialisme et le capitalisme : la pédagogie antiautoritaire. Elle devait désormais nous aider à dépasser la violence, les schémas de compétition et la répression de la créativité par la société. Le mouvement des kinderladen (jardins d’enfants alternatifs) se mit à prospérer, et, dans les écoles libres, les élèves avaient le droit de décider de quoi ils avaient envie.

Mais les rapports qu’entretenaient les sexes entre eux ne changeaient pas. L’échec rapide des expériences communautaires et l’émergence précoce de la critique féministe menèrent vite à la désillusion. Sexualité et lutte des classes, le livre à succès de Reimut Reiche, également président du SDS (Union socialiste des étudiants allemands), était tout sauf une approbation de la vague sexuelle. Il discernait déjà que les lois d’un marché débridé ne tarderaient pas à l’emporter sur la liberté. Il ne se trompait pas. Les groupes de média firent fortune en vendant l’engagement politique associé au sexe. Des revues comme Konkret, Pardon ou Twen donnèrent l’exemple. Des magazines les imitèrent, les tirages grimpaient en flèche. L’ouverture tout à fait légale d’un grand nombre de cinémas pornos donna des ailes à une nouvelle branche de l’industrie du cinéma. Le secteur de la publicité s’engouffra immédiatement dans ces nouveaux espaces de liberté. Les critiques féministes à l’endroit d’une instrumentalisation de la nudité et des connotations obscènes restèrent lettre morte. L’adage « sex sells » se mua en dogme de la vente. En l’espace de peu de temps, le marché avait battu la « Révolution » à plate couture.

L’Autriche contribua aux débats acharnés sur les orientations à venir grâce aux interventions psychologico-politiques de l’ « actionnisme viennois ». Lors des évènements qu’ils organisaient, comme par exemple Blutorgel (Orgues de sang) et Orgien-Mysterien-Theater (Théâtre des orgies et des Mystères), Hermann Nitsch, Otto Muehl, Günter Brus et Adolf Frohner, qui en étaient les instigateurs, pataugeaient dans le sang, les excréments et les tripes d’animaux. Le but de telles actions, disait-on, était de faire vivre à l’individu une catharsis qui devait lui permettre de se retrouver lui-même en affrontant le sang et la mort. L’Action Analytical Organisation(AOO), fondé par Otto Muehl en 1970, connut une grande popularité. En effet, elle s’attaquait à toute les structures de l’ordre psychosocial de la société, de l’éducation à la propreté jusqu’à la famille en passant par la religion. Des thérapies importées de Californie étaient censées « désarmer » le moi des différents membres et promouvoir une société créative grâce à une « sexualité libre » fonctionnant selon les principes de la propriété collective et l’autonomie dans l’éducation des enfants. D’éminents catholiques de gauche, tels qu’Otto Mauer, prédicateur attaché à la cathédrale Saint Etienne, et Günther Nenning, rédacteur en chef de Neues Forum (« nouveau forum ») et présentateur du talk-show « Club 2 » de l’ORF (fondation autrichienne de droit public chargé de la radio télédiffusion), accompagnèrent l’actionnisme viennois en lui prodiguant tous leurs encouragements. Il s’avéra par la suite que l’AAO était une secte totalitaire entretenant des camps de travail et se livrant assidûment aux abus sur les enfants. En 1991, Muehl fut condamné à sept années de prison, qu’il purgea intégralement, « pour atteinte à la morale, immoralité envers les mineurs allant jusqu’au viol, infraction à la loi sur les stupéfiants et subordination de témoins ».

Après les aventures diverses et variées dans l’univers éreintant de la scène autrichienne, il me fallut me réadapter à l’Allemagne où j’avais accepté l’offre d’une librairie et maison d’édition de gauche, le collectif Politladen Erlangen, tout en m’immergeant profondément dans l’univers des colocations et autres scènes alternatives en plein essor. Il s’ensuivit une kyrielle de dérives érotiques et affectives aussi épuisantes les unes que les autres. Dans une commune rurale de Franconie, j’ai approfondi les « modes de vie alternatifs ». Les huit personnages qui s’étaient regroupés là – cela allait de la Californienne déjantée au Souabe accro au travail-tinrent le coup pendant deux ans. Puis nous nous dispersâmes qui à San Francisco, qui à Poona, qui encore en Andalousie, à Berlin, ou dans le midi de la France.

Pour ma part, j’atterris à Francfort au magazine satirique Pardon. Le rédacteur en chef, Hans A. Nikel, avait concocté un mélange très réussi de « critique sociale » gauchiste, de photos coquines de nus féminins, de satire et autres niaiseries. C’était le magazine classique des années 1968. Mais quand, sous l’influence de sa femme, il se mit soudain à faire de la publicité pour le gourou Maharishi, ses rédacteurs démissionnèrent et fondèrent le magazine concurrent Titanic. Par la suite Nikel alla pêcher des gens de mon espèce pour faire le lien avec la culture des « Spontis », « spontanéités des masses ». C’étaient des groupes d’activistes politiques de gauche dans les années 1970-1980. Ils se voyaient comme les héritiers de l’APO, opposition extraparlementaire, et de la génération de 1968 et la culture alternative.

Ce mélange très spécial de politique, de satire et de sexe était extraordinairement stimulant. Mais nous ne soupçonnions pas un instant, à cette époque, que l’instrumentalisation et la désérotisation de la sexualité déboucheraient sur un marché se montant à des milliards de dollars. Les jeux sexuels dévoyés occupent aujourd’hui une place considérable aussi bien dans la presse de qualité ou les séminaires de théologie morale moderne. Et, à l’échelle mondiale, le secteur de l’industrie pharmaceutique lança un best-seller absolu avec le viagra présenté comme « engrais artificiel pour les reins fatigués ».

Lorsque l’éditeur Nikel vendit le magazine Pardon, j’ai accepté une offre de Dany Cohn-Bendit pour être rédacteur pour Pflasterstrand, le magazine de la ville de Francfort. Les principes antitotalitaires de la publication m’attiraient. Nous nous moquions de la « guérilla urbaine », prenions fait et cause pour Solidarnosc contre le communisme soviétique, nous avons alors inventé la politique « réalo » des Verts. Nos levées de boucliers aussi incessantes qu’enflammées visaient les « fundis », les esprits sectaires et ces Verts, apôtres de la pédophilie et qui prêchaient la légalisation des relations sexuelles entre adultes et enfants. Nous menions une polémique opiniâtre contre les prétendues notions d’émancipation dont nous cherchions à révéler les conséquences totalitaires.

De tous les opposants publics au totalitarisme, c’est Karol Wojtyla qui me faisait à l’époque l’impression la plus forte. Il est devenu pape en 1978 sous le nom de Jean-Paul II, et son charisme faisait trembler les dirigeants du Kremlin bien plus encore que ces derniers ne redoutaient les ouvriers polonais. L’attentat perpétré contre lui par un tueur à gages et auquel il survécut contre toute attente, présageait déjà de l’effondrement de la « glorieuse Union soviétique ».

A la question de Staline « Combien de divisions le Vatican a-t-il ? », l’histoire universelle avait répondu par un miracle. Sans le moindre avion de combat, le pape s’avéra plus fort que des dirigeants de la plus grande puissance militaire du monde. En 1991, cet empire moralement décati et désarmé spirituellement volait en éclats.

Entre-temps, j’étais devenu lecteur pour les éditions Eichborn à Francfort, qui publiait depuis 1989 une collection très appréciée des bibliophiles : Anders Bibliotehek » (l’ « autre bibliothèque »). Hans-Magnus Enzensberger, qui la dirigeait, me poussait à publier un de mes manuscrits sur l’univers étrange et fascinant des saints. Je sentais aussi qu’il m’encourageait à solliciter le cardinal Joseph Ratzinger en vue de publier un livre d’entretiens avec ce « grand inquisiteur » du pape polonais.

En 1995, je m’établis à mon compte comme agent littéraire et récupérai Peter Seewald, ancien communiste et journaliste du Spiegel comme interviewer. Les recherches pour trouver l’éditeur idoine me donnèrent un avant-goût des dispositions que l’on nourrissait à l’égard de ce futur pape allemand. « Nous n’offrons pas de podium à ce réactionnaire. » C’était encore la réponse la moins désagréable. Certains allèrent même jusqu’à solliciter les expertises de théologiens catholiques. Elles étaient dévastatrices : Ratzinger, l’adversaire de toute forme de théologie progressiste, l’adversaire de Hans Küng, ce chouchou des médias, cela ruinerait la réputation de la maison d’édition. Le seul à faire preuve d’un certain courage fut Ulrich Frank-Planitz, l’ancien responsable de la publication protestante Christ und die welt, qui était passé à la « Deutsche Verlagsanstalt » (DVA) comme directeur général. Les entretiens avec le cardinal furent donc menés avec beaucoup de brio par Seewald à qui Ratzinger fit des réponses très lucides. De surcroit, Seewald finit même par retrouver le chemin de l’église. Le livre parut sous le titre Le sel de la terre et devint un best-seller mondial traduit dans plus de trente langues.

Et maintenant un quart de siècle plus tard, j’entends de nouveau les accents libérateurs et le ton clair de sa voix de l’époque : « Catholiques de tous les pays, réveillez à nouveau l’église, unissez-vous – et défendez votre foi ! ».

Des prêtres diocésains disent parfois la messe en direction de l’est.

publié le 9 mars 2020 à 17:33 par Pierre Roland-Gosselin

 Ils nous expliquent les raisons de ce choix.


Dans sa paroisse de la Vienne, le Père Allain Nauleau célèbre la messe Paul VI tourné vers l'orient.

Ils ne sont pas « tradis », n’ont pas adopté la forme extraordinaire du rite romain, mais célèbrent pourtant de temps à autre la messe ad orientem. Traduisez « tournés vers Dieu ». D’aucuns disent « dos au peuple » (voir encadré ci-dessous).

 

 « La prière vers l’orient est de tradition depuis l’origine du christianisme, elle exprime la spécificité de la synthèse chrétienne, qui intègre cosmos et Histoire, passé et monde à venir dans la célébration du mystère du Salut. »

• « Dans la prière vers l’orient, nous exprimons donc notre fidélité au don reçu dans l’Incarnation et l’élan de notre marche vers le second avènement. »

Joseph Ratzinger, Extraits de L’Esprit de la liturgie, Ad Solem, 2001.

 « Je célèbre habituellement la messe face au peuple, mais j’ai toujours considéré que c’était naturel de célébrer vers l’orient », indique l’abbé Vincent de Mello, aumônier du patronage du Bon Conseil à Paris. « Je le fais systématiquement pour certaines messes : celle de l’aurore, à Noël, celle de l’Ascension, pour signifier que nous sommes tournés vers le Christ monté en gloire et que notre vocation est d’aller au Ciel, et lorsque c’est la fête d’un saint représenté sur la mosaïque placée derrière l’autel de la chapelle. »

Mgr Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon, déclare célébrer « assez régulièrement » la messe ad orientem dans les églises de son diocèse, selon l’emplacement de l’autel qui s’y trouve : « À travers cette dispositionje signifie que le prêtre et la communauté sont dirigés dans la même direction qu’est le Christ. »

Tandis que, pour prier, les juifs et les musulmans se tournent vers un lieu spirituel (Jérusalem, La Mecque), les chrétiens ont pris l’habitude de se tourner vers l’orient, d’où, selon les Écritures, le Christ est venu sur Terre et d’où Il reviendra. « Comme l’éclair part de l’orient et brille jusqu’à l’occident, ainsi sera la venue du Fils de l’homme », nous dit saint Mathieu (24, 27).

Sur la base notamment d’une interprétation de la « participation active » des fidèles, souhaitée par Vatican II (Constitution sur la sainte liturgie Sacrosanctum Concilium, 1963), cette pratique de célébrer la messe vers l’orient a été très largement abandonnée dans l’Église catholique après le Concile. Abandonnée, mais pas abolie, nuance l’abbé de Mello. « Après le concile, l’Église n’a pas absolutisé une manière de faire. Célébrer face au peuple est une permission. Dans le missel rénové de 1969, les rubriques précisent qu’à certains moments le prêtre doit se tourner vers l’assemblée, ce qui signifie que la messe doit être célébrée dos au peuple. Ce sont les éditions françaises successives du missel romain qui ont supprimé ces mentions, mais je constate qu’elles ont été réintroduites dans l’édition du missel à paraître en novembre prochain. »

Une tradition très ancienne

Fondateur de la communauté Aïn Karem et auteur d’une Initiation à la liturgie romaine (Ad Solem), le Père Michel Gitton explique que la célébration ad orientem est très ancienne et que les premières églises étaient déjà orientées vers l’est. « Cela a été remis en cause dans les années 1930 par le Mouvement liturgique sur la base d’études sans doute incomplètes montrant que le prêtre était tourné vers le peuple dans les premiers temps de l’Église. Certains ont alors commencé à célébrer face au peuple. Le concile Vatican II n’a pas tranché cette question, mais cette nouvelle pratique s’est généralisée dans les années qui l’ont suivi, avant que l’on retrouve, notamment sous l’influence du cardinal Joseph Ratzinger, l’importance de la célébration versus dominum. »

Dans un ouvrage sorti en 2000, le futur pape Benoît XVI souligne notamment que « l’orientation versus populum (face au peuple) implique une conception nouvelle de l’essence de la liturgie : la célébration d’un repas en commun », ce qui procède, dit-il « d’une compréhension pour le moins approximative de ce que fut la sainte Cène ». 

Pour Mgr Rey, cette mise au point était nécessaire. « On a quelquefois sous-estimé la dimension sacrificielle de la messe. L’autel est certes le lieu de l’Incarnation (les quatre côtés symbolisent les points cardinaux) et du partage fraternel, mais il est aussi celui du sacrifice eucharistique, que manifeste la célébration ad orientem face au tabernacle, en direction duquel le prêtre et l’assemblée se tournent après la liturgie de la Parole. »

« Devant le mystère de Dieu, il faut rester humble, et la meilleure façon de l’être est de se tourner face au Seigneur. »  Père Allain Nauleau

Par la suite, en 2016le cardinal Robert Sarah, préfet pour la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, a invité les prêtres à « retourner aussi vite que possible à une orientation [...] vers l’est ou du moins vers l’abside [...] dans toutes les parties du rite où l’on s’adresse au Seigneur ».

