Espace Lecture


 Se remettre à vivre pour Dieu- Benoît XVI



Benoît XVI a publié au mois de mars 2019 un article dans une revue destinée au clergé bavarois.
Le sujet de cet article est d'une triste actualité: les problèmes de pédophilie dans la Société et dans l'Eglise
L'éditeur de cette revue bavaroise a eu l'idée " géniale" de demander à Albert Christian Sellner qui est un "intellectuel allemand, peu suspect de complaisance avec les « conservateurs » puisqu’il vient de l’extrême gauche progressiste et libertaire allemande, de préfacer le document du pape émérite sur le scandale des abus sexuels."(J.M. Guénois)  

Vous trouverez ci-dessous cette introduction tiré du livre paru en décembre 2019.

Je vous encourage à découvrir le texte de Benoît XVI en achetant ce livre dans les bonnes librairies. Il a été édité par Jean-Marie Guénois aux Presses de la Renaissances sous le titre " Se remettre à vivre pour Dieu" (ref 9782750914943) dans les bonnes librairies.

La révolution sexuelle et son échec.

Préface d'Albert Christian Sellner

 

Un spectre hante le monde. Un épouvantail, une perspective terrifiante, celle d’un retournement. Pire encore, la vision d’une conversion imminente de l’Europe qui se défoule en ce moment et ce déchaîne en un tollé et des invectives contre Benoît XVI. Car quelques jours avant son quatre vingt douzième anniversaire, le papa emeritus a osé rendre les années 1968 responsables de la débâcle sexuelle qui marque l’esprit du temps ! Mais, pour ce que je peux en constater, l’ancien pontife a raison.

Et je parle avec un certain recul. Né et baptisé en 1945, je devins dans les années 1960 fils et disciple de la révolution sexuelle. Comme étudiant je ralliai les rangs de l’APO. C’était une opposition extraparlementaire à l’époque de la grande coalition entre le CDU et le SPD de 1966 à 1969 en République fédérale d’Allemagne. Cela fonctionnait comme un groupe d’action non organisé, composé en particulier d’étudiants et de jeunes, qui, en tant que mouvement antiautoritaire, met en oeuvre des réformes politiques et sociales en marge de l’opposition parlementaire.

Les raisons de cet engagement étaient en deux mots les suivantes : la menace des lois d’exception, la guerre du Vietnam, la RFA et le rapport scandaleux des Allemand au passé nazi.

J’ai donc manifesté contre le shah d’Iran et contre les dictateurs de ce monde. A l’université, je m’étais inscrit en histoire d’Europe de l’Est, mais je me penchai surtout sur l’histoire des révolutions, la guerre civile espagnole et les classiques du marxisme. Entre les cercles de travail fébrile et des voyages empressés auprès des « camarades » aux quatre coins du monde, j’acquis la certitude de participer activement à la transformation du monde. Je savais exactement quelle mouvance devait être soutenue et où : les « luttes des classes » en France et en Italie, les différentes guérillas dans le tiers-monde.

Nus avions le sentiment de former l’avant-garde de l’émancipation des opprimés de ce monde. Je passais à la loupe toutes les stratégies de la politique de gauche , celle des trotskistes, spartakistes, centristes de gauche, anarcho-syndicalistes. Les maoïstes se répartissaient entre partisans de la Chine, de la Corée du Nord, du Cambodge et de l’Albanie. Ils se nommaient KPD-ML ( Kommunistische Partei Deutschland/ Leninisten : Parti communiste d’Allemagne/ marxistes-léninistes), KPD-AO (Kommunistische Partei Deutschlands Aufbauorganisation : PC organisation d’élaboration) KBW ( Kommunistischer Bund Westdetschland : alliance communiste ouest-allemande), KB Nord ( alliance communiste nord) , KAPD ( Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands : Parti communiste d’Allemagne). Le K pour « communiste », les autres lettres indiquaient seulement la bonne assignation. Les groupes amis de militants italiens s’appelaient Lotta Continua, Potere Operaio, Servire il Popolo ou Lotta Communista.