Pour les prêtres qui ont répondu à cet appel, il ne s’agit pas seulement de se tourner symboliquement vers l’est, mais aussi, en se mettant dans la même direction que les fidèles, de redonner à la messe sa dimension théocentrique. « Cela aide à mieux comprendre que ce que l’on célèbre nous dépasse », explique le Père Allain Nauleau, 65 ans, prêtre à Blanzay, dans le diocèse de Poitiers. « Devant le mystère de Dieu, il faut rester humble, et la meilleure façon de l’être est de se tourner face au Seigneur, comme le reste de l’assemblée, afin de ne pas en être le centre d’attention. »

 « La célébration orientée est moins cléricale »

C’est un « point majeur » pour le Père Christian Lancrey-Javal, curé de Notre Dame-de-Compassion (Paris) :
«
Autant durant la liturgie de la Parole, être face à l’assemblée s’impose, puisque le prêtre est dans une fonction d’enseignement, autant dans ce qui est le grand mystère de la consécration, l’exposition du ministre face à l’assemblée est gênante. Elle rend plus difficile notre présence au Christ au moment le plus intime et le plus sacré de la messe. En outre, cette trop forte exposition du prêtre renforce le cléricalisme. Je pense même qu’elle peut constituer chez certains un élément d’inquiétude, voire un obstacle à la vocation sacerdotale. La célébration orientée est moins cléricale, et la symbolique du pasteur situé en tête du troupeau pour emmener le peuple vers le Christ est magnifique. »

Qu’en pensent les fidèles qui assistent occasionnellement à ces messes ? Olivier, 33 ans, les trouve en effet « plus centrées sur Dieu ».
« 
Lorsque le prêtre est face à Dieu, il est comme un premier de cordée qui nous emmène vers le sommet. C’est plus vertical. Il s’efface devant le mystère qu’il célèbre, ce qui favorise notre acte d’adoration. Avec le face-à-face, la relation est plus horizontale et nous avons tendance à juger la messe en fonction du charisme du célébrant. »

« Lorsque le prêtre est face à Dieu, il est comme un premier de cordée qui nous emmène vers le sommet. C'est plus vertical. »  Olivier

« Quelque chose de précieux »

Constance, 29 ans, reconnaît avoir été plusieurs fois touchée par le visage du prêtre lors de la consécration, « des yeux levés, graves, qui canalisent et éduquent le regard à se tourner vers le Christ », décrit-elle.
Elle trouve cependant le face-à-face parfois perturbant, «
car le prêtre peut faire écran, et l’on doit se concentrer pour penser à l’essentiel 
».
Pour son mariage, elle a demandé au prêtre une messe ad orientem. «
Le chantre et les mariés attirent déjà le regard de l’assemblée, c’est le meilleur moyen pour mettre l’eucharistie au centre de la messe », justifie-t-elle.

D’autres fidèles, généralement les plus âgés, apprécient moins le retour de cette pratique. « J’ai dû renoncer à célébrer la messe ad orientem pour des raisons purement pastorales, se désole le Père Lancrey-Javal. J’ai senti que cela bouleversait certains de mes paroissiens, ceux qui ont déjà connu le changement de l’après-concile. Bien qu’ils ne soient pas progressistes, ils ne veulent pas être à nouveau bousculés. »

Lorsqu’il célèbre sa messe ad orientem, Mgr Rey prend toujours soin d’en expliquer le geste à l’assistance au préalable, pour ne pas créer de tensions ou d’incompréhensions. Il note toutefois que la jeune génération est réceptive à cette catéchèse mystagogique (qui initie aux mystères). « Elle est sensible à la ritualité et la sacralité dans un monde sécularisé. »

Pour l’abbé de Mello, il est important d’offrir ce patrimoine liturgique à tous les fidèles.
« 
En ne le faisant jamais, on les prive de quelque chose de précieux. »

Tournés vers Dieu ou dos au peuple ?

Les prêtres disant la messe ad orientem préfèrent dire qu’ils célèbrent « face à Dieu » que « dos au peuple », qui a une connotation plus péjorative. Notons toutefois que les deux expressions ne recouvrent pas toujours une même réalité. On peut célébrer vers l’orient sans être dos au peuple, comme c’est le cas à Saint-Pierre-de-Rome, dont l’abside, pour des raisons topographiques, fait face à l’ouest. Pour célébrer vers l’orient, le célébrant se retrouve donc face au peuple. De même qu’il peut arriver à certains prêtres de privilégier la célébration « dos au peuple » sans qu’elle coïncide avec une orientation vers l’est pour des raisons purement pratiques – autel latéral collé au mur et non orienté, ou volonté du prêtre d’éviter un tête-à-tête lorsqu’il célèbre la messe en présence d’un petit nombre de fidèles.

Élisabeth Caillemer

Famille Chrétienne n° 2195 du 8 février 2020

Entretien exclusif avec un chartreux sur les abus spirituels

publié le 9 mars 2020 à 16:44 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 9 mars 2020 à 16:56 ]

Dom Dysmas, Prieur des Chartreux

Qu’est-ce qu’un abus spirituel ? Comment le déceler ? Comment l’Église réagit ? Dom Dysmas de Lassus, prieur de la Grande Chartreuse, a enquêté durant quatre ans sur un fléau qui peut conduire « à des drames inouïs ». Entretien.

Pourquoi avoir travaillé durant quatre années sur le drame des abus spirituel ?

Avant tout, je peux dire franchement que j’ai trouvé dans la vie religieuse plus de bonheur que je n’aurais pu en rêver. Et ce n’est pas fini ! Je ne dis pas pour autant que c’est facile. Des accidents, il y en a toujours, mais ce n’est pas en fermant les yeux qu’on va les éviter. Prenons l’exemple de l’avion. Les accidents d’avion frappent par leur ampleur. Pourtant, c’est le moyen de transport le plus sécurisé. Cette sécurité, l’avion l’a conquise à force de persévérance. Chaque accident grave a donné lieu à une enquête approfondie afin de trouver la cause exacte du drame pour éviter qu’il ne se reproduise.

Enquêter pour guérir, c’est donc l’objet de votre travail...

Ce qui a motivé mon enquête, c’est la rencontre avec plusieurs personnes abîmées par des abus spirituels. C’est quand même dramatique d’entendre des religieuses qui avaient embrassé cette vie avec générosité et qui sont devenues incapables de prier ! Chaque cas est unique, mais j’ai été étonné de constater la cohérence de tous ces témoignages entre eux. Par ailleurs, je crois qu’on ne peut plus taire ces situations ! Pour les fidèles, le fait d’avoir caché des abus est peut-être un scandale plus grand encore que les abus eux-mêmes. L’attitude de l’Église visant à écouter les victimes et à les mettre au centre est quelque chose de nouveau.

« Je crois qu’on ne peut plus taire ces situations ! »  Dom Dysmas

 

Vraiment ? De quand datez-vous ce tournant ?

L’Église a changé en 2019, en France. C’est moins évident dans d’autres pays comme les États-Unis. Là-bas, on ne veut plus d’ennuis, donc il ne faut plus de victimes. Mais est-ce bien à elles qu’on pense en premier ? Pour revenir à la France, dans le cadre des abus sexuels, beaucoup d’études sont parues sur le sujet. Ensuite, plusieurs événements ont poussé l’Église à enfin réagir. Le procès Barbarin, pour lamentable qu’il ait été par certains côtés, aura eu un effet considérable. À cette occasion, tout comme lors de la réunion des évêques de France à Lourdes fin 2018 ou bien lors du sommet à Rome sur les abus en 2019, les participants ont toujours dit que ce qui avait changé leur regard était d’avoir pu entendre directement des victimes.

Soyons francs : s’il n’y avait pas eu tout ce processus de révélations fracassantes et humiliantes pour l’Église, nous serions encore dans la boue, et les abus auraient continué. Ce qui est un peu triste, c’est que l’Église n’a pas été capable de faire le travail toute seule et qu’il a fallu que des journalistes, ou parfois des personnes malveillantes, fassent ce boulot. Ce n’était pas la meilleure manière de faire. Mais elle a permis une rupture. L’Église a réagi alors sur la question des abus sexuels. Je considère même qu’on peut être fier d’elle, aujourd’hui, non pas sur ce passé évidemment, mais sur la manière dont désormais les choses sont traitées. Le même travail reste encore à faire sur la question des abus spirituels.

Désormais, l’Église est-elle vraiment capable d’écouter les victimes ?

Oui ! Et il faut bien comprendre que si elle ne le fait pas, tout recommencera ! La surdité de certains responsables a pu conduire à des drames inouïs. Vous savez, il arrive des situations où l’on écoute des victimes d’abus dans le but de les faire taire. Cela survient lorsque la réputation de la communauté ou bien l’intérêt personnel est plus fort que la souffrance de l’autre. Il faut inverser la chose et passer du réflexe « la victime est une menace » à « la victime est un médecin qui me diagnostique un cancer ». J’insiste : le médecin qui vous annonce un cancer n’est pas votre ennemi !

Comment définissez-vous ce cancer mortel qu’est l’abus spirituel ?

Les évêques suisses ont fait le travail pour moi. Ils l’ont défini comme « la mise à profit d’un ascendant moral ». Cela veut dire que la personne qui a un ascendant moral (parent, professeur, père spirituel, supérieur, etc.), au lieu de l’exercer dans le sens du service, va l’utiliser en exploitant l’autre pour son propre profit. Dans un contexte ecclésial, on pourrait dire que le pouvoir pour les brebis devient un pouvoir sur les brebis. Le pasteur n’est plus au service des brebis, mais les brebis au service du pasteur. Finalement, la question est bien de savoir comment est utilisé cet ascendant et quelle limite on y met. Plus il est grand, plus la personne qui en est dépositaire peut s’en servir pour le bien ou le mal. En réalité, les abus ne sont pas extérieurs à nous, ils sont en puissance à l’intérieur de chacun.

Les abuseurs ne sont donc pas toujours des personnalités à la structure perverse ?

Quand vous êtes un fondateur ou un supérieur adulé par votre communauté, il est très difficile de résister à l’orgueil. Les membres d’une communauté ouvrent parfois grandes les portes au démon en glorifiant le fondateur de son vivant. Ce réflexe a pu être exacerbé après le Concile, lorsque des catholiques ont vécu un sentiment d’insécurité et ont souhaité se réfugier auprès de personnes « solides ». Peu à peu, le succès de ces personnes, saines à la base, a pu leur monter à la tête. Dans ma réflexion, je constate que dans la plupart des cas, un Père abbé qui déraille n’est pas un personnage pervers au départ. C’est le temps, l’environnement et puis l’orgueil, la gloire, le pouvoir qui le font peu à peu fléchir.

Les supérieurs coupables de dérives en ont-ils conscience ?

Je pense que c’est très souvent inconscient. Ce n’est pas un faussaire qui sait ce qu’il fait. Si le fondateur est convaincant, c’est qu’il est convaincu. Il manie alors l’obéissance comme un instrument d’esclavage en étant persuadé d’être dans le bien. Cette inconscience est plus compliquée à envisager dans les cas d’abus sexuels. Je précise au passage qu’un abus sexuel est généralement précédé par un abus spirituel. Pour revenir à mon propos, je peux vous assurer que certains abuseurs sexuels que j’ai rencontrés n’ont toujours pas compris le problème ! Ce qui est inouï, c’est que des personnes intelligentes peuvent parfois justifier des abus en disant : « C’est un don tellement grand que Dieu nous offre que, pour nous, cela est permis. » Pire encore : on peut lire des témoignages de victimes qui racontent que le supérieur estimait que non seulement Dieu le permettait, mais qu’Il le voulait ! Et encore une fois, il ne s’agit pas de personnes atteintes d’une pathologie psychiatrique à la base.

N’est-ce pas, du coup, une compréhension dévoyée de l’obéissance qui provoque ces drames ?

Dans mon livre, je ne dis rien de nouveau et d’extraordinaire sur l’obéissance religieuse. Mais je suis frappé de voir que des choses qui devraient être connues de tous ne le sont pas ! La juste obéissance est nécessairement à l’image du Christ. Elle n’est pas une obéissance à un homme mais à Dieu. Pour qu’elle se concrétise, il faut qu’elle s’incarne dans une réalité. Elle passe donc à travers l’obéissance à un homme. L’obéissance d’Abraham se manifeste à travers le sacrifice d’Isaac. À travers cet acte, Dieu lui permet d’aller plus loin dans son obéissance, pas seulement par le désir, mais bien au cœur de sa chair.

Il faut donc toujours voir l’obéissance à un supérieur comme étant une chance de pouvoir obéir à Dieu par un acte très concret. Cela permet de donner un sens incroyable au fait de balayer un cloître. Bien évidemment, l’action demandée doit toujours respecter mon humanité. Un religieux est un être doué d’intelligence et responsable de ses actes. C’est généralement lorsque l’obéissance se concentre sur le supérieur que les problèmes commencent.

On dit souvent que le supérieur est pour le religieux l’image de Dieu. En écrivant ce livre, j’ai compris que, pour le supérieur, le religieux est l’image de Jésus. C’est un enfant de Dieu qui n’est jamais la propriété d’un homme.

Outre l’obéissance mal comprise, quels sont les mécanismes qui favorisent les abus spirituels ?

Le zèle des jeunes religieux épris d’absolu mais pas encore armés pour le discernement peut être utilisé par l’abuseur. Les motivations hautement spirituelles mais déconnectées de leur humanité peuvent les séduire sans qu’ils puissent se rendre compte des dommages qu’elles vont produire à long terme. Le plus souvent, dans la vie religieuse, l’abus prend la forme d’une tentation sous l’apparence de bien, c’est ce qui le rend difficile à discerner pour le commençant – et c’est aussi ce qui le rend difficile à apprécier pour le grand public –, d’où la nécessité d’une analyse précise. C’est ce que je me suis efforcé de faire.

Aussi, il arrive qu’un religieux ne puisse pas se confier sur ses difficultés à cause du phénomène des cercles. Autour des fondateurs ou des supérieurs, on retrouve souvent une sorte de garde composée de quelques proches. Généralement, ces derniers profitent du système qu’ils entretiennent. Ce phénomène de cercles empêche le supérieur d’entendre ce qui vient de la base, puisque le message doit franchir plusieurs frontières. Un autre élément peut favoriser les abus : un excès d’affectivité.

C’est-à-dire ?

C’est surtout le cas des communautés féminines, mais cela peut s’observer chez les hommes. Je vais vous donner une anecdote éclairante : lors de l’élection d’une nouvelle abbesse, il arrive que des Sœurs votent pour celle qui termine son mandat pour ne pas lui faire de peine, et celle-ci peut jouer là-dessus pour se faire réélire. Ce n’est pas un raisonne-ment juste. Tant pis pour le prieur s’il vit sa non-réélection comme un drame, ce qui, au passage, est étonnant pour un religieux. La communauté passe avant lui. Un prieur rend un service. Cela semble simple, mais, dans la pratique, c’est autre chose...

Les communautés nouvelles sont-elles plus fragiles face aux abus ?

Les communautés nouvelles sont nées dans l’enthousiasme naïf de l’après-concile Vatican II. On se disait que l’Église était trop sclérosée, ce qui était vrai, et qu’il fallait remplacer tout cela par l’Esprit Saint ! Mais le discernement des esprits, cela s’apprend. Il y a trois types d’esprit : le bon, le mauvais et le mien ! À force de dire : « La parole du supérieur, c’est l’Esprit Saint », le supérieur peut se prendre au sérieux et croire que sa parole est vraiment celle de Dieu !

Les congrégations traditionnelles sont-elles à l’abri ?

Attention, l’ensemble des déviations dont je parle peut se produire partout, y compris chez les Chartreux ! Mais, dans les congrégations traditionnelles, il y a les moyens de réagir. La déviance reste locale et l’ensemble du corps peut se prémunir. C’est vrai que la sagesse se cristallise avec le temps. Cela dit, il y a une formule qui est employée à l’extérieur de la Chartreuse et que je me garde de colporter telle quelle : « La Chartreuse n’a jamais été réformée, car elle n’a jamais été déformée. » Je ne suis pas complètement d’accord. La formule juste serait de dire : la Chartreuse n’a jamais été réformée, car elle s’est toujours réformée ! Nos prédécesseurs ont fait ce qu’il fallait au fil de l’Histoire. Si le Chapitre général n’avait pas fait son travail et si les visites canoniques n’avaient jamais eu lieu, la Chartreuse n’existerait plus !

Justement, par quels moyens une communauté peut-elle se protéger d’abus spirituels ?