En 1969, je déménageai à Vienne pour y étudier l’austro-marxisme. Cette variété particulièrement raffinée de la théorie marxiste était passionnante du fait du rôle qu’elle avait joué en Autriche sous la Première République. De 1919 à 1934, « Vienne la Rouge » fut le centre le plus important du socialisme démocratique. L’art, la littérature et la philosophie s’y épanouissaient. Les architectes de Bauhaus y avaient carte blanche, les compositeurs de l’avant-garde y dirigeaient des choeurs d’ouvriers. C’est de là que la psychanalyse partit à la conquête du monde. Les organisations de jeunesse socialistes luttaient contre la dépravation de la jeunesse ouvrière. Des jeunes sociables, amoureux de la nature, étaient leur idéal. L’alcool, le tabac étaient donc proscrits, la nourriture saine, l’hygiène corporelle et l’éducation sexuelle mises en exergue. C’est dans ce vivier des organisations de jeunesses, bientôt très populaires en Allemagne, que fut recrutée l’élite des personnalités politiques socio-démocrates comme Willy Brandt, Heintz Fischer, Käte Strobel, Paul Löbe, Franz Müntefering, Ernst Reuter, Bruno Kreisky.

Les campagnes d’éducation sexuelle dans les écoles et l’atlas d’éducation sexuelle de Käte Strobel ( 1969) , tout comme le film éducatif Helga vom Verden des menschlichen Lebens ( « Helga ou le devenir de la vie humaine »)(1967) , produit à son initiative , sont issus de cette tradition d’ « hygiène sexuelle », simultanément , mais en rapport indirect seulement avec les concepts de la « révolution sexuelle ».

Cette dernière devait son nom au titre d’un ouvrage du psychanalyste viennois Wilhelm Reich qui s’était assez vite brouillé avec Freud avant d’émigrer aux Etats-Unis. Ses héritiers trouvèrent ses écrits choquants et interdirent toute réédition. Mais c’est alors que des fouineurs piratèrent ces oeuvres disparues. Sa Fonction de l’orgasme et la Psychologie de masse du fascisme remportèrent un succès retentissant.

La génération de 68 accordait une grande importance à la « théorie ». On avait besoin de lire noir sur blanc que l’éros était le moteur des relations sociales et la sexualité le remède absolu aux structures hiérarchiques et autoritaires. C’est aussi ce que laissaient entendre les écrits d’Adorno, de Horkheimer et de Marcuse sur la « personnalité autoritaire » (1950). Simplifiées, ces thèses ont convaincues toute une génération que la cause première et véritable du fascisme résidait dans la famille autoritaire.

Avec Sexfront, Günter Amendt lança un formidable best-seller (400 000 exemplaires vendus). Soudain, on se mit à imiter passionnément le mode de vie des hippies américains, leur usage très décomplexé des drogues et leur rapport décontracté à la sexualité. Il semblait donc y avoir un moyen « soft » de vaincre l’impérialisme et le capitalisme : la pédagogie antiautoritaire. Elle devait désormais nous aider à dépasser la violence, les schémas de compétition et la répression de la créativité par la société. Le mouvement des kinderladen (jardins d’enfants alternatifs) se mit à prospérer, et, dans les écoles libres, les élèves avaient le droit de décider de quoi ils avaient envie.

Mais les rapports qu’entretenaient les sexes entre eux ne changeaient pas. L’échec rapide des expériences communautaires et l’émergence précoce de la critique féministe menèrent vite à la désillusion. Sexualité et lutte des classes, le livre à succès de Reimut Reiche, également président du SDS (Union socialiste des étudiants allemands), était tout sauf une approbation de la vague sexuelle. Il discernait déjà que les lois d’un marché débridé ne tarderaient pas à l’emporter sur la liberté. Il ne se trompait pas. Les groupes de média firent fortune en vendant l’engagement politique associé au sexe. Des revues comme Konkret, Pardon ou Twen donnèrent l’exemple. Des magazines les imitèrent, les tirages grimpaient en flèche. L’ouverture tout à fait légale d’un grand nombre de cinémas pornos donna des ailes à une nouvelle branche de l’industrie du cinéma. Le secteur de la publicité s’engouffra immédiatement dans ces nouveaux espaces de liberté. Les critiques féministes à l’endroit d’une instrumentalisation de la nudité et des connotations obscènes restèrent lettre morte. L’adage « sex sells » se mua en dogme de la vente. En l’espace de peu de temps, le marché avait battu la « Révolution » à plate couture.