Il faut que la communauté développe son système immunitaire. Le principe de base est celui du pouvoir et du contre-pouvoir. Le système immunitaire doit être capable de repérer une défaillance et, ensuite, de la résoudre en agissant. Il faut donc de la lucidité et des moyens. La formation des responsables à l’exercice de l’autorité pourra les avertir sur les dangers qui les guettent et les aider à choisir des voies justes. Ce qui sauve aussi, c’est d’avoir une formation religieuse initiale et continue pour résister. Car les jeunes pleins d’enthousiasme et d’illusions n’ont souvent pas les moyens de se défendre. Cette formation est une pierre fondamentale de la santé humaine et spirituelle d’une communauté religieuse, l’Église insiste énormément dessus aujourd’hui. Une formation embrassant dans toute son ampleur la pensée chrétienne au fil des siècles représente un antidote efficace à la pensée unique.

On retrouve aussi la nécessité d’avoir un regard extérieur objectif sur la communauté. Une visite canonique ou un Chapitre général est l’occasion de repérer des dérives. Par ailleurs, je sais que certaines victimes en veulent aux évêques qui n’ont pas réagi à temps. C’est possible, mais, bien souvent, l’évêque n’a pas les moyens de réaliser ce qu’il se passe réellement. Vu de l’extérieur, que peut-il faire ?

Et les familles, ont-elles un rôle particulier à jouer ?

Je crois qu’au niveau communautaire elles sont incapables de diagnostiquer des anomalies. Mais au niveau individuel, elles peuvent se rendre compte de soucis. À la Chartreuse, quand quelqu’un entre, les familles sont souvent inquiètes. La première rencontre est alors l’occasion de constater pour chacune d’entre elles que leur fils se sent bien, ce qui les rassure, et elles acceptent. Mais si la famille note un sentiment dépressif, si elle remarque une distance qui se crée, une loi du silence, la survalorisation du charisme ou du fondateur, maintenant que ces phénomènes sont bien connus, elle peut poser des questions et jouer le rôle d’avertisseur. Elle ne sera probablement pas entendue, mais la petite fissure créée pourra peut-être un jour aider à une prise de conscience.

Lorsque Rome prend des sanctions contre des communautés, existe-t-il un risque d’erreurs de jugement ?

En règle générale, non ! Les excès de sévérité de la part de Rome sont assez difficiles à trouver. Le problème vient plutôt du fait que Rome n’agit pas assez rapidement. On garde l’exemple des Légionnaires du Christ où les abus ont mis des années et des années à être pris en considération.

Et qu’en est-il des faux témoignages ?

Cela peut exister, mais la mauvaise foi sur ces questions est plutôt rare. La commission Sauvé s’attendait à avoir beaucoup de faux témoignages, mais elle en a trouvé très peu. Je ne connais pas tellement de cas de vrais « faux témoignages ». Cela ne veut pas dire qu’il faut tout prendre au pied de la lettre lorsque l’on reçoit un témoignage. Les faits décrits par la victime sont généralement inattaquables. C’est l’analyse qu’en fait la victime qui peut parfois être à nuancer.

Finalement, n’est-ce pas paradoxal de voir que c’est à l’endroit qui devrait être le plus saint de l’Église qu’on retrouve parfois des crimes abjects ?

On ne le dit plus trop, le démon existe et il frappe à l’endroit le plus important. Il y a un apophtegme qui décrit le diable réunissant ses troupes pour estimer leurs résultats... Un démon se vante d’avoir suscité des tempêtes pour tuer des milliers d’hommes, mais il reçoit une raclée, car il lui a fallu des mois pour parvenir à ses fins. Un autre a fomenté des guerres, mais il lui a fallu trop de temps également... Le dernier démon arrive en expliquant qu’il a tenté un solitaire au désert et qu’il a fini par le vaincre après quarante ans de combat. Le diable le félicite et lui offre de venir de s’asseoir près de lui ! Le démon essaie toujours de frapper à la tête. C’est le sens de l’adage latin corruptio optimi pessima (la corruption de ce qu’il y a de meilleur est le pire).

Une discrète beauté

« Nous avons beaucoup parlé de maladies, nous avons rapidement parlé des remèdes, ne faudrait-il pas avant de conclure parler un peu de la santé ? Elle est beaucoup plus difficile, ou même impossible, à définir à cause de sa richesse multiforme. Les situations de dérives ne doivent pas faire oublier les innombrables communautés qui vivent sans faire de bruit leur amour du Seigneur dans la simplicité et l’infirmité de notre condition humaine, dans l’épreuve quotidienne et purifiante de la vie commune et dans le don de soi dont elle offre l’occasion. Jésus passa à Nazareth sans que personne comprenne qui Il était. La plus grande partie des communautés religieuses participe à cet enfouissement. »

Extrait de Risques et dérives de la vie religieuse, par Dom Dysmas de Lassus

                                                                                                                                                                 Samuel Pruvot et Hugues Lefèvre
Article paru dans Famille Chrétienne n° 2198 du 29 février 2020

Risques et dérives de la vie religieuse par Dom Dysmas de Lassus, Cerf, 448 p., 24 €.

 

Une Église pécheresse ?

publié le 6 mars 2020 à 16:07 par Pierre Roland-Gosselin

par l'abbé Christian Gouyaud -  LA NEF n°319 Novembre 2019

Comment expliquer les graves infidélités dans l’Église alors qu’elle est « sainte » ? S’agit-il des fautes de l’Église ? Petite approche théologique en guise de réponse.

Les péchés commis par des clercs, parfois dans l’exercice même de leurs fonctions, scandalisent les « petits ». Quelle abomination que des prêtres investis d’une autorité abusent incestueusement de leur paternité spirituelle ! Ces crimes décrédibilisent la mission de l’Église, laissant planer le soupçon sur l’ensemble des ministres du culte. Ils posent la question cruciale de la sainteté de l’Église.

Sainte Église de pécheurs

Nous confessons bien, dans le Credo, croire à l’Église sainte. Saint Paul souligne que «le Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier, après l’avoir purifiée dans l’eau baptismale, avec la parole, pour la faire paraître devant lui toute resplendissante, sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée» (Ep 5, 27). Sainteté tendancielle qui s’accomplira dans l’au-delà mais sainteté déjà actuelle en ce qu’elle est réellement inaugurée ici-bas ; sainteté qui dérive de la Tête de l’Église jusque dans ses membres qui y participent ; sainteté non seulement des moyens de sanctification (sancta) mais aussi des personnes qui recourent à ces moyens (sancti).

Pourtant, selon la formule, «Ecclesia semper reformanda : L’Église doit être toujours réformée». La constitution conciliaire Lumen gentium dit bien de l’Église qu’elle est «sancta simul et semper purificanda : en même temps sainte et devant toujours être purifiée». Les propriétés de l’Église – comme son unité et sa sainteté – sont à la fois des dons irrévocables et des objectifs à atteindre. Il s’agit en effet de devenir ce qu’on est !

Il appartient à l’«économie», c’est-à-dire au dispositif mis en place par Dieu pour que son dessein salutaire se déploie dans l’histoire, que les ministres de l’Église soient des pécheurs. Jésus a délibérément jeté son dévolu sur les Douze dont un le trahirait, dont un autre le renierait et dont le reste l’abandonnerait. Il n’est «pas venu appeler les justes mais les pécheurs» (Mc 2, 17). La Lettre aux Hébreux avance cette explication : «le prêtre étant lui-même environné de faiblesse peut compatir à la faiblesse de ses semblables» (He 5, 1). Jésus a donc voulu que ceux qui seraient des ministres de sa miséricorde en fussent d’abord les objets. Le sacerdoce se présente comme le mystère de la miséricorde reçue et donnée, le mystère de la grâce sanctifiante qui passe par des pécheurs à destination d’autres pécheurs. Jésus n’a pas inventé une Église de purs. La tentation donatiste de refuser que des ministres pécheurs puissent conférer validement les sacrements a été dénoncée, notamment par saint Augustin qui a rappelé à bon escient que l’auteur des sacrements, dont dépend l’infusion de la grâce, c’est le Christ !

On doit à Charles Journet d’avoir finement articulé sainteté de l’Église et appartenance des pécheurs à l’Église !

«L’Église qui n’est pas sans pécheurs est néanmoins sans péché. […]

Les pécheurs appartiennent à l’Église non point par leur péché mais par les valeurs de sainteté qu’ils portent en eux et qui les lient à l’Église. […]

Les membres de l’Église pèchent, mais en tant qu’ils trahissent l’Église. […]

L’Église inclut en elle tout ce qu’il y a de saint, jusque dans ses membres pécheurs, et […] elle exclut d’elle tout ce qu’il y a d’impur, jusque dans ses membres justes. […]

L’Église ne doit pas être définie matériellement, c’est-à-dire comme renfermant en elle des pécheurs y compris leurs péchés, mais formellement, c’est-à-dire comme renfermant en elle des pécheurs à l’exclusion de leurs péchés. […]

L’Église est sainte en tous ses membres pour autant qu’ils sont ses membres, l’Église est sainte parce qu’elle rend saints tous ceux qui lui appartiennent pour autant qu’ils lui appartiennent[1] ».

Péchés institutionnels ?

Dans quelle mesure les péchés des membres de l’Église affectent-ils l’institution ecclésiale elle-même ? On sait que saint Jean-Paul II a voulu que l’Église entre dans le troisième millénaire moyennant une « démarche de repentance » qui impliquait une « purification de la mémoire[2] ». Il s’agissait que « l’Église prenne en charge […] le péché de ses enfants [3]». Si le pape polonais a parlé de « péchés sociaux » et de « structures de péché[4] », il a soigneusement évité de s’exprimer en termes de « péché collectif » ou de « faute institutionnelle ». Il a, au contraire, insisté sur la responsabilité personnelle engagée dans le péché[5] .

J. Ratzinger a cependant fait remarquer que, dans la prière liturgique du Confiteor, chacun dit « je » et « c’est ma faute », mais prenant à témoin « vous mes frères » et leur demandant de prier pour lui, et tous le disent en communion les uns avec les autres[6] . Bien que le péché soit avant tout personnel, il dépasse l’individu : on peut pécher contre le prochain. Les péchés qui blessent les vertus de justice et de charité ont évidemment un impact social. Celui qui est détenteur de l’autorité et qui pèche dans l’exercice même de ses fonctions peut causer une injustice qui lèse le bien commun. Sous le rapport de l’exemplarité, le comportement d’un membre peut porter atteinte à l’image du corps social auquel il appartient. Dans le même registre, on dira que l’attitude des enfants défigure le visage de la mère (d’où l’insistance, dans cette question, sur les « enfants » ou les « fils » de l’Église).

En vertu de cette mystérieuse solidarité des âmes, qui est un aspect de la communion des saints, la corruption des membres touche le corps du Christ qu’est l’Église : en ce sens, les péchés des fils de l’Église sont des péchés dont l’Église se trouve elle-même affectée. Il s’agit moins des péchés de l’Église que des péchés à (l’égard de) l’Église dont, chacun à sa place, est responsable. Ce sont aussi des péchés que l’Église assume, comme le Christ a pris sur lui tous nos péchés : « lui qui n’a pas connu le péché, le Père l’a fait péché pour nous » (2 Cor. 5, 21). En fin de compte, le lien de l’Église au péché vient de ce que l’Église n’est pas une société de purs mais qu’elle « reconnaît toujours comme siens ses enfants pécheurs [7]». « [L’Église] se défend contre la prétention de n’être qu’une Église sainte. L’Église du Seigneur, qui est venu chercher les pécheurs et a mangé volontairement à la table des pécheurs, ne peut pas être une Église hors de la réalité du péché, mais une Église dans laquelle il y a de l’ivraie et du bon grain, où il y a des poissons de toute espèce[8] », disait encore le futur Benoît XVI.

Le principe fondamental de la « purification de la mémoire » tient dans l’assomption par l’Église des péchés de ses fils et dans la compréhension non seulement de façon synchronique – dans l’espace – mais aussi diachronique – dans le temps – de cette prise en charge. La difficulté tient dans l’évaluation historico-théologique de telle situation déterminée : les chrétiens impliqués ont-ils eu un comportement qui n’était pas conforme à l’Évangile, pour autant que les pesanteurs de leur époque leur aient permis de discerner, le cas échéant, cette incompatibilité.

Pour éviter toute forme d’anachronisme, on prendra en compte le conditionnement socioculturel. Une telle investigation sur le passé exige d’autant plus de sérénité qu’une polémique se déploie à l’encontre de l’Église concernant son histoire.

Il convient donc de se situer entre l’apologétique à tout prix qui justifie l’injustifiable et l’auto-flagellation (le meaculpisme) qui s’aplatit devant les préjugés tenaces – érigés en mythes – issus de la Réforme et des Lumières.

Abbé Christian Gouyaud

© LA NEF n°319 Novembre 2019



[1] Journet Charles, l’Église du Verbe incarné, t. II, Sa structure interne et son unité catholique, Desclée de Brouwer, 1951, p. 904.

[2] Jean-Paul II, bulle d’indiction de l’Année Sainte de l’an 2000 Incarnationis mysterium du 29 novembre 1998, n° 11.

[3] Jean-Paul II, lettre apostolique Tertio Millennio adveniente du 10 novembre 1994, n° 33.

[4] Jean-Paul II, lettre encyclique Ut unum sint du 25 mai 1995, n° 34.

[5] Cf. Jean-Paul II, exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia du 2 décembre 1984, n° 4

[6] Cf. Joseph Ratzinger, « La demande de pardon par l’Église s’inscrit dans la continuité de son histoire et dans sa liturgie », intervention à la conférence de presse pour la présentation de « Mémoire et réconciliation : l’Église et les fautes du passé », la Documentation Catholique 2223, 2 avril 2000, 326-328

[7] Tertio Millenio adveniente, n° 33

[8] J. Ratzinger, loc. cit.

Se remettre à vivre pour Dieu par Benoît XVI

publié le 6 mars 2020 à 11:02 par Pierre Roland-Gosselin



Benoît XVI a publié au mois de mars 2019 un article dans une revue destinée au clergé bavarois.
Le sujet de cet article est d'une triste actualité: les problèmes de pédophilie dans la Société et dans l'Eglise
L'éditeur de cette revue bavaroise a eu l'idée " géniale" de demander à Albert Christian Sellner qui est un "intellectuel allemand, peu suspect de complaisance avec les « conservateurs » puisqu’il vient de l’extrême gauche progressiste et libertaire allemande, de préfacer le document du pape émérite sur le scandale des abus sexuels."(J.M. Guénois)  

Vous trouverez ci-dessous cette introduction tiré du livre paru en décembre 2019.

Je vous encourage à découvrir le texte de Benoît XVI en achetant ce livre dans les bonnes librairies. Il a été édité par Jean-Marie Guénois aux Presses de la Renaissances sous le titre " Se remettre à vivre pour Dieu" (ref 9782750914943) dans les bonnes librairies.

La révolution sexuelle et son échec.

Préface d'Albert Christian Sellner

 

Un spectre hante le monde. Un épouvantail, une perspective terrifiante, celle d’un retournement. Pire encore, la vision d’une conversion imminente de l’Europe qui se défoule en ce moment et ce déchaîne en un tollé et des invectives contre Benoît XVI. Car quelques jours avant son quatre vingt douzième anniversaire, le papa emeritus a osé rendre les années 1968 responsables de la débâcle sexuelle qui marque l’esprit du temps ! Mais, pour ce que je peux en constater, l’ancien pontife a raison.

Et je parle avec un certain recul. Né et baptisé en 1945, je devins dans les années 1960 fils et disciple de la révolution sexuelle. Comme étudiant je ralliai les rangs de l’APO. C’était une opposition extraparlementaire à l’époque de la grande coalition entre le CDU et le SPD de 1966 à 1969 en République fédérale d’Allemagne. Cela fonctionnait comme un groupe d’action non organisé, composé en particulier d’étudiants et de jeunes, qui, en tant que mouvement antiautoritaire, met en oeuvre des réformes politiques et sociales en marge de l’opposition parlementaire.