L’Autriche contribua aux débats acharnés sur les orientations à venir grâce aux interventions psychologico-politiques de l’ « actionnisme viennois ». Lors des évènements qu’ils organisaient, comme par exemple Blutorgel (Orgues de sang) et Orgien-Mysterien-Theater (Théâtre des orgies et des Mystères), Hermann Nitsch, Otto Muehl, Günter Brus et Adolf Frohner, qui en étaient les instigateurs, pataugeaient dans le sang, les excréments et les tripes d’animaux. Le but de telles actions, disait-on, était de faire vivre à l’individu une catharsis qui devait lui permettre de se retrouver lui-même en affrontant le sang et la mort. L’Action Analytical Organisation(AOO), fondé par Otto Muehl en 1970, connut une grande popularité. En effet, elle s’attaquait à toute les structures de l’ordre psychosocial de la société, de l’éducation à la propreté jusqu’à la famille en passant par la religion. Des thérapies importées de Californie étaient censées « désarmer » le moi des différents membres et promouvoir une société créative grâce à une « sexualité libre » fonctionnant selon les principes de la propriété collective et l’autonomie dans l’éducation des enfants. D’éminents catholiques de gauche, tels qu’Otto Mauer, prédicateur attaché à la cathédrale Saint Etienne, et Günther Nenning, rédacteur en chef de Neues Forum (« nouveau forum ») et présentateur du talk-show « Club 2 » de l’ORF (fondation autrichienne de droit public chargé de la radio télédiffusion), accompagnèrent l’actionnisme viennois en lui prodiguant tous leurs encouragements. Il s’avéra par la suite que l’AAO était une secte totalitaire entretenant des camps de travail et se livrant assidûment aux abus sur les enfants. En 1991, Muehl fut condamné à sept années de prison, qu’il purgea intégralement, « pour atteinte à la morale, immoralité envers les mineurs allant jusqu’au viol, infraction à la loi sur les stupéfiants et subordination de témoins ».

Après les aventures diverses et variées dans l’univers éreintant de la scène autrichienne, il me fallut me réadapter à l’Allemagne où j’avais accepté l’offre d’une librairie et maison d’édition de gauche, le collectif Politladen Erlangen, tout en m’immergeant profondément dans l’univers des colocations et autres scènes alternatives en plein essor. Il s’ensuivit une kyrielle de dérives érotiques et affectives aussi épuisantes les unes que les autres. Dans une commune rurale de Franconie, j’ai approfondi les « modes de vie alternatifs ». Les huit personnages qui s’étaient regroupés là – cela allait de la Californienne déjantée au Souabe accro au travail-tinrent le coup pendant deux ans. Puis nous nous dispersâmes qui à San Francisco, qui à Poona, qui encore en Andalousie, à Berlin, ou dans le midi de la France.

Pour ma part, j’atterris à Francfort au magazine satirique Pardon. Le rédacteur en chef, Hans A. Nikel, avait concocté un mélange très réussi de « critique sociale » gauchiste, de photos coquines de nus féminins, de satire et autres niaiseries. C’était le magazine classique des années 1968. Mais quand, sous l’influence de sa femme, il se mit soudain à faire de la publicité pour le gourou Maharishi, ses rédacteurs démissionnèrent et fondèrent le magazine concurrent Titanic. Par la suite Nikel alla pêcher des gens de mon espèce pour faire le lien avec la culture des « Spontis », « spontanéités des masses ». C’étaient des groupes d’activistes politiques de gauche dans les années 1970-1980. Ils se voyaient comme les héritiers de l’APO, opposition extraparlementaire, et de la génération de 1968 et la culture alternative.

Ce mélange très spécial de politique, de satire et de sexe était extraordinairement stimulant. Mais nous ne soupçonnions pas un instant, à cette époque, que l’instrumentalisation et la désérotisation de la sexualité déboucheraient sur un marché se montant à des milliards de dollars. Les jeux sexuels dévoyés occupent aujourd’hui une place considérable aussi bien dans la presse de qualité ou les séminaires de théologie morale moderne. Et, à l’échelle mondiale, le secteur de l’industrie pharmaceutique lança un best-seller absolu avec le viagra présenté comme « engrais artificiel pour les reins fatigués ».

Lorsque l’éditeur Nikel vendit le magazine Pardon, j’ai accepté une offre de Dany Cohn-Bendit pour être rédacteur pour Pflasterstrand, le magazine de la ville de Francfort. Les principes antitotalitaires de la publication m’attiraient. Nous nous moquions de la « guérilla urbaine », prenions fait et cause pour Solidarnosc contre le communisme soviétique, nous avons alors inventé la politique « réalo » des Verts. Nos levées de boucliers aussi incessantes qu’enflammées visaient les « fundis », les esprits sectaires et ces Verts, apôtres de la pédophilie et qui prêchaient la légalisation des relations sexuelles entre adultes et enfants. Nous menions une polémique opiniâtre contre les prétendues notions d’émancipation dont nous cherchions à révéler les conséquences totalitaires.

De tous les opposants publics au totalitarisme, c’est Karol Wojtyla qui me faisait à l’époque l’impression la plus forte. Il est devenu pape en 1978 sous le nom de Jean-Paul II, et son charisme faisait trembler les dirigeants du Kremlin bien plus encore que ces derniers ne redoutaient les ouvriers polonais. L’attentat perpétré contre lui par un tueur à gages et auquel il survécut contre toute attente, présageait déjà de l’effondrement de la « glorieuse Union soviétique ».

A la question de Staline « Combien de divisions le Vatican a-t-il ? », l’histoire universelle avait répondu par un miracle. Sans le moindre avion de combat, le pape s’avéra plus fort que des dirigeants de la plus grande puissance militaire du monde. En 1991, cet empire moralement décati et désarmé spirituellement volait en éclats.

Entre-temps, j’étais devenu lecteur pour les éditions Eichborn à Francfort, qui publiait depuis 1989 une collection très appréciée des bibliophiles : Anders Bibliotehek » (l’ « autre bibliothèque »). Hans-Magnus Enzensberger, qui la dirigeait, me poussait à publier un de mes manuscrits sur l’univers étrange et fascinant des saints. Je sentais aussi qu’il m’encourageait à solliciter le cardinal Joseph Ratzinger en vue de publier un livre d’entretiens avec ce « grand inquisiteur » du pape polonais.

En 1995, je m’établis à mon compte comme agent littéraire et récupérai Peter Seewald, ancien communiste et journaliste du Spiegel comme interviewer. Les recherches pour trouver l’éditeur idoine me donnèrent un avant-goût des dispositions que l’on nourrissait à l’égard de ce futur pape allemand. « Nous n’offrons pas de podium à ce réactionnaire. » C’était encore la réponse la moins désagréable. Certains allèrent même jusqu’à solliciter les expertises de théologiens catholiques. Elles étaient dévastatrices : Ratzinger, l’adversaire de toute forme de théologie progressiste, l’adversaire de Hans Küng, ce chouchou des médias, cela ruinerait la réputation de la maison d’édition. Le seul à faire preuve d’un certain courage fut Ulrich Frank-Planitz, l’ancien responsable de la publication protestante Christ und die welt, qui était passé à la « Deutsche Verlagsanstalt » (DVA) comme directeur général. Les entretiens avec le cardinal furent donc menés avec beaucoup de brio par Seewald à qui Ratzinger fit des réponses très lucides. De surcroit, Seewald finit même par retrouver le chemin de l’église. Le livre parut sous le titre Le sel de la terre et devint un best-seller mondial traduit dans plus de trente langues.

Et maintenant un quart de siècle plus tard, j’entends de nouveau les accents libérateurs et le ton clair de sa voix de l’époque : « Catholiques de tous les pays, réveillez à nouveau l’église, unissez-vous – et défendez votre foi ! ».

L'inaction coupable des évêques de France : le ralliement, encore et toujours

publié le 23 mai 2020, 11:24 par Paroisse Blanzay


Par  Gaspar de Quiroga

21 mai 2020

https://www.valeursactuelles.com/

Alors que tout rassemblement au sein des lieux de culte était interdit encore ce lundi, le Conseil d'État s'est prononcé à l'encontre du décret du
gouvernement, rétablissant ainsi la liberté de tenir des cérémonies religieuses. Une bataille médiatique et juridique dans laquelle l'épiscopat français s'est illustré par son absence, sa timidité et son manque coupable d'abnégation. Il n’y a plus d’épiscopat en France, juste des syndics de faillite, dénonce Gaspar de Quiroga, prêtre sous pseudonyme. Tribune.

Le gouvernement avait ainsi, par décret, voulu appliquer un régime dérogatoire aux lieux de culte durant le déconfinement. Tandis que supermarchés et écoles ouvraient pour accueillir leur habituelle population, les lieux de cultes pouvaient rester ouverts, mais n’accueillir
aucun rassemblement, ni, évidemment, culte public. Une première depuis la Terreur. Et la reprise des cultes n’était envisagée que début
juin, au-mieux – ce qui permettait de faire d’une pierre, deux coups : frustrer les chrétiens des fêtes de l’Ascension, et de Pentecôte, et
permettre aux forces de l’ordre de contenir, autant que possible, les coûteuses joyeusetés qui accompagnent systématiquement la fin du
ramadan, la fête de l’Aïd. 