Les raisons de cet engagement étaient en deux mots les suivantes : la menace des lois d’exception, la guerre du Vietnam, la RFA et le rapport scandaleux des Allemand au passé nazi.

J’ai donc manifesté contre le shah d’Iran et contre les dictateurs de ce monde. A l’université, je m’étais inscrit en histoire d’Europe de l’Est, mais je me penchai surtout sur l’histoire des révolutions, la guerre civile espagnole et les classiques du marxisme. Entre les cercles de travail fébrile et des voyages empressés auprès des « camarades » aux quatre coins du monde, j’acquis la certitude de participer activement à la transformation du monde. Je savais exactement quelle mouvance devait être soutenue et où : les « luttes des classes » en France et en Italie, les différentes guérillas dans le tiers-monde.

Nus avions le sentiment de former l’avant-garde de l’émancipation des opprimés de ce monde. Je passais à la loupe toutes les stratégies de la politique de gauche , celle des trotskistes, spartakistes, centristes de gauche, anarcho-syndicalistes. Les maoïstes se répartissaient entre partisans de la Chine, de la Corée du Nord, du Cambodge et de l’Albanie. Ils se nommaient KPD-ML ( Kommunistische Partei Deutschland/ Leninisten : Parti communiste d’Allemagne/ marxistes-léninistes), KPD-AO (Kommunistische Partei Deutschlands Aufbauorganisation : PC organisation d’élaboration) KBW ( Kommunistischer Bund Westdetschland : alliance communiste ouest-allemande), KB Nord ( alliance communiste nord) , KAPD ( Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands : Parti communiste d’Allemagne). Le K pour « communiste », les autres lettres indiquaient seulement la bonne assignation. Les groupes amis de militants italiens s’appelaient Lotta Continua, Potere Operaio, Servire il Popolo ou Lotta Communista.

En 1969, je déménageai à Vienne pour y étudier l’austro-marxisme. Cette variété particulièrement raffinée de la théorie marxiste était passionnante du fait du rôle qu’elle avait joué en Autriche sous la Première République. De 1919 à 1934, « Vienne la Rouge » fut le centre le plus important du socialisme démocratique. L’art, la littérature et la philosophie s’y épanouissaient. Les architectes de Bauhaus y avaient carte blanche, les compositeurs de l’avant-garde y dirigeaient des choeurs d’ouvriers. C’est de là que la psychanalyse partit à la conquête du monde. Les organisations de jeunesse socialistes luttaient contre la dépravation de la jeunesse ouvrière. Des jeunes sociables, amoureux de la nature, étaient leur idéal. L’alcool, le tabac étaient donc proscrits, la nourriture saine, l’hygiène corporelle et l’éducation sexuelle mises en exergue. C’est dans ce vivier des organisations de jeunesses, bientôt très populaires en Allemagne, que fut recrutée l’élite des personnalités politiques socio-démocrates comme Willy Brandt, Heintz Fischer, Käte Strobel, Paul Löbe, Franz Müntefering, Ernst Reuter, Bruno Kreisky.

Les campagnes d’éducation sexuelle dans les écoles et l’atlas d’éducation sexuelle de Käte Strobel ( 1969) , tout comme le film éducatif Helga vom Verden des menschlichen Lebens ( « Helga ou le devenir de la vie humaine »)(1967) , produit à son initiative , sont issus de cette tradition d’ « hygiène sexuelle », simultanément , mais en rapport indirect seulement avec les concepts de la « révolution sexuelle ».

Cette dernière devait son nom au titre d’un ouvrage du psychanalyste viennois Wilhelm Reich qui s’était assez vite brouillé avec Freud avant d’émigrer aux Etats-Unis. Ses héritiers trouvèrent ses écrits choquants et interdirent toute réédition. Mais c’est alors que des fouineurs piratèrent ces oeuvres disparues. Sa Fonction de l’orgasme et la Psychologie de masse du fascisme remportèrent un succès retentissant.

La génération de 68 accordait une grande importance à la « théorie ». On avait besoin de lire noir sur blanc que l’éros était le moteur des relations sociales et la sexualité le remède absolu aux structures hiérarchiques et autoritaires. C’est aussi ce que laissaient entendre les écrits d’Adorno, de Horkheimer et de Marcuse sur la « personnalité autoritaire » (1950). Simplifiées, ces thèses ont convaincues toute une génération que la cause première et véritable du fascisme résidait dans la famille autoritaire.

Avec Sexfront, Günter Amendt lança un formidable best-seller (400 000 exemplaires vendus). Soudain, on se mit à imiter passionnément le mode de vie des hippies américains, leur usage très décomplexé des drogues et leur rapport décontracté à la sexualité. Il semblait donc y avoir un moyen « soft » de vaincre l’impérialisme et le capitalisme : la pédagogie antiautoritaire. Elle devait désormais nous aider à dépasser la violence, les schémas de compétition et la répression de la créativité par la société. Le mouvement des kinderladen (jardins d’enfants alternatifs) se mit à prospérer, et, dans les écoles libres, les élèves avaient le droit de décider de quoi ils avaient envie.

Mais les rapports qu’entretenaient les sexes entre eux ne changeaient pas. L’échec rapide des expériences communautaires et l’émergence précoce de la critique féministe menèrent vite à la désillusion. Sexualité et lutte des classes, le livre à succès de Reimut Reiche, également président du SDS (Union socialiste des étudiants allemands), était tout sauf une approbation de la vague sexuelle. Il discernait déjà que les lois d’un marché débridé ne tarderaient pas à l’emporter sur la liberté. Il ne se trompait pas. Les groupes de média firent fortune en vendant l’engagement politique associé au sexe. Des revues comme Konkret, Pardon ou Twen donnèrent l’exemple. Des magazines les imitèrent, les tirages grimpaient en flèche. L’ouverture tout à fait légale d’un grand nombre de cinémas pornos donna des ailes à une nouvelle branche de l’industrie du cinéma. Le secteur de la publicité s’engouffra immédiatement dans ces nouveaux espaces de liberté. Les critiques féministes à l’endroit d’une instrumentalisation de la nudité et des connotations obscènes restèrent lettre morte. L’adage « sex sells » se mua en dogme de la vente. En l’espace de peu de temps, le marché avait battu la « Révolution » à plate couture.

L’Autriche contribua aux débats acharnés sur les orientations à venir grâce aux interventions psychologico-politiques de l’ « actionnisme viennois ». Lors des évènements qu’ils organisaient, comme par exemple Blutorgel (Orgues de sang) et Orgien-Mysterien-Theater (Théâtre des orgies et des Mystères), Hermann Nitsch, Otto Muehl, Günter Brus et Adolf Frohner, qui en étaient les instigateurs, pataugeaient dans le sang, les excréments et les tripes d’animaux. Le but de telles actions, disait-on, était de faire vivre à l’individu une catharsis qui devait lui permettre de se retrouver lui-même en affrontant le sang et la mort. L’Action Analytical Organisation(AOO), fondé par Otto Muehl en 1970, connut une grande popularité. En effet, elle s’attaquait à toute les structures de l’ordre psychosocial de la société, de l’éducation à la propreté jusqu’à la famille en passant par la religion. Des thérapies importées de Californie étaient censées « désarmer » le moi des différents membres et promouvoir une société créative grâce à une « sexualité libre » fonctionnant selon les principes de la propriété collective et l’autonomie dans l’éducation des enfants. D’éminents catholiques de gauche, tels qu’Otto Mauer, prédicateur attaché à la cathédrale Saint Etienne, et Günther Nenning, rédacteur en chef de Neues Forum (« nouveau forum ») et présentateur du talk-show « Club 2 » de l’ORF (fondation autrichienne de droit public chargé de la radio télédiffusion), accompagnèrent l’actionnisme viennois en lui prodiguant tous leurs encouragements. Il s’avéra par la suite que l’AAO était une secte totalitaire entretenant des camps de travail et se livrant assidûment aux abus sur les enfants. En 1991, Muehl fut condamné à sept années de prison, qu’il purgea intégralement, « pour atteinte à la morale, immoralité envers les mineurs allant jusqu’au viol, infraction à la loi sur les stupéfiants et subordination de témoins ».

Après les aventures diverses et variées dans l’univers éreintant de la scène autrichienne, il me fallut me réadapter à l’Allemagne où j’avais accepté l’offre d’une librairie et maison d’édition de gauche, le collectif Politladen Erlangen, tout en m’immergeant profondément dans l’univers des colocations et autres scènes alternatives en plein essor. Il s’ensuivit une kyrielle de dérives érotiques et affectives aussi épuisantes les unes que les autres. Dans une commune rurale de Franconie, j’ai approfondi les « modes de vie alternatifs ». Les huit personnages qui s’étaient regroupés là – cela allait de la Californienne déjantée au Souabe accro au travail-tinrent le coup pendant deux ans. Puis nous nous dispersâmes qui à San Francisco, qui à Poona, qui encore en Andalousie, à Berlin, ou dans le midi de la France.

Pour ma part, j’atterris à Francfort au magazine satirique Pardon. Le rédacteur en chef, Hans A. Nikel, avait concocté un mélange très réussi de « critique sociale » gauchiste, de photos coquines de nus féminins, de satire et autres niaiseries. C’était le magazine classique des années 1968. Mais quand, sous l’influence de sa femme, il se mit soudain à faire de la publicité pour le gourou Maharishi, ses rédacteurs démissionnèrent et fondèrent le magazine concurrent Titanic. Par la suite Nikel alla pêcher des gens de mon espèce pour faire le lien avec la culture des « Spontis », « spontanéités des masses ». C’étaient des groupes d’activistes politiques de gauche dans les années 1970-1980. Ils se voyaient comme les héritiers de l’APO, opposition extraparlementaire, et de la génération de 1968 et la culture alternative.

Ce mélange très spécial de politique, de satire et de sexe était extraordinairement stimulant. Mais nous ne soupçonnions pas un instant, à cette époque, que l’instrumentalisation et la désérotisation de la sexualité déboucheraient sur un marché se montant à des milliards de dollars. Les jeux sexuels dévoyés occupent aujourd’hui une place considérable aussi bien dans la presse de qualité ou les séminaires de théologie morale moderne. Et, à l’échelle mondiale, le secteur de l’industrie pharmaceutique lança un best-seller absolu avec le viagra présenté comme « engrais artificiel pour les reins fatigués ».

Lorsque l’éditeur Nikel vendit le magazine Pardon, j’ai accepté une offre de Dany Cohn-Bendit pour être rédacteur pour Pflasterstrand, le magazine de la ville de Francfort. Les principes antitotalitaires de la publication m’attiraient. Nous nous moquions de la « guérilla urbaine », prenions fait et cause pour Solidarnosc contre le communisme soviétique, nous avons alors inventé la politique « réalo » des Verts. Nos levées de boucliers aussi incessantes qu’enflammées visaient les « fundis », les esprits sectaires et ces Verts, apôtres de la pédophilie et qui prêchaient la légalisation des relations sexuelles entre adultes et enfants. Nous menions une polémique opiniâtre contre les prétendues notions d’émancipation dont nous cherchions à révéler les conséquences totalitaires.

De tous les opposants publics au totalitarisme, c’est Karol Wojtyla qui me faisait à l’époque l’impression la plus forte. Il est devenu pape en 1978 sous le nom de Jean-Paul II, et son charisme faisait trembler les dirigeants du Kremlin bien plus encore que ces derniers ne redoutaient les ouvriers polonais. L’attentat perpétré contre lui par un tueur à gages et auquel il survécut contre toute attente, présageait déjà de l’effondrement de la « glorieuse Union soviétique ».

A la question de Staline « Combien de divisions le Vatican a-t-il ? », l’histoire universelle avait répondu par un miracle. Sans le moindre avion de combat, le pape s’avéra plus fort que des dirigeants de la plus grande puissance militaire du monde. En 1991, cet empire moralement décati et désarmé spirituellement volait en éclats.

Entre-temps, j’étais devenu lecteur pour les éditions Eichborn à Francfort, qui publiait depuis 1989 une collection très appréciée des bibliophiles : Anders Bibliotehek » (l’ « autre bibliothèque »). Hans-Magnus Enzensberger, qui la dirigeait, me poussait à publier un de mes manuscrits sur l’univers étrange et fascinant des saints. Je sentais aussi qu’il m’encourageait à solliciter le cardinal Joseph Ratzinger en vue de publier un livre d’entretiens avec ce « grand inquisiteur » du pape polonais.

En 1995, je m’établis à mon compte comme agent littéraire et récupérai Peter Seewald, ancien communiste et journaliste du Spiegel comme interviewer. Les recherches pour trouver l’éditeur idoine me donnèrent un avant-goût des dispositions que l’on nourrissait à l’égard de ce futur pape allemand. « Nous n’offrons pas de podium à ce réactionnaire. » C’était encore la réponse la moins désagréable. Certains allèrent même jusqu’à solliciter les expertises de théologiens catholiques. Elles étaient dévastatrices : Ratzinger, l’adversaire de toute forme de théologie progressiste, l’adversaire de Hans Küng, ce chouchou des médias, cela ruinerait la réputation de la maison d’édition. Le seul à faire preuve d’un certain courage fut Ulrich Frank-Planitz, l’ancien responsable de la publication protestante Christ und die welt, qui était passé à la « Deutsche Verlagsanstalt » (DVA) comme directeur général. Les entretiens avec le cardinal furent donc menés avec beaucoup de brio par Seewald à qui Ratzinger fit des réponses très lucides. De surcroit, Seewald finit même par retrouver le chemin de l’église. Le livre parut sous le titre Le sel de la terre et devint un best-seller mondial traduit dans plus de trente langues.

Et maintenant un quart de siècle plus tard, j’entends de nouveau les accents libérateurs et le ton clair de sa voix de l’époque : « Catholiques de tous les pays, réveillez à nouveau l’église, unissez-vous – et défendez votre foi ! ».

Fontgombault : la stabilité pour trouver Dieu Dom Pateau

publié le 7 janv. 2020 à 11:43 par Pierre Roland-Gosselin

Fille de Solesmes, l’abbaye Notre-Dame de Fontgombault remonte au XIe siècle et, depuis sa renaissance en 1948, a déjà essaimé cinq fois.

Entretien avec Dom Jean Pateau, son Père Abbé.
Propos recueillis par Christophe Geffroy © LA NEF n°321 Janvier 2020

Dom Jean Pateau célébrant la messe à Fontgombault.
Dom Pateau célébrant la messe à Foncaubault

La Nef : Quelle est l’utilité d’un moine contemplatif dans une société aussi utilitariste et « connectée »
que la nôtre, si éloignée de la prière et de la vie spirituelle ?

 

TRP Dom Jean Pateau :

Saint Benoît fait prononcer à ses moines trois vœux :

stabilité,

conversion de ses mœurs

et obéissance.

Je crois que le message du moine au monde passe aujourd’hui plus particulièrement par le vœu de stabilité.
Conversion des mœurs et obéissance ne semblent plus guère audibles.

Le monastère, par ses bâtiments, évoque déjà cette stabilité.

La communauté, l’enseignement qui y est dispensé, s’inscrivent aussi dans cette perspective de durée, de tradition.

Se retirant d’un monde liquide, sans repères, les retraitants viennent chercher auprès des moines une stabilité propice
au contact avec Dieu.

Même non croyants, des touristes de passage ressentent ce contraste.