Quelques évêques français s’en sont émus. Mgr Rougé de Nanterre, dans une analyse assez juste, évoquait un manque de respect pour les croyants et parlait de « tropisme anticatholique », Mgr Aillet, à Bayonne, tweetait le 30 avril : « En soi, l'Eglise n'a pas à demander l'autorisation
de reprendre le culte public, mais à faire valoir un droit à la liberté de culte », Mgr Touvet, à Chalons-en-Champagne, Mgr Le Gall à Toulouse, Mgr Lebrun, à Rouen, et bien d’autres y allaient de l’expression de leur déception des annonces du Premier ministre. Quelques menaces furent
même lancées par Mgr Aupetit, à Paris, à l’occasion d’une intrusion de la police dans une église. Dénonçant cette intrusion violente et illégale –
d’autant que l’église en question était privée, et non communale –, il  affirme  : « Il faut garder la tête froide et arrêter ce cirque. Sinon on va
prendre la parole et [...] aboyer très fort ! »

Magnifique, nous sommes-nous dit, les droits des fidèles à recevoir les sacrements de la part de leurs pasteurs et les droits de Dieu à être honoré publiquement par un culte convenable vont être respectés, en même temps que les justes précautions demandées pour assurer la santé
publique : il y a de nouveau des évêques en France ! Las ! Notre béatitude fut de courte durée. Pas un seul de ces épiscopes à la dent dure, au verbe haut, à la formule acérée n’a fait autre chose que nous asséner des rodomontades. Du blabla. Voilà ce que sont les saillies épiscopales. 


Sont-ils simplement bêtes ou aveugles, ou franchement mauvais ?

Ils se plaignent des atteintes à la liberté de culte, de conscience, du mauvais traitement fait aux croyants en général, aux catholiques en
particulier, mais dans les actes ? Le vide sidéral. L’Eglise est « dialoguante », soucieuse de trouver un terrain d’entente avec ce gouvernement, comme avec les autres. Sont-ils simplement bêtes ou aveugles, ou franchement mauvais ? Dès avant le confinement, lors des auditions au parlement, au sujet des lois bioéthiques, Mgr d’Ornellas a réalisé avec stupéfaction que son discours n’intéressait personne et qu’il n’était là que comme alibi. Dans le cadre de la crise sanitaire, tel autre évêque imagine qu’il va obtenir, du fait de ses bonnes relations avec le préfet, des aménagements pour son diocèse, oubliant que le préfet ne peut prendre ce genre de décision, hors de son pouvoir, d’une part, mais aussi certainement peu propice à l’avancement de sa carrière. 

Quant à l’archevêque de Paris, la caravane est passée, et il n’a pas pris la peine d’aboyer. Dans tels autres diocèses, des maires, au mépris de la loi, prennent l’initiative de sonner les cloches des églises le soir à 20h00, pour saluer le personnel soignant – qui aurait sans doute préféré des
moyens matériels et de la considération plutôt que des applaudissements grotesques et des sonneries de cloches – et sont rappelés à l’ordre par les évêques… sans que cessent les sonneries illégales, et que l’on saisisse la juridiction administrative. Tels autres, après avoir manifesté sur les réseaux sociaux leur désagrément des décisions gouvernementales, finissent par s’en accommoder et proposent, pêle-mêle, la messe à
domicile, la messe en « drive-in », la messe à la télévision…c’est à celui qui trouvera la formule la plus originale. Une solution à portée de main,
hygiénique, légale, de bon sens n’a pas été envisagée : la saisine du Conseil d’État pour contester la légalité du décret limitant l’exercice du culte sans aucune proportion avec l’objectif de préservation de la santé publique. C’est tellement important de garder de bonnes relations avec des gouvernements qui, depuis plus de deux siècles se montrent si bienveillants et compréhensifs avec l’Église ! 

Nous avons de véritables moulins à vent, qui justifient leur inaction par le « Rendez à César ». Ils étaient moins regardants quand il s’agissait de
livrer – ou surtout de ne pas livrer – au bras séculier, et même à leurs propres tribunaux ecclésiastiques, les prêtres scandaleux, libidineux,
voleurs, concussionnaires, etc. Non, ce qui était important, c’était de ne pas briser le beau consensualisme qui habite la Conférence des évêques de France. D’ailleurs, quand des laïques ayant encore le sens des choses, ainsi que quelques congrégations religieuses ou assimilées, d’obédience « traditionnelle » – pas des « conservateurs » donc, c’est-à-dire ceux qui défendent le « juste milieu », les accommodements raisonnables, en liturgie, en morale, en théologie, et en politique – ont souhaité défendre le droit naturel à pratiquer le culte en public, leurs Excellences s’en sont quelque peu offusquées, estimant que cette démarche était une rupture de communion, puisqu’elles n’avaient pas été consultées ni donné leur accord. Mais c’est là une conception vétéro-concilaire de l’épiscopat ! Il s’agirait de grandir ! Place au laïcat adulte et conscient de lui-même, mort au cléricalisme !