Dieu seul est source de la stabilité monastique.

Le moine donne l’exemple d’un être « connecté » avec le Ciel : « Est moine celui qui dirige son regard vers Dieu seul,
qui s’élance en désir vers Dieu seul, qui est attaché à Dieu seul, qui prend le parti de servir Dieu seul, et qui,
en possession de la paix avec Dieu, devient encore cause de paix pour les autres. 
» (Saint Théodore Studite)

 

Le contraste entre le « monde » et le cloître paraît plus grand qu’il ne l’a jamais été : dans ce contexte,
d’où viennent vos vocations, sont-ils des jeunes hommes déjà quelque peu préparés par leur vie antérieure
à cette ascèse ou sont-ils le simple reflet des jeunes d’aujourd’hui, vivant l’instant présent avec la peur
de tout engagement ?

 

Il faut reconnaître que nous recevons des vocations de tous les horizons. Selon les provenances, le chemin
sera plus ou moins difficile, plus ou moins long.

La peur de l’engagement est assez banale. Le drame est quand cette peur dure.

Saint Benoît donne comme critère de discernement : « si le novice cherche vraiment Dieu. »
Les mots ont leur poids : chercher, vraiment, Dieu.

 

Comment présenteriez-vous la vocation et la spiritualité bénédictines en quelques mots ?

 

Je dirais une vie familiale, sous l’autorité paternelle de l’Abbé et consacrée à la louange de Dieu dans la célébration

solennelle de l’office divin, l’Opus Dei (l’œuvre qui a Dieu pour auteur), dans la sanctification de la journée

à travers le travail manuel et la charité fraternelle. Le moine se sanctifie au contact du sacré, du beau qui vient de Dieu

et qui a aussi Dieu pour objet : beauté de la liturgie, beauté d’une famille où est mis en pratique par des êtres pécheurs

le double précepte divin de l’amour de Dieu et du prochain.

 


 

Depuis le motu proprio de 1988, votre abbaye a repris la « forme extraordinaire » du rite romain :

comment vous situez-vous sur cette question liturgique et jugez-vous qu’elle a évolué depuis cette date,

et notamment depuis l’autre motu proprio, celui de Benoît XVI en 2007 ?


L’abbaye bénéficie d’un régime un peu particulier. Nous usons pour la Messe conventuelle d’un rite proche du Missel de 65, intermédiaire entre le Missel de 62 et le Missel actuel. Par ailleurs, nous utilisons le nouveau calendrier pour le sanctoral.

Il est incontestable que le droit de cité du Missel de 62, appelé désormais forme extraordinaire, s’est affermi et pacifié

depuis 1988.

Considérant l’immense trésor de la liturgie, tant au plan des rites que du chant grégorien, il serait souhaitable que

l’Église en fasse davantage bénéficier ses fidèles.

Une liturgie qui atteint son but met en contact avec Dieu. Il n’est pas nécessaire que le fidèle comprenne tout.

Mais il est indispensable qu’il comprenne que ce à quoi il assiste est saint, et que cela le porte à la sainteté.

Je persiste à penser que l’influence mutuelle des deux missels, telle que proposée par le pape Benoît, serait

d’une grande fécondité pour l’Église.

L’enrichissement de l’Ordo Missæ actuel en offrant la possibilité d’user de la formule de l’offertoire selon

la forme extraordinaire, des gestes traditionnels d’adoration (signes de Croix, génuflexions) répondrait

aux attentes de bien des prêtres.

Pourquoi avoir peur de cela ?

Le retour du sacré réconciliera les fidèles avec la célébration de la Messe.

Voyez le succès des processions, des fêtes des saints locaux, qui reviennent au goût du jour.

Une belle liturgie attire les familles et les jeunes. C’est indéniable.

La liturgie est le lieu de la rencontre de la communauté avec celui qui est le Vrai par excellence,

le lieu où Dieu dit son Nom : « Je suis » (Ex 3,14). L’homme aime entendre et réentendre cette parole.

 

Nous sortons d’un synode sur l’Amazonie qui, après celui sur la famille et l’exhortation qui l’a suivi, a ébranlé

une partie des fidèles et semble diviser l’Église, surtout sur les questions de l’ordination d’hommes mariés

et des « ministères » féminins : comment vous-même, avec le recul du moine qui est hors du monde,

analysez-vous ces événements et que diriez-vous aux fidèles déstabilisés ?

 

Oui, même derrière les murs de la clôture monastique, la détresse, l’inquiétude, de tant de fidèles, de prêtres

nous parvient. Je suis meurtri de voir la confiance, parfois l’amour, de l’Église, du Saint-Père profondément atteints.

Lors de l’institution de l’Eucharistie, le Seigneur a dit : « Faites cela en mémoire de moi » (Lc 22, 19).

Dans ses sacrements, l’Église n’invente pas, elle se souvient et rend présent.

Benoît XVI exprime cela dans un autre contexte : « Ni les artistes, ni les hommes ne découvrent par eux-mêmes

ce qui pourrait être digne de Dieu et beau. Dieu communique à Moïse ce qui convient jusque dans le détail.

La création artistique reproduit le modèle montré par Dieu lui-même. Elle suppose un regard sur l’archétype,

la transposition dans le monde sensible d’une contemplation. En ce sens, la création artistique dans

l’Ancien Testament est un « regarder avec Dieu », et est très différente de la créativité qui consiste aujourd’hui

à faire du nouveau[1] ».

Il me semble que le malaise des fidèles est l’expression du sensus fidelium face à ce qui ressemble davantage

à de la créativité qu’à un « regarder avec Dieu ».

Ce « regarder avec Dieu » est exigeant.

Il implique de faire siens, d’aimer et de respecter, les siècles de Tradition de l’Église.

Il ne s’agit pas simplement de faire du nouveau pour régler des problèmes pastoraux ou de se mettre à la remorque

d’une société décadente.

Que dire alors aux fidèles ?

Avoir confiance et prier.

Aimer l’Église et le Saint-Père toujours.

Se soutenir sans médire.

Les idéologies et les idéologues, même influents, passeront.

« Dieu pardonne toujours, l’homme quelquefois, la nature jamais. »

Je doute beaucoup que la solution des problèmes se trouve dans les bricolages mais plutôt dans un recentrage

sur l’intégralité du message du Christ annoncé et vécu.

 

Beaucoup pensent, derrière le pape lui-même, que l’un des problèmes actuels de l’Église tient au « cléricalisme »

hérité du passé tridentin de l’Église, et cela n’a pas été avancé seulement pour « expliquer » les « abus sexuels »

dans l’Église : qu’en pensez-vous et comment expliquer justement l’ampleur effrayante de ces affaires d’« abus sexuels » ?

 

J’avoue m’interroger souvent sur ce mot de « cléricalisme », du moins je souhaiterais qu’on soit plus clair sur ce qu’il recouvre et sur ce qu’il cache.

On me rapportait il y a peu le refus obstiné de laïcs chargés des obsèques qu’un prêtre ami célèbre une Messe d’enterrement, suivant la volonté expresse de la défunte, par ailleurs impliquée depuis longtemps dans sa paroisse, et de sa famille, au prétexte qu’il en avait été décidé ainsi. Voilà bien un cas de « cléricalisme » que je définirais volontiers comme un abus de pouvoir sur fond religieux ou de culte, même commis par des laïcs.

Face à la thèse de la Scriptura Sola (l’Écriture Seule) issue de la réforme protestante, le concile de Trente avait renforcé la structure hiérarchique et visible de l’Église, la recentrant autour du sacerdoce. Le concile Vatican II, en s’attachant à l’Église comme mystère de communion, offrait des éléments qui permettaient de préciser une vision trop unilatérale. Malheureusement, il est vite apparu que pour certains, il ne s’agissait pas seulement de cela. Les interventions contre la conception tridentine (mais n’est-ce pas celle de la Tradition ?) du sacerdoce fondé par le Christ, et reprises avec complaisance par certains médias, en témoignent.

J’aime beaucoup revenir aux paroles prononcées par Benoît XVI à la loggia de Saint-Pierre juste après son élection : « Après le grand pape Jean-Paul II, messieurs les cardinaux m’ont élu moi, un simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur. Le fait que le Seigneur sache travailler et agir également avec des instruments insuffisants me console. Nous allons de l’avant, le Seigneur nous aidera et Marie, Sa Très Sainte Mère, est de notre côté. Merci. »

Tout est dit. L’antidote contre le cléricalisme, qu’il soit attribué à la réforme tridentine, issu du dernier concile, ou encore fruit d’idéologies que l’on peut voir à l’œuvre dans des Églises locales ou dans l’Église universelle, parfois sous couvert de démarches synodales habilement manipulées, c’est l’humilité et le désir de travailler selon le Seigneur. Ce n’est pas céder à la tentation du bricolage idéologique en vue d’un sacerdoce plus efficace, mais accepter que le Seigneur a ses voies, et qu’il se plaît à utiliser des instruments à nos yeux insuffisants, des êtres peu nombreux, incarnés, faibles et pauvres, pécheurs.

Au sujet des « abus sexuels » dans l’Église et de leur ampleur, je suis assez étonné qu’on ne replace pas ceux-ci dans le contexte actuel d’un libéralisme quasi-total au plan de la sexualité. Ce qui touche à la reproduction et à la nourriture fait l’objet d’un instinct nécessaire à la pérennité de l’espèce humaine et à la vie.

Le péché, s’appuyant sur cet instinct, en a fait un lieu de quête du plaisir allant jusqu’à la destruction de l’autre, comme c’est le cas dans l’avortement (la société demeure en déni sur ce point) ou comme, on le découvre maintenant, au plan psychologique chez les enfants abusés et chez les femmes et certains hommes.

Le corps humain devient marchandise.

Ces « abus » cachés longtemps par une société idéologiquement permissive, pas seulement par l’Église mais aussi dans les institutions scolaires, sportives, et surtout dans les familles, apparaissent aujourd’hui au grand jour. François citait ainsi Benoît XVI dans l’introduction à sa deuxième encyclique Laudato si, en évoquant les blessures de l’environnement naturel et social causées par le comportement irresponsable de l’homme : « Toutes, au fond, sont dues au même mal, l’idée qu’il n’existe pas de vérités indiscutables qui guident nos vies, et donc que la liberté humaine n’a pas de limites. On oublie que “l’homme n’est pas seulement une liberté qui se crée de soi. L’homme ne se crée pas lui-même. Il est esprit et volonté, mais il est aussi nature” » (n. 6).

L’idéologie rend l’intelligence captive de la volonté alors que dans un acte responsable, l’intelligence offre un cadre à la volonté : la vérité. Incapable de se remettre en question, de s’atteler à discerner la vérité sur l’homme et de s’y soumettre, la société, en face de situations manifestes d’échec qui se développent désormais à grande échelle et de plus en plus rapidement, cherche des boucs émissaires. L’Église est en tête de liste, car elle s’est toujours portée en défenseur de la moralité, de l’homme ayant reçu en don de Dieu un corps et une âme. La prendre en défaut, c’est poursuivre l’œuvre de destruction entreprise contre elle depuis bien longtemps, en ignorant que c’est probablement le dernier lieu où des paroles de vérité et de miséricorde sur l’homme, sur sa nature, sont encore prononcées.

Ceci étant dit, il ne s’agit pas de disculper des silences coupables, d’ignorance, de peur face aux conséquences prévisibles, face aussi à un monde sans pitié, mais simplement de les replacer dans leur contexte et surtout de susciter un examen de conscience vis-à-vis de la promotion médiatique et légale de tant de turpitudes depuis longtemps coutumières de notre humanité malade.


 

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Tout cela évoque une situation de crise dans l’Église, corroborée par les chiffres très faibles, en nos pays d’Europe occidentale, de pratique religieuse et de vocations : tout cela ne démontre-t-il pas une perte importante de la foi d’abord chez les chrétiens eux-mêmes, et comment a-t-on pu en arriver là si rapidement ?

 

Nous touchons là une question cruciale, taboue : pourquoi tant de communautés chrétiennes, tant de familles chrétiennes ne donnent-elles plus à l’Église de vocations ? Pourquoi y a-t-il beaucoup moins de jeunes qui, à l’image du Christ et à sa suite, veulent tout donner ?

Depuis des décennies, l’Église a été humiliée par la société.

Elle est l’« opium du peuple », du petit peuple, selon la formule bien connue.

Je ne suis pas certain pourtant que cette humiliation soit la raison du déclin de la pratique religieuse et du nombre des vocations.

En écoutant les propos de chrétiens, de prêtres, d’évêques parfois, on en arrive à se demander qui professe la foi de l’Église dans son intégralité ? Ceux qui militent pour une évolution du sacerdoce, pour une désacralisation de la fonction du prêtre me semblent ne pas avoir compris ce qu’est le sacerdoce catholique.

Pour le comprendre, il faut avoir rencontré le Christ dans un prêtre, un religieux, une religieuse, totalement offerts.

L’esprit critique met en doute tout ce qui n’est pas évident aux sens, tout ce qui ne semble pas utile au quotidien. Et Dieu n’est pas évident. Les vocations sacerdotales ou religieuses ne le sont pas non plus. Comment un jeune pourrait-il engager sa vie dans de telles conditions sans le désir profond d’être un disciple totalement donné ?

 


 

Ces questions révèlent une situation inquiétante : y a-t-il, malgré cela, des raisons d’espérer des lendemains meilleurs, un renouveau de la foi et de l’Église ? Et avez-vous des exemples concrets ? Pensez-vous que la France ait un rôle particulier à jouer dans un tel renouveau ?

 

Après le Vendredi Saint vient le matin de Pâques, le disciple du Christ est un homme d’espérance parce que son espérance est fondée sur le Christ ressuscité. Des raisons d’espérer, oui, il y en a ; le tout est de porter le regard où il faut.

Quand je vais à quelques pas de l’abbaye auprès de la communauté des Petites Sœurs disciples de l’Agneau, où deux sœurs valides et huit sœurs trisomiques mènent une vie de prière et de travail, je me dis qu’il y a lieu d’espérer. L’Église demeure proche des faibles.

Je sais aussi l’offrande généreuse de tant d’évêques, de prêtres, de religieux et de religieuses, de fidèles. Dieu sait tout cela.

Je dis volontiers aux jeunes : « Oui, cela vaut la peine de cheminer à la suite du Christ en répondant à l’appel du sacerdoce ou de la vie religieuse. Si vous avez obtenu un meilleur sort que les apôtres, soyez heureux mais ne l’espérez pas ! Ce n’est pas le programme habituel. Votre Maître a été fécond par la Croix. »

On peut épiloguer longtemps et en vain sur la situation de l’Église dans le monde, sur ce qui se passe à Rome, et oublier que l’urgence, c’est que tous nous soyons d’authentiques porteurs du Christ.

Le monde abonde de médias qui déversent mensonges, haines et tristesses, qui œuvrent à la dégradation de la société, qui attisent la zizanie entre les hommes.

Le monde manque de médiateurs entre les hommes, entre Dieu et l’homme.

Il manque d’hommes et de femmes de paix et de compassion, de miséricorde et de pardon. Il manque de prêtres, de religieux, de religieuses tout donnés à Dieu.

Il manque de chrétiens convaincus que le message du Christ dans sa vérité intégrale, non pas bricolé, édulcoré, est beau, fécond.

Le monde manque de témoins.

Venus des vastes étendues désertes, les cris de détresse des hommes de notre temps ne résonneront-ils pas dans le cœur de jeunes généreux ?

L’appel se fait pressant.

Je ne doute pas que la réponse viendra.

Quant au rôle de la France ?

On reproche souvent aux Français leur manque d’humilité. Le salut vient du Christ. Mais il est vrai que la « Fille aînée de l’Église » a le devoir de donner l’exemple.

Prions pour que le Saint-Esprit accorde toujours plus aux évêques le don de force et de science, afin qu’ils enseignent à temps et à contretemps.

Prions aussi pour que les prêtres et les fidèles accueillent l’enseignement authentique de l’Église. Qu’ils ne se laissent pas manipuler par les idées du temps ou par des médias « catholiques », derniers défenseurs d’idéologies dépassées et qui ont depuis longtemps démontré leur infécondité.

Je crois aussi que la France retrouvera son rôle dans la mesure où elle aimera Marie, la servante fidèle et aimante, dont le Seigneur a regardé l’humilité.

 


 

Vous avez publié en 2017 un livre sur Le salut des enfants morts sans baptême (Artège) qui tend à défendre l’idée d’un salut conféré par Dieu aux enfants morts sans baptême, rendant ainsi « obsolète » la théorie des limbes : pourriez-vous d’abord nous expliquer votre thèse en quelques mots puis nous dire comment elle a été reçue, notamment dans les milieux théologiques ? Une précision du Magistère sur cette question vous semble-t-elle imminente ?

 

Soulignons d’abord que la théorie des limbes n’a pas été reprise dans le Catéchisme de l’Église Catholique, mais que celui-ci enseigne au n°1261 : « Quant aux enfants morts sans Baptême, l’Église ne peut que les confier à la miséricorde de Dieu, comme elle le fait dans le rite des funérailles pour eux. En effet, la grande miséricorde de Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés (cf. 1Tm 2,4), et la tendresse de Jésus envers les enfants, qui lui a fait dire : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas » (Mc 10,14), nous permettent d’espérer qu’il y ait un chemin de salut pour les enfants morts sans baptême. D’autant plus pressant est aussi l’appel de l’Église à ne pas empêcher les petits enfants de venir au Christ par le don du saint Baptême[2] ».

La question qui se pose est de savoir si on doit s’en tenir à une espérance de salut pour ces enfants, ou si l’interprétation de l’Écriture et notamment le texte de St Paul peut conduire à affirmer ce salut.

Ajoutons aussi le texte très fort d’Isaïe : « Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Quand bien même les mères oublieraient, moi, je ne t’oublierai pas. » (49, 15)

L’Église demeure seule interprète authentique de l’Écriture et seule a le pouvoir d’y discerner une volonté positive de Dieu d’accorder le salut à ces enfants. Dieu n’est pas lié par l’usage des sacrements pour conférer la grâce du salut. Le livre s’applique à montrer la convenance, la cohérence d’une telle volonté. Une objection possible à une précision du Magistère est qu’il ne faut pas risquer de relativiser la nécessité du baptême. Il me semble pourtant que si l’Église affirmait le salut de ces enfants, il serait souhaitable d’intégrer cela dans un texte rappelant aussi l’obligation qu’ont les parents de faire baptiser leur enfant le plus tôt possible.

Ce n’est pas parce que Dieu interviendrait lorsque le sacrement n’a pas été conféré par omission des parents ou par impossibilité (fausse couche ou avortement), que l’homme devrait se dispenser d’accomplir son devoir.

Quel plus bel acte pour des parents, pour un prêtre que d’introduire par le sacrement l’enfant dans la communion de grâce qu’est le peuple de Dieu, l’Église !

Le livre a été bien reçu dans l’ensemble dans les milieux théologiques, certains regrettant qu’il se limite à la pensée de saint Thomas, ce qui n’est pas tout à fait juste. Je dois dire que c’est surtout de la part des femmes que j’ai reçu des témoignages émus.

La lecture de la dernière partie du livre plus accessible leur rendait une espérance, une joie. Quant à savoir si le Magistère envisage une précision, je l’ignore. Je crois que si elle pouvait être donnée, elle serait bienvenue dans le monde actuel.

Dans un monde qui méprise, exploite, et la nature et le charnel, ce serait l’occasion d’affirmer haut et fort que Dieu n’est pas avare de sa miséricorde, mais sauve ce qui a été mis au rebut par l’avortement, ou par les défaillances de la nature.



[1] Benoît XVI, L’esprit de la musique, Artège 2011, p. 69.

[2] Catéchisme de l’Église catholique, n° 1261, Centurion-Éditions du Cerf-Fleurus-Mame, Paris, 1998., p. 274.


Les religions face à la science_ Figaro Magazine du 11/10/2019

publié le 3 nov. 2019 à 15:39 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 3 nov. 2019 à 15:44 ]

 

Le Figaro Magazine  du 11 octobre 2019

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PROPOS RECUEILLIS PAR OLIVIER MICHEL

 

A l’heure de l’examen de la loi bioéthique à l’Assemblée nationale, les plus hauts dignitaires religieux catholique, protestant, juif et musulman ont accepté de répondre à nos questions et se prononcent sur la PMA, la GPA, l’homosexualité et la laïcité.

 


 

Votre dogme n’est-il pas dépassé par les évolutions de plus en plus rapides de la société ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France :

Le dogme catholique permet au contraire de regarder les évolutions de la société avec lucidité et espérance. Nous vivons d’immenses changements qui peuvent toucher la nature même de l’être humain. Notre foi chrétienne nous assure que Dieu a créé tout être comme un acte de pure bonté. Son image en nous est plus forte que toutes les déformations que nous pouvons y apporter.

 

Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman (CFCM) :

La rapidité de l’évolution de la société, justement, nous déconnecte parfois du sens profond de l’existence, que seule la spiritualité, dans ce monde trop « désenchanté », continue à toucher. La vitalité actuelle de l’islam n’est pas étrangère à ce constat. Elle s’observe chez de nombreux jeunes qui vivent pleinement et sereinement la société d’aujourd’hui. Ils doivent représenter pour tous les autres des modèles d’adaptation du dogme à la modernité pour une religion éclairée, contre tous les archaïsmes.

 

François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France :

Le christianisme est porteur d’un message de libération: les dogmes qui tentent, au cours des âges, de rendre compte de ce message sont des étapes utiles de la pensée, mais ils sont comme les bornes qui balisent les limites d’un chemin: il faut les repérer pour savoir où l’on en est, mais il faut aussi savoir avancer et les dépasser pour marcher librement…
Il y a des dogmes anciens et utiles. D’autres, comme d’autres bornes d’un chemin, sont moins utiles ou recouverts par les feuillages de l’histoire et les protestants passent leur route sans y attacher trop d’importance.

 

Haïm Korsia, grand rabbin de France :

La particularité du judaïsme tient au fait qu’il n’est pas un dogme, mais un chemin de vie, qui, parce qu’il ne tient pas compte des modes, est indémodable. La Bible raconte l’histoire universelle de l’homme et de la femme, qui peut s’inscrire et se transposer en tout lieu et en tout temps.

 


 

Que dites-vous à ceux de vos fidèles qui souhaitent que la loi « divine » remplace la loi républicaine ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Jésus a répondu à cette question en disant « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ! » Beaucoup de choses sont à César: la force armée, le commerce, la monnaie, les routes… La loi de Dieu ne résout pas les questions posées par l’organisation de la vie humaine : elle prépare la route à la grâce de Dieu qui, seule, libère du péché pour que nous soyons libres de choisir le meilleur. Dans le cadre délimité par la loi civile, chacun doit apprendre à déployer sa liberté de viser le bien et même le meilleur.

 

Dalil Boubakeur :

Je commence par les renvoyer à un verset du Coran : « Obéissez à Dieu, au Messager et à ceux qui détiennent le commandement » (IV, 59).

La jurisprudence des quatre Ecoles de droit musulman exige l’obéissance envers ceux qui exercent l’autorité sur un lieu donné.

En France, la loi républicaine, à commencer par la loi de 1905, nous permet de vivre ensemble et de protéger la liberté religieuse de chacun.

Tous les pays à majorité musulmane, depuis l’adoption de la laïcité en Turquie par ­Atatürk, en 1924, suivent aussi cette règle de vie en commun avec tous les croyants et les non-croyants, à l’exception de certains régimes islamistes ou intolérants.

 

François Clavairoly :

Dans la grande lutte de ces trois derniers siècles entre les défenseurs des droits de Dieu et ceux des droits de l’homme, les protestants ont choisi. Les droits de l’homme, mettant chacun à équidistance de la loi, établissant l’égalité, la liberté et la fraternité, ont permis à chacun de vivre sa foi en sécurité. Aujourd’hui, sur des questions éthiques complexes et parfois douloureuses, certains en appellent fortement à Dieu. Le protestantisme préfère vivre la tension permanente entre l’éthique de conviction, toujours sincère, et celle de responsabilité, toujours difficile à vivre. La parole chrétienne doit donc se faire entendre en République, mais comme étant une parmi d’autres, en vue de la fabrication commune des lois du pays.

 

Haïm Korsia :

Dina de malkhouta dina - « la loi du pays est notre loi » - nous apprend le Talmud, comme d’ailleurs l’importance d’habiter dans une ville où le chef fonde son autorité sur la loi du pays. Ces enseignements ne pourraient être plus clairs. Ils ne souffrent en effet d’aucune ambiguïté et traduisent parfaitement la façon dont les juifs, de tout temps, se sont pleinement associés à la vie de la cité, en faisant toujours leurs, les lois du pays dans lequel ils résident.


 

Les livres saints ne sont-ils pas devenus de simples livres d’histoire face aux progrès de la science ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Depuis le concile Vatican II, au contraire, nous proclamons, au cœur de la messe, de larges passages de l’Ancien et du Nouveau Testament. Plus que jamais, nous croyons que l’écriture de l’Ancien et du Nouveau Testament porte la parole de Dieu qui vient rejoindre la liberté des hommes de tout temps et de tous lieux.

 

Dalil Boubakeur :

Dès le XIIe siècle, Averroès concevait l’absence de contradiction entre les vérités transmises par les prophètes et celles apportées par les savants. Cette concordance n’est-elle pas inscrite dans le Coran, où les mots « raison », « connaissance » et « science » apparaissent 750 fois ?

Je pense qu’il est donc nécessaire de se départir des lectures trop littérales ou trop figées des textes sacrés, tout en admettant que de grandes inconnues métaphysiques demeurent. « Le jour viendra-t-il jamais où nous sentirons avec les doigts de la main les grands secrets que nous ne percevons que par les doigts de la foi ? » se questionnait ainsi Khalil Gibran.

 

François Clavairoly :

Si l’on considère que la Bible est comme une lettre d’amour, une sorte de billet doux qui est adressé à l’humanité par celui qui l’aime au point de mourir pour elle en Christ, alors il nous revient de la lire et de la relire avec affection et respect, il nous revient d’en interpréter le message avec confiance et impatience puisque nous en sommes les destinataires. Depuis la Réforme, les chrétiens ont scruté ce texte, avec tous les outils mis à leur disposition par la science : philologie, histoire, archéologie, linguistique, sociologie, etc.

La Bible n’est donc pas un texte sacré, intouchable, ininterprétable. Elle est épopée et narration qui donne sens à l’existence humaine à qui sait la prendre avec sérieux, comme un conte pour adulte. Aucune contradiction entre science et exégèse, au contraire ! Mais, elle exige de chacun que la lecture ne soit pas paresseuse ou instrumentalisée par des a priori moraux ou idéologiques.

 

Haïm Korsia :

Les livres saints peuvent à première vue apparaître comme des livres d’histoire, car ils racontent l’Histoire avec un grand H. Pour autant, elle n’est jamais contée de manière distanciée, mais s’attache toujours à des personnages clés. Tout un chacun peut donc y retrouver, tout ou partie de son histoire personnelle, car ils ont été pensés pour raconter l’histoire des hommes.

C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles beaucoup se réfèrent à eux, tant ils agissent en miroir sur leurs situations contemporaines.

 


 

Les croyants homosexuels occupent-ils la même place au sein de l’Eglise que les autres croyants ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Personnellement, lorsque je célèbre la messe, je ne cherche pas à mettre des étiquettes sur les fidèles rassemblés. L’Eglise est la communion de tous ceux qui veulent marcher à la suite du Christ et se laisser emmener un peu plus loin dans la rencontre avec Lui.

 

Dalil Boubakeur :

La même fraternité doit unir tous les hommes et toutes les femmes sans jugement sur la nature humaine, dont la définition revient au Créateur. En tant que médecin qui fut directement confronté à la période noire du VIH, je n’ai vu que des êtres humains dont les souffrances étaient décuplées par les incompréhensions et les accusations inopportunes d’autrui.

 

François Clavairoly :

Quiconque croit est appelé à vivre sa foi dans le monde et dans l’Eglise. Sans condition liée à l’origine, la nationalité, l’option politique ou l’orientation sexuelle.
« En Christ, il n’y a plus ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre. » Certes il aura fallu du temps pour que cela se réalise. Et il serait faux de dire que l’homosexualité ne fait pas encore débat notamment dans les Eglises de type conservateur.

 

Haïm Korsia :

Personne ne se présente dans une synagogue en revendiquant son orientation sexuelle. Il n’est donc pas question qu’il y ait de discrimination au sein d’un lieu de culte.


 

Les homosexuels ont-ils le droit de se marier ? D’adopter des enfants et de se marier religieusement ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Nous recevons dans la révélation biblique que la plus forte image de la relation que Dieu voudrait avoir avec les hommes est l’union conjugale de l’homme et de la femme. Le sacrement de mariage n’a alors de sens qu’entre un homme et une femme. C’est un progrès pour une société que d’accepter sans violence la diversité de ses membres mais il est frappant de constater que tout le monde aujourd’hui, notamment les personnes homosexuelles, veut être dans la norme, ou même prétend déterminer la norme.

 

Dalil Boubakeur :

Les religions monothéistes ont construit un modèle parental et familial auquel elles sont toujours attachées. Elles ont le droit de le défendre, tout en comprenant les nouvelles aspirations de la société, tout en luttant auprès de leurs fidèles contre les différentes formes de rejet des homosexuels, pour le bien commun et l’avenir.

 

François Clavairoly :

Dans la mesure où l’accueil des homosexuels dans beaucoup d’églises protestantes de tradition luthérienne, réformée ou anglicane est d’ores et déjà en cours, de même que dans certaines d’entre elles existent la possibilité de bénir des couples homosexuels, et dans la mesure aussi où l’exercice du ministère pastoral par des personnes homosexuelles est autorisé, les phénomènes d’homophobie, de rejet ou de discrimination ne sont plus ­acceptables. Le protestantisme dans son ensemble, y compris par conséquent dans sa version évangélique, est largement traversé par ce débat.

 

Haïm Korsia :

La Bible ne voit pas dans l’homosexualité la perpétuation de la société. On ne peut décemment pas demander aux religions, du fait notamment de leur antériorité, d’entériner la loi et ses évolutions. Cela n’enlève évidemment rien à l’acceptation et à la conformité avec loi civile.


 

Quelle est votre position face à la PMA et à la GPA ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

La PMA et la GPA contribuent à organiser une procréation sans corps. Or, fondamentalement, le lieu digne de l’émergence de la vie humaine, c’est l’étreinte corporelle d’un homme et d’une femme qui se sont donnés l’un à l’autre, comme des époux, en s’engageant par leur union à créer un espace aussi apaisé que possible où l’enfant pourra grandir. La souffrance de ne pas pouvoir avoir d’enfant, souffrance indéniable, devrait pouvoir être transfigurée dans une capacité d’engagement, de don de soi, de partage. Cela suppose de la part de ceux qui ont des enfants beaucoup d’attention, de délicatesse, de générosité, de gratitude à l’égard de ceux qui n’en ont pas.