Leur idée ? Ou on y va tous, ou on n’y va pas ! A l’heure où nous écrivons, Mgr de Moulins-Beaufort, le charismatique et énergique président de la Conférence des évêques de France, auquel a été proposé d’ester devant le Conseil d’État, réfléchit encore…Mais la haute juridiction administrative, sollicitée par des personnes qui savent encore ce qu’est un droit objectif, qui savent qu’une loi ne mérite ce titre et l’obéissance que si elle est une « certaine ordination de la raison au bien commun », et qu’il ne suffit pas qu’elle sorte de la main d’un titulaire de la potestas, qui savent que le bien commun temporel ne peut être séparé ou opposée au bien commun éternel auquel il est ordonné, a rendu son verdict : l’interdiction générale et inconditionnelle des cultes est bien une atteinte manifestement et gravement illégale à la liberté de conscience et à la liberté des cultes. Quelques évêques ont évidemment réagi : ils viennent au secours de la victoire et essaient naturellement de « tirer la couverture à eux ».

Tous les moyens licites doivent être mis en œuvre pour obtenir la victoire

L’un d’entre eux a tout de même exprimé des  remerciements , quoiqu’il ne soit pas certain qu’ils s’adressent aux auteurs de la saisine du Conseil d’État, lesquels, par la victoire obtenue au bénéfice de tous les catholiques, mettent dans l’embarras l’épiscopat français… Car c’est bien de cela qu’il s’agit : en ne voulant pas envisager que les fidèles ont des droits qu’il appartient aux pasteurs de défendre, ne voulant pas plus
envisager que Dieu a le droit d’être publiquement honoré et adoré, et que, là-aussi, c’est normalement entre les mains des évêques qu’a été remise la responsabilité ordinaire de le défendre, ces derniers, après la décision du Conseil d’État, apparaissent tels qu’ils sont : inexistants,
inconsistants, pusillanimes. Le 27 mars 1908, Maurras achevait sa chronique politique dans le journal L’Action française par ces mots : « La
devise de notre Action française est d'agir, d'avancer, de manifester par tous les moyens, même légaux. » Point besoin d’être maurrassien pour
s’approprier cette idée : tous les moyens licites doivent être mis en œuvre pour obtenir la victoire. Comment prétendre l’obtenir si l’on n’essaie
même pas !?

Et tandis que les « tradis » sont rentrés dans l’histoire de la jurisprudence administrative, les évêques, eux, sont sortis de l’Histoire

A cet égard, nous partageons assez l’analyse que fait Jean-Pierre Denis. Le lendemain de l’arrêt du Conseil d’État restaurant la liberté de culte, il  écrit  : « Il est donc regrettable que l’action ait été une nouvelle fois Même si le délai de huit jours qu’il octroie au gouvernement pour rédiger un nouveau texte rend cette décision, dans l’ordre pratique, peu utile. Du moins, les principes sont affirmés. abandonnée à une poignée de requérants et à des organisations disons… peu représentatives du catholicisme de ce pays. Ce sont eux et elles, heureusement mais hélas qui ont défendu nos libertés maltraitées. » Les requérants sont effectivement peu représentatifs du catholicisme français. Et on ne peut que s’en réjouir. Le « catholicisme français » de Jean-Pierre Denis et de la CEF est une coquille vide, et les évêques peinent à s’en rendre compte : ils sont encore dans des référentiels des années 60, où le catholicisme jouit de moyens matériels, d’une forte présence ecclésiastique et religieuse, d’une certaine aura dans la société, d’un taux de pratique bien plus imposant qu’aujourd’hui, quoique déjà diminué. Ils se pensent encore « quelque chose » dans la société, « quelqu’un » vis-à-vis des autorités politiques. La preuve vient d’être faite : ils ne sont plus rien. Et leur inertie dans le combat pour défendre les libertés des fidèles et les droits de Dieu n’a fait que confirmer au gouvernement de la République ce qu’il subodorait : il n’y a plus d’épiscopat en France, juste des syndics de faillite. Et tandis que les « tradis » sont rentrés dans l’histoire de la jurisprudence administrative, les évêques, eux, sont sortis de l’Histoire. Tout court.

Réflexion sur la situation par le Cardinal Sarah

publié le 22 avr. 2020, 13:13 par Paroisse Blanzay

Remarquable !

.Alors que le monde entier est percuté par le coronavirus, le cardinal Robert Sarah, confiné au Vatican, analyse les ressorts de cette crise absolument inédite. 

 

Que vous inspire la crise du coronavirus ?