 

Dalil Boubakeur :

Les diverses techniques de PMA ne posent aucun problème. L’islam interdit toutefois la rupture du lien biologique de parenté. Il n’est donc pas en accord avec les donations anonymes et la GPA, dans laquelle l’embryon est dépourvu de ce lien avec la mère ou avec les deux parents.

 

François Clavairoly :

Le protestantisme exprime ses réticences à l’ouverture de la PMA à des femmes célibataires ou à des couples de femmes de même sexe. Il interroge l’évolution d’une médecine reproductive qui lutte contre l’infertilité vers une médecine répondant à une demande sociétale. Il apparaît en effet peu opportun d’encourager la naissance d’enfant à la demande et, pour ce qui est des femmes célibataires de risquer de favoriser la précarité de familles monoparentales. Le protestantisme sera, dans tous les cas, attentif à l’accompagnement des nouvelles formes de parentalité qui se font jour dans la société et qui méritent un cadre juridique sécurisant.

La GPA, parce qu’elle paraît nier le lien biologique entre la mère gestatrice et l’enfant, parce qu’elle risque de développer la commercialisation de la reproduction et d’exploiter les femmes donneuses d’ovules ou mères de substitution, reste à ce jour une option à laquelle le protestantisme est défavorable.

 

Haïm Korsia :

La PMA et la GPA sont deux procédures absolument différentes qu’il convient de distinguer. Si la PMA vise à aider ou réparer les injustices du monde dans une forme de coresponsabilité, il n’en va sûrement pas de même s’agissant de la GPA qui n’est autre que l’asservissement du Sud par le Nord, des pauvres par les riches avec l’organisation de l’abandon d’un bébé, sans compter sa rupture brutale avec les principes français de bioéthique basés sur l’anonymat et la gratuité du don.


 

Où se situent, selon vous, les limites de la laïcité ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

La laïcité est notre manière française d’organiser les relations entre les religions et l’Etat. Ses limites sont dans le respect de la liberté religieuse de tous et de chacun. Tout Etat grandit dans la mesure où il respecte cette liberté. Mais la liberté des citoyens doit comporter le respect de la liberté spirituelle des autres.

 

Dalil Boubakeur :

La laïcité est une recherche d’équilibre entre le profane et le religieux. Elle représente un progrès décisif dans l’organisation rationnelle kantienne dirons-nous des sociétés modernes et plurielles. Elle ne doit pas être confondue avec les tendances laïcistes promptes à réduire la religion à de vagues croyances ­désuètes ou à un opium du peuple.

 

François Clavairoly :

La laïcité repose sur trois principes et valeurs:

  • la liberté de conscience,

  • la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses

  • et l’égalité de tous devant la loi.

La laïcité n’est donc pas une opinion parmi d’autres ni une conviction, mais un principe qui les autorise toutes sous la seule réserve du respect de l’ordre public ; les protestants ont contribué au passage d’une société de catholicité à une société de laïcité.

Ce principe donne le cadre de l’expression religieuse que les protestants acceptent.

 

Haïm Korsia :

La laïcité pose deux principes, celui de la neutralité de l’Etat face aux cultes, qui ne connaît pas de limites, et la liberté de pratique religieuse, où les seules limites devraient être l’ordre public et la liberté des autres. Je regrette cependant que certains utilisent encore ce concept pour le détourner et en faire un principe d’interdiction de pratique religieuse dans la société, qui elle, n’est pas ni ne doit être athée, mais riche de sa diversité, et notamment de sa pluralité religieuse.

 

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Extraits du livre " L'Eglise en procès":Pourquoi l’Église a-t-elle tardé à prendre la mesure du scandale des prêtres pédophiles?

publié le 6 sept. 2019 à 16:34 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 6 sept. 2019 à 16:35 ]

L&#39;Eglise en procès

Pourquoi l’Église a-t-elle tardé à prendre la mesure du scandale
des prêtres pédophiles ?
Jean-Christophe Buisson
PAR BERNARD LECOMTE

 

Le 14 août 2018, la presse mondiale se fait largement l’écho d’un rapport de 900 pages publié par le grand jury de l’Etat de Pennsylvanie qui a identifié plus de mille victimes d’abus sexuels commis par des prêtres dans les dix diocèses de cet Etat. Qu’importe que les chiffres soient discutables, que tous ces crimes soient vieux de quarante ou cinquante ans, que l’on confonde accusations et condamnations : l’effet de ce document est dévastateur.

 

Tout comme une étude commandée par l’Eglise allemande qui révèle, un mois plus tard, que 3 677 enfants auraient été abusés par 1 670 clercs, dans ce pays, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ces chiffres donnent le tournis. Ils réduisent à néant toute l’action de ce pape (François, ndlr) qui était jusqu’alors extrêmement populaire et qui devient, en quelques semaines, la cible de tous les médias du monde.

 

Si les opinions publiques sont si sensibles à ces révé­lations, c’est qu’un nouvel acteur est entré en scène : les victimes de crimes pédophiles ont commencé à parler, à s’organiser, à faire pression.

 

Aux Etats-Unis, d’abord, sous le nom de survivors, encadrés par des avocats spécialisés qui ont multiplié les procédures et, d’agreement en agreement, ont ruiné plusieurs diocèses (l’Eglise américaine a dû verser plus d’un milliard de dollars en indemnisations diverses).

 

Puis en Europe, où des victimes ayant gardé le silence pendant deux ou trois décennies se sont mises à parler, à se regrouper et à intenter des procès aux évêques ayant « couvert », plus ou moins volontairement, leurs bourreaux et prédateurs.

 

L’apparition tardive des associations de victimes change totalement la donne. D’abord parce qu’elle laisse prévoir, pour des années encore, aux quatre coins de la planète, des révélations de crimes anciens, de plus en plus difficiles à prouver, mais toujours aussi épou­vantables. Les efforts des épiscopats américain, canadien, allemand ou français pour éradiquer les crimes de pédophilie dans leurs rangs seront toujours occultés par des scandales venus du passé qui, à juste titre, soulèvent le cœur.

 

Ensuite, parce qu’un chrétien sincère, par nature, est spontanément du côté des victimes, quelles qu’elles soient. Le réflexe qui consiste, pour un catholique pratiquant, à défendre « son » Eglise, dont il rappelle en récitant le Credo qu’elle est « une, sainte, catholique et apostolique », est naturel et légitime. Mais il ne tient pas longtemps face aux témoignages de personnes en chair et en os, de victimes réelles dont la souffrance, même des années après les faits, n’est pas discutable. […]

 

La crise est profonde, violente, durable, inextricable. Le pape François, bien malgré lui, doit reprendre le dossier en main. Le 20 août 2018, il publie une Lettre au peuple de Dieu où il exhorte tous les catholiques à se saisir de la question. Son idée est qu’il ne faut pas laisser celle-ci aux mains des évêques, ni même des prêtres. Lors de ses vœux à la curie, en janvier 2019, il fustige tous les responsables qui ont « couvert la vérité, dans le passé, par légèreté, par incrédulité, par impréparation, par inexpérience ou par superficialité ». Le Saint-Père n’a pas de mots assez forts contre « le cercle de privilégiés qui se figurent avoir Dieu dans leur poche » et dénonce désormais, avec force, le « cléricalisme ».

 

Le pape François ne se départira plus de ces critiques sur la gouvernance de l’Eglise. Il est temps, à ses yeux, de relativiser l’autorité quasi sacrée que l’aumônier, le confesseur, le curé ou l’évêque exercent depuis des siècles sur le simple laïc - ou le séminariste, ou la novice - porté à obéir au nom de sa foi, avec tous les risques de soumission et les abus d’autorité que comporte cette relation. Et pas seulement en matière de pédophilie, comme le montrent, en février 2019, de terribles révélations sur des religieuses abusées par des prêtres.

[…]

 

Du 21 au 24 février 2019, le pape François réunit à Rome un sommet mondial sur la pédophilie dans l’Eglise auquel participent 190 présidents de conférences épiscopales, supérieurs généraux de congrégations religieuses, préfets de dicastères, et d’autres. Les trois thèmes abordés montrent bien que le combat a changé de nature : « responsabilité », « reddition de comptes » et « transparence ». Il ne s’agit plus, désormais, de traquer et de sanctionner les prêtres pédophiles, mais bien de mettre fin aux abus de pouvoir et, surtout, aux « silences » de leur hiérarchie, comme le confirme un motu proprio intitulé Vos estis lux mundi (« Vous êtes la lumière du monde ») publié par le pape le 9 mai 2019, qui contraint désormais tous les membres du clergé, sans exception, à dénoncer tous les crimes sexuels - abus sexuels sur mineurs mais aussi abus « sur personnes vulnérables ».
Les affaires de pédophilie auront été, sur ce plan, un terrible révélateur. L’Eglise a trop longtemps imposé le silence à ses clercs - évêques, prêtres, religieux - pour se défaire facilement de son antique culture du secret. (…) Si elle veut continuer à annoncer la Bonne Nouvelle au monde de demain, il faudra bien qu’elle s’adapte, bon gré mal gré, à la nouvelle civilisation qui s’annonce.

B. L.

 

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Extrait paru dans le Figaro Magasine du 23 août 2019

Extraits du livre " L'Eglise en procès":Avec le fascisme contre le communisme ?

publié le 6 sept. 2019 à 16:31 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 6 sept. 2019 à 16:37 ]

L&#39;Eglise en procès

Avec le fascisme contre le communisme ?
Jean-Christophe Buisson
PAR FRÉDÉRIC LE MOAL

 



Le réquisitoire dressé contre l’Eglise à propos de ses relations avec les systèmes totalitaires est aussi sévère qu’incomplet, et pour tout dire injuste.

 

Sévère parce qu’il dénonce des relations coupables entretenues avec le fascisme et le nazisme et qu’il va jusqu’à mettre en avant une complicité massive avec Berlin dans l’accomplissement de la Shoah.

 

Incomplet car il met de côté la question des rapports avec le communisme, pourtant précurseur dans le totalitarisme et les crimes de masse. En effet, un silence assourdissant pèse encore sur cette page de l’histoire de l’Eglise alors que les compromissions les plus graves l’ont été avec le marxisme, ses partis affiliés à Moscou, ses organisations et ses militants (des prêtres ouvriers à la théologie de la libération).

 

Et enfin réquisitoire injuste car l’Eglise a très vite élaboré une doctrine claire et sans ambiguïté pour condamner autant ces idéologies que les régimes politiques qui en étaient issus, et a été victime de terribles persécutions.

 

Ces griefs sont d’autant plus ubuesques que les trois régimes totalitaires ont tous considéré l’Eglise et le catholicisme comme des ennemis mortels qu’ils ont cherché, par la manière douce ou forte, à réduire à néant.

 

[…] S’il fallut attendre 1917 pour voir l’installation du premier régime totalitaire sur le cadavre de la Russie tsariste, et 1925 pour lire, sous la plume de l’antifasciste Giovanni Amendola, le mot « totalitarisme » à propos du régime fasciste italien, l’Eglise catholique a très tôt perçu l’émergence de ces idéologies contraires à la liberté et même à la nature de l’être humain.

 

En effet, les trois systèmes totalitaires avaient en commun la volonté de prendre le contrôle total de l’individu et de le remodeler afin de faire émerger un homme nouveau, mission confiée à l’Etat et au parti unique dont les rôles respectifs variaient en fonction du régime.

 

Mais une chose était certaine : l’Eglise catholique faisait face à un Etat omnipotent, voire déifié, et voyait dans ce Léviathan un danger mortel pour elle.

 

Cette tyrannie d’un genre nouveau, appuyée sur des idéologies qui toutes nourrissaient une haine viscérale pour le christianisme, mettait en danger plusieurs aspects fondamentaux du catholicisme romain, tant sur le fond que sur la forme : conception de l’homme, de sa nature et de ses droits, liberté d’apostolat, nomination des évêques, autonomie des structures ecclésiastiques et de la presse catholique, conception du mariage, de la famille, de l’éducation et parfois même existence même du culte et de l’Eglise (en URSS uniquement).

A cela s’ajoutait la nature même de l’Eglise catholique, corps autonome obéissant à un monarque absolu vivant à Rome dans un Etat indépendant que les accords du Latran lui avaient rendu en 1929. La confrontation était donc inévitable avec ces idolâtries de la race, du sang, de la nation ou de la classe sociale.

 

Elle l’était d’autant plus que le magistère, échaudé par l’expérience de la Révolution française, analysa avec pertinence la dangerosité des idéologies du XXème siècle qui aspiraient, dans une pulsion utopique, à installer une sorte de paradis sur terre.

 

On en veut pour preuve les textes élaborés depuis le XIXème siècle et dont il serait difficile de faire une liste exhaustive.

Retenons les plus éclairants :

les encycliques         Qui pluribus de ­Pie IX­ (1846),

                                 Rerum novarum de Léon XIII (1891),

                                 Non abbiamo bisogno (1931),

                                 Divini Redemptoris et Mit brennender Sorge de Pie XI (1937) ;

 

les articles de la presse catholique, dont la Civiltà cattolica, revue des Jésuites et sorte de porte-parole officieux de la pensée des pontifes ;

 

tous les documents du Saint-Office analysant le nazisme comme l’expression d’un paga­nisme germanique dangereux et synthétisés dans la liste des thèses racistes condamnées par l’Eglise, catalogue opportunément rendu public en mai 1938, au moment du voyage de Hitler à Rome.

N’omettons pas non plus les rapports du nonce en Allemagne Eugenio Pacelli, futur Pie XII, écrits dans les années 1920 et dénonçant déjà le nazisme ; les fulminations des évêques allemands contre l’idéologie nationale-socialiste pour son exaltation de la race et de l’Etat, pour son antisémitisme et sa volonté de couper le christianisme de ses racines juives.

 

La lutte culmina avec l’interdiction aux fidèles d’appartenir au NSDAP émise en 1931 puis levée en mars 1933 dans la perspective des négociations pour le concordat ; ce qui n’empêcha pas la mise à l’Index par le Saint-Office, en 1934, du livre Le Mythe du XXème siècle, véritable brûlot antichrétien d’Alfred Rosenberg, l’idéologue du nazisme.
F. L. M.

 

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Extrait publié dans le Figaro Magasine du 23 août 2019

 


 

Extraits du livre " L'Eglise en procès" : Guerres de religion : à qui la faute ?

publié le 6 sept. 2019 à 16:29 par Pierre Roland-Gosselin

L&#39;Eglise en procès


Guerres de religion : à qui la faute ?
Jean-Christophe Buisson
PAR OLIVIER CHALINE

 

Les tueurs, de quelque camp qu’ils fussent, des guerres françaises du second XVIème siècle faisaient une « guerre de Religion(s) » sans le savoir et pour cause : l’expression n’existait pas encore. Sa première occurrence daterait de 1596 et elle est exceptionnelle car on utilise d’autres mots : guerres civiles, révoltes, troubles… […] C’est surtout à partir des années 1660, une fois terminée la guerre de Trente Ans, que cela devient un thème de discussion dans les pays germaniques. Entre 1679, l’année de la crise de l’Exclusion (des catholiques des fonctions publiques, à commencer par le duc d’York, héritier du trône) en Angleterre, et 1714, celle de la fin de la guerre de Succession d’Espagne, la notion de « guerre de Religion » connaît une extension internationale.