 

Ce virus a agi comme un révélateur. En quelques semaines, la grande illusion d'un monde matérialiste qui se croyait tout-puissant semble s'être effondrée. Il y a quelques jours, les politiciens nous parlaient de croissance, de retraites, de réduction du chômage. Ils étaient sûrs d'eux. Et voilà qu'un virus, un virus microscopique, a mis à genoux ce monde qui se regardait, qui se contemplait lui-même, ivre d'autosatisfaction parce qu'il se croyait invulnérable.

La crise actuelle est une parabole. Elle révèle combien tout ce en quoi on nous invitait à croire était inconsistant, fragile et vide. On nous disait : vous pourrez consommer sans limites ! Mais l'économie s'est effondrée et les Bourses dévissent. Les faillites sont partout. On nous promettait de repousser toujours plus loin les limites de la nature humaine par une science triomphante. On nous parlait de PMA, de GPA, de transhumanisme, d'humanité augmentée. On nous vantait un homme de synthèse et une humanité que les biotechnologies rendraient invincible et immortelle. Mais nous voilà affolés, confinés par un virus dont on ne sait presque rien. L'“épidémie” était un mot dépassé, médiéval. Il est soudain devenu notre quotidien.

Je crois que cette épidémie a dispersé la fumée de l'illusion. L'homme soi-disant tout-puissant apparaît dans sa réalité crue. Le voilà nu. Sa faiblesse et sa vulnérabilité sont criantes. Le fait d'être confinés à la maison nous permettra, je l'espère, de nous tourner de nouveau vers les choses essentielles, de redécouvrir l'importance de nos rapports avec Dieu, et donc la centralité de la prière dans l'existence humaine. Et, dans la conscience de notre fragilité, de nous confier à Dieu et à sa miséricorde paternelle.

 

Est-ce une crise de civilisation ?

 

J'ai souvent répété, en particulier dans mon dernier livre, Le soir approche et déjà le jour baisse, que la grande erreur de l'homme moderne était de refuser de dépendre. Le moderne se veut radicalement indépendant. Il ne veut pas dépendre des lois de la nature. Il refuse de se faire dépendant des autres en s'engageant par des liens définitifs comme le mariage. Il considère comme humiliant de dépendre de Dieu. Il s'imagine ne rien devoir à personne. Refuser de s'inscrire dans un réseau de dépendance, d'héritage et de filiation nous condamne à entrer nus dans la jungle de la concurrence d'une économie laissée à elle-même.

Mais tout cela n'est qu'illusion. L'expérience du confinement a permis à beaucoup de redécouvrir que nous dépendons réellement et concrètement les uns des autresQuand tout s'effondre, seuls demeurent les liens du mariage, de la famille, de l'amitié. Nous avons redécouvert que, membres d'une nation, nous sommes liés par des liens invisibles mais réels. Nous avons surtout redécouvert que nous dépendons de Dieu.

 

Parleriez-vous de crise spirituelle 

Avez-vous remarqué la vague de silence qui a déferlé sur l'Europe ? Brusquement, en quelques heures, même nos villes bruyantes se sont apaisées. Nos rues souvent grouillantes de monde et de machines sont aujourd'hui désertes, silencieuses. Beaucoup se sont retrouvés seuls, en silence, dans des appartements qui sont devenus comme autant d'ermitages ou de cellules monacales.

Quel paradoxe ! Il aura fallu un virus pour que nous nous taisions. Et tout d'un coup nous avons pris conscience que notre vie était fragile. Nous avons réalisé que la mort n'était pas loin. Nos yeux se sont ouverts. Ce qui nous préoccupait : nos économies, nos vacances, les polémiques médiatiques, tout cela nous est apparu secondaire et vain. La question de la vie éternelle ne peut manquer de se poser quand on nous annonce tous les jours un grand nombre de contagions et de décès. Certains paniquent. Ils ont peur. D'autres refusent de voir l'évidence. Ils se disent : c'est un mauvais moment à passer. Tout recommencera comme avant.

 

Le temps est fini des fausses pudeurs et des hésitations pusillanimes.

Et si, tout simplement, dans ce silence, cette solitude, ce confinement, nous osions prier ? Si nous osions transformer notre famille et notre maison en église domestique. Une église est un lieu sacré qui nous rappelle qu'en cette maison de prière tout doit être vécu en cherchant à orienter toute chose et tout choix vers la Gloire de Dieu. Et si, tout simplement, nous osions accepter notre finitude, nos limites, notre faiblesse de créature ?