 

Contre la puissance de Louis XIV qui semble menacer tous les Etats voisins, surtout dans les années 1680, les pamphlétaires aiguisent leur plume et expliquent à qui veut l’entendre qu’un tel type de guerre est le masque de la politique triomphante. La défaite in extremis des Turcs - alliés de la France - devant Vienne (1683), la révocation de l’édit de Nantes (1685) et le renversement des Stuarts catholiques (1688), alias la Glorieuse Révolution, puis la dévastation du Palatinat (1689) permettent à la « guerre de Religion » d’entrer dans le discours, pour n’en plus sortir.
L’expression désigne une guerre d’une âpreté et d’une cruauté sans égales, soit ce qui menace l’Europe si on laisse Louis XIV faire tout ce qu’il veut. Car elle vise à réunir catholiques et protestants contre le roi Très-Chrétien : le monarque français n’est-il pas le persécuteur des huguenots, le soutien d’une restauration Stuart catholique en Angleterre, l’adversaire du pape et le complice du Grand Turc ?
Il suffit ensuite d’adapter le portrait à charge selon l’auditoire que l’on veut toucher : le papiste dans toute son horreur pour les protestants, le manipulateur cynique de la religion asservie à la raison d’Etat pour les catholiques.

 

C’est à partir de ces argumentations polémiques que sont développées ultérieurement les attaques dirigées contre l’Eglise, plus largement aussi contre le christianisme toutes « confessions » confondues, et, dès le XVIIIème siècle, contre toute religion énonçant des dogmes - ceux-ci étant tenus pour une inéluctable source d’intolérance et de persécutions.
Selon les lieux et les époques, le réquisitoire est à géométrie variable, mais l’Eglise romaine est celle qui sera de toute manière visée, que le contradicteur soit protestant, déiste ou athée. Saint-Barthélemy oblige, son évidente intolérance est l’élément commun à toutes les argumentations déployées. Tout cela a pesé sur le travail des historiens et les tentatives d’explication des guerres de Religion.
Il est tentant d’imputer à l’Eglise la responsabilité des guerres de Religion(s) là où elle a refusé de céder la place. En somme, on lui reproche de ne pas s’être laissé réformer - ou détruire - sans résistance.

 

On comprend bien que des historiens protestants aient jadis pu soutenir cette argumentation. Mais, aujour­d’hui, celle-ci peut être recyclée hors de tout cadre « confessionnel » si l’on considère que les Réformes protestantes étaient dans le sens de l’Histoire et le concile de Trente beaucoup moins, voire pas du tout.
Les guerres de Religion sont alors une réaction brutale à la fin de l’unité de la foi et à l’avènement de l’individu. L’autre grande explication nous assure que tout cela est, en fait, très politique.
La religion est tantôt un détonateur provoquant la déflagration des passions, tantôt un prétexte couvrant des mani­pulations.
On dira donc que les princes réformateurs entendent développer leur pouvoir.
Les chefs de partis religieux, quels qu’ils soient, derrière leur volonté de défendre leurs confessions de foi et leurs Eglises respectives, poursuivent des objectifs très séculiers, etc.

Mais les différentes modalités de cette conception s’accordent à faire de la raison politique la seule issue de ces terribles conflits.

Dans un cas on reproche aux hommes du passé de ne pas penser comme leur historien si fier de ses certitudes.

Dans un autre, on risque à l’inverse de vouloir les conformer aux modes de pensée actuels et on sera bien en peine de séparer avec certitude le politique du religieux.

Celui-ci, pour la France du moins, a fait l’objet d’une prise en compte accrue depuis les deux dernières décennies du siècle dernier.

 

Aux études déjà nombreuses sur le vécu religieux réformé, s’en sont ajoutées d’autres sur celui des catholiques, mais en se focalisant le plus souvent sur les moments d’émotion et de violence collectives, de préférence à caractère eschatologique.

 

Mais d’autres aspects de la piété catholique, qui n’ont rien de négligeable, restent en fait sous-étudiés, alors même qu’ils expriment une réalité vécue au quotidien d’un attachement à la foi traditionnelle et parfois aussi d’une adhésion à ses renouvellements.

 

On s’est beaucoup demandé pourquoi des gens étaient devenus protestants et comment, mais fort peu pourquoi d’autres étaient restés catholiques et, parfois, avaient pris les armes dans ce but.
O. C.

 

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Le Figaro Magasine du 23 août 2019

Jean Sévilla à propos de son livre collectif " l'Eglise en procès"

publié le 6 sept. 2019 à 16:21 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 6 sept. 2019 à 16:25 ]



Jean Sévillia “contre l’église catholique, il y a trop de généralisations abusives et de mensonges par omission”

Le Figaro Magazine du 24 août 2019    


PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-CHRISTOPHE BUISSON

 

Pour juger l’histoire bimillénaire de l’Eglise, estime le journaliste et historien, il convient d’en rappeler autant la face lumineuse que la face sombre. Et veiller à faire abstraction des critères politiques, mentaux et moraux de notre époque.

 


Depuis quand l’Eglise catholique est-elle, pour reprendre votre expression, « en procès » ? Qui en furent les premiers procureurs ?

A s’en tenir aux temps modernes, la polémique contre l’Eglise catholique occupe une grande place, dès le XVIème siècle, chez les théologiens protestants qui recourent notamment à des arguments historiques en critiquant les croisades, l’Inquisition, la colonisation espagnole et portugaise dans le Nouveau Monde, le rôle et le faste de la cour pontificale, etc. Le même argumentaire est ressorti, actualisé, par les penseurs des Lumières au XVIIIème  siècle. Au XIXème siècle, le rationalisme, le scientisme et les théoriciens des courants d’idées issus de la Révolution française se conjuguent pour mener un combat frontal contre l’Eglise, accusée de complicité avec l’ancien monde. Là encore, des pages entières de l’Histoire nourrissent la controverse ; il en sera de même au XXème siècle avec les partisans du matérialisme, du marxisme et de l’ultra-laïcisme qui mettront en exergue des épisodes du passé susceptibles de décrédibiliser le catholicisme. Mais, en remontant plus haut dans le temps, depuis le Discours contre les chrétiens du philosophe romain Celse, au IIème  siècle, jusqu’aux critiques de l’Eglise romaine par les auteurs byzantins à partir du XIème siècle, on s’aperçoit que les polémiques contre le christianisme ou entre les différentes confessions chrétiennes recourent constamment à des arguments ou à des images tirées du passé. Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que datent les procès intentés à l’Eglise sur la base de son histoire.

 

Quels sont les principaux chefs d’accusation lancés contre l’Eglise ?

Ils touchent aux rapports entre la religion et le pouvoir, entre la religion et l’argent, entre la religion et la science, entre la religion et la liberté collective ou individuelle. Mais, s’agissant d’une religion bimillénaire représentée par une institution présente sur toute la terre, même si l’histoire du catholicisme est intimement liée à l’histoire de la civilisation occidentale, le champ est si large qu’il importe d’opérer les distinctions chronologiques, géographiques et culturelles nécessaires pour discerner ce qui relève de la réalité, de faits objectifs, ou d’accusations lancées à partir de préjugés, d’idées toutes faites, de réflexes idéologiques antichrétiens ou de conformisme à l’air du temps, celui-ci, actuellement, n’étant guère favorable à l’Eglise catholique. Il reste que notre époque se caractérise par une indifférence religieuse croissante, mais elle attend que les chrétiens se comportent de manière exemplaire, sauf à être taxés ­d’hypocrisie, ce qui est assez logique.

 

La plupart des historiens conviés dans l’ouvrage opposent la science historique aux affirmations des contempteurs de l’Eglise. L’histoire suffit-elle à laver cette dernière de tout reproche ?

L’objectif des 15 spécialistes qui ont contribué à ce livre est d’examiner si les accusations lancées contre l’Eglise à travers son histoire sont fondées ou non, en apportant des réponses appuyées sur les travaux les plus récents de la recherche historique.

Le principe de l’ouvrage est de refuser le procès à charge univoque comme la défense aveugle. Ce travail d’intelligence critique permet d’éviter l’écueil qui consiste à juger le passé de l’Eglise en fonction des critères politiques, moraux et mentaux qui ont cours de nos jours.

L’anachronisme est le péché majeur en histoire.

Pour comprendre, par exemple, l’univers sacral du Moyen Age, il faut se départir de nos références de citoyens d’une démocratie laïque où l’Eglise et l’Etat sont séparés, et où règnent, de plus, l’incroyance ou l’indifférence religieuse.

L’analyse historique conduite avec méthode et probité intellectuelle contribue également à éliminer les points de vue manichéens, car le passé de l’Eglise n’a jamais été tout blanc ou tout noir. L’examen objectif aboutit de même à ôter leur signification aux jugements globalisants ou réducteurs car, très souvent, la grandeur de l’institution a sublimé les défauts de ses membres, et la sainteté des uns a dépassé le péché des autres. Pour autant, si l’Eglise est sainte, selon la théologie catholique, en tant qu’elle est d’institution divine, elle est composée de pécheurs, d’hommes par nature imparfaits, et qui souvent reflètent, qu’ils le veuillent ou non, les préjugés et les passions de leur époque. La mission de l’historien est de ne rien déformer, de ne rien exagérer, de ne rien dissimuler: ni la face sombre du passé de l’Eglise, fruit des faiblesses, des fautes et parfois, malheureusement, des crimes des hommes qui la composent, ni sa face lumineuse, née d’élans de foi et de charité qui se sont vérifiés à tous les siècles.

  

De nombreuses critiques adressées à l’Eglise sont liées à des phénomènes de violence (Inquisition, guerres de Religion, colonisation).
L’Eglise, qui prône un message d’amour et de paix, n’est-elle pas, de ce point de vue, en pleine schizophrénie ? N’a-t-elle pas un problème avec la violence ?

Est-ce l’Eglise ou est-ce le genre humain qui a un problème avec la violence ? Tout le problème est là, sachant que l’Eglise, encore une fois, est constituée d’hommes qui échappent rarement, et difficilement, au conditionnement de leur époque.

Sur le plan historique, répondre en détail à votre question supposerait d’examiner chaque situation au cas par cas, car ni l’Inquisition, ni les guerres de Religion, ni la colonisation ne se sont déroulées au même moment et dans les mêmes lieux, ni n’ont répondu aux mêmes causes, ni atteint le même degré de la violence. Cette dernière, en règle générale, appartient plutôt au genre des faits sociaux et politiques, où l’Eglise n’intervient pas comme moteur premier. La croisade des Albigeois ou l’Inquisition d’Espagne ont été des phénomènes politiques, de même que les guerres dites de Religion, au XVIème siècle, ont en réalité été des guerres politiques. Quant à la colonisation, c’est une entreprise politique postérieure aux missions chrétiennes lancées un ou deux siècles plus tôt par l’Eglise.

Là où il y a un questionnement justifié, c’est à propos de la proximité, dans les anciens temps, de l’Eglise avec les pouvoirs temporels, quand la culture chrétienne qui leur était commune a pu masquer des appétits et des luttes d’intérêts dont les motifs n’étaient nullement évangéliques… Cela dit, outre que le message d’amour et de paix de l’Eglise n’est pas à comprendre au sens d’un irénisme ou d’un angélisme béats tout comme le Christ a sorti le fouet contre les marchands du Temple, l’Eglise n’a jamais condamné l’usage légitime de la force, qui ne se confond pas, précisément, avec la violence, on constate, depuis la pratique de la Trêve de Dieu qui, au Moyen Age, visait à limiter les malheurs de la guerre jusqu’aux appels à la paix lancés par le pape Benoît XV pendant la Première Guerre mondiale, que l’Eglise s’est plutôt employée à condamner et à mettre fin à la guerre. Rappelons que la formule prêtée à un des chefs de la lutte contre les cathares (« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ») est un mythe.

 

Parmi tous les griefs exprimés contre l’Eglise, quels sont ceux qui vous paraissent les plus injustes ou les plus inexacts ?

Personnellement, ce qui m’indigne car cela blesse la vérité historique, ce sont les généralisations abusives ou les mensonges par omission.

Si l’Eglise a compté des prélats qui se sont complu dans le luxe, elle a aussi suscité des milliers de clercs à tous les niveaux, papes, cardinaux, évêques ou simples prêtres  qui n’ont jamais cessé de vivre selon les principes de la pauvreté évangélique, et de s’occuper des plus démunis.

Si certains membres du clergé, lors des deux vagues de colonisation européenne du XVIème et du XIXème siècle, n’ont guère pris de gants pour convertir les indigènes, tant d’autres ont fait tout leur possible, jusqu’au sacrifice de leur vie, pour prendre soin des populations autochtones. Si d’aucuns, au sein de l’Eglise, sont trop longtemps restés aveugles face au danger de l’antisémitisme, beaucoup d’autres ont réagi inversement et se sont engagés pour aider et sauver les Juifs dans les périodes de persécution, a fortiori sous l’occupation nazie. On pourrait multiplier les exemples. En histoire, tout jugement sommaire et global, positif ou négatif, est erroné, car il mutile une partie de la vérité.


Des chefs de l’Eglise catholique ont eux-mêmes fait repentance de certains actes passés. Comprenez-vous ce mea culpa ?

Jean-Paul II, dans sa lettre « Tertio millennio adveniente »de 1994, qui annonçait et préparait le Jubilé de l’an 2000, avait appelé l’Eglise à un examen de conscience pour se repentir et se purifier « des erreurs, des infidélités et des incohérences » qui avaient pu, dans le passé, donner un contre-témoignage altérant la crédibilité du message chrétien. Mais si on lit ce texte comme tous les écrits ou discours ultérieurs du pape sur le même sujet, on s’aperçoit que l’examen de conscience demandé visait les fidèles et non l’Eglise en soi; que la demande de pardon était adressée non aux hommes de notre temps, qui n’étaient pas victimes de fautes ou de crimes passés, mais à Dieu; que l’examen de conscience devait être équitable, en considérant les faits dans leur vérité historique, sans anachronisme, sans œillères et sans parti pris initial; et, enfin, que l’aveu des défaillances des chrétiens ne devait pas occulter les multiples témoignages de sainteté dans l’Eglise. En d’autres termes, la repentance selon Jean-Paul II, à laquelle j’adhère pleinement, n’était nullement animée par l’esprit que les médias ont retenu: nous avons assisté, alors, à une vaste manipulation de l’opinion européenne, appelée à battre sa coulpe pour les fautes de ses ancêtres.

 

En 2019, ce sont la richesse matérielle de l’institution et les accusations de pédophilie de certains de ses membres, parfois « protégés » par leur hiérarchie, qui suscitent la polémique. Pensez-vous que l’Eglise gagnera ces procès ?

La richesse de l’institution?

Le Vatican ne va pas vendre le plafond de la chapelle Sixtine peint par Michel-Ange, pas plus que les collections de ses musées, et n’a pas les moyens d’entretenir son patrimoine immobilier. Si l’Eglise d’Allemagne est riche, c’est à la loi allemande qu’elle le doit puisque tous les Allemands payent un impôt reversé à la religion de leur choix. Mais l’Eglise de France affronte un dénuement croissant. Quant à la pédophilie dans le clergé, attention aux amalgames : n’oublions pas les dizaines de milliers de prêtres et de religieux qui se dévouent inlassablement et sans faillir pour les enfants. Il reste ce sujet douloureux que notre livre aborde en face : un certain nombre de prêtres ont commis des crimes à l’égard d’enfants innocents, ce qui est une intolérable trahison de leur mission et de la confiance qui leur était accordée. Sur la réalité des faits, la lumière se fait tardivement, trop tardivement, ce qu’il faut déplorer, mais elle se fait enfin, et avec la coopération de l’Eglise, dans la continuité de l’élan donné par Benoît XVI.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-CHRISTOPHE BUISSON

 

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