J'ose vous inviter à vous tourner vers Dieu, vers le Créateur, vers le Sauveur. Lorsque la mort est si massivement présente, je vous invite à vous poser la question : la mort est-elle vraiment la fin de tout ? ou bien n'est-elle pas un passage, douloureux certes, mais qui débouche sur la vie ? C'est pour cela que le Christ ressuscité est notre grande espérance. « Regardons vers Lui. Attachons-nous à Lui. Il est la Résurrection et la Vie. Qui croit en Lui, même s'il meurt, vivra, et quiconque vit et croit en Lui ne mourra jamais » (Jn 11,25-26). Ne sommes-nous pas comme Job dans la Bible ? Appauvris de tout, les mains vides, le cœur inquiet : que nous reste-t-il ? La colère contre Dieu est absurde. Il nous reste l'adoration, la confiance et la contemplation du mystère.

Si nous refusons de croire que nous sommes le fruit d'un vouloir amoureux de Dieu tout-puissant, alors tout cela est trop dur, alors tout cela n'a pas de sens. Comment vivre dans un monde où un virus frappe au hasard et fauche des innocents ? Il n'y a qu'une réponse : la certitude que Dieu est amour et qu'il n'est pas indifférent à notre souffrance. Notre vulnérabilité ouvre notre cœur à Dieu et elle incline Dieu à nous faire miséricorde. Je crois qu'il est temps d'oser ces mots de foi. Le temps est fini des fausses pudeurs et des hésitations pusillanimes. Le monde attend de l'Église une parole forte, la seule parole qui donne l'Espérance et la confiance, la parole de la foi en Dieu, la parole que Jésus nous a confiée.

 

Que doivent faire les prêtres dans cette situation ?

 

Le pape a été très clair. Les prêtres doivent faire tout ce qu'ils peuvent pour demeurer proches des fidèles. Ils doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour assister les mourants, sans compliquer la tâche des soignants et des autorités civiles. Mais personne n'a le droit de priver un malade ou un mourant de l'assistance spirituelle d'un prêtre. C'est un droit absolu et inaliénable. En Italie, le clergé a déjà payé un lourd tribut. Soixante-quinze prêtres sont morts en portant assistance aux malades.

Mais je crois aussi que de nombreux prêtres redécouvrent leur vocation à la prière et à l'intercession au nom du peuple entier. Le prêtre est fait pour se tenir constamment devant Dieu pour l'adorer, le glorifier et le servir. Ainsi, dans les pays confinés, les prêtres se retrouvent dans la situation inaugurée par Benoît XVI. Ils apprennent à passer leurs journées dans la prière, la solitude et le silence offerts pour le salut des hommes. S'ils ne peuvent physiquement tenir la main de chaque mourant comme ils le voudraient, ils découvrent que, dans l'adoration, ils peuvent intercéder pour chacun.

J'aimerais que les malades, les personnes isolées et en détresse ressentent cette présence sacerdotale mystérieuse. En ces jours terribles, personne n'est seul, personne n'est abandonné. Auprès de chacun, le Bon Pasteur veille. Au nom de chacun, l'Église veille et intercède comme une mère. Les prêtres peuvent redécouvrir leur paternité spirituelle à travers la prière continuelle. Ils redécouvrent leur identité profonde : ils ne sont pas d'abord des animateurs de réunions ou de communautés, mais des hommes de Dieu, des hommes de prière, des adorateurs de la Majesté de Dieu et des contemplatifs.

 

Par la messe, le prêtre touche le monde entier.

Parfois, à cause du confinement, ils célèbrent la messe dans la solitude. Ils mesurent alors l'immense grandeur du sacrifice eucharistique qui n'a pas besoin d'une assistance nombreuse pour produire ses fruits. Par la messe, le prêtre touche le monde entier. Comme Moïse et comme Jésus lui-même, les prêtres redécouvrent la puissance de leur intercession, leur fonction de médiateur entre Dieu et l'homme. Certes, en célébrant l'eucharistie, ils n'ont plus le peuple de Dieu devant eux. Alors, qu'ils tournent leur regard vers l'Orient. Car « c'est de l'orient que vient la propitiation». C'est de là que vient l'homme dont le nom est Orient, qui est devenu médiateur entre Dieu et les hommes. Par là, vous êtes donc invités à toujours regarder vers l'orient, « où se lève pour vous le Soleil de justice, où la lumière apparaît toujours pour vous », nous dit Origène dans une homélie sur le Lévitique. Il faudra se souvenir de tout cela après la crise pour ne pas retomber dans une vaine agitation.

 

Et les fidèles ?

 

Les chrétiens aussi expérimentent très concrètement la communion des saints, ce lien mystérieux qui unit tous les baptisés dans la prière silencieuse et le face-à-face avec Dieu. Il est important de redécouvrir combien peut être précieuse l'habitude de lire la Parole de Dieu, de réciter le chapelet en famille et de consacrer du temps à Dieu, dans une attitude de don de soi, d'écoute et d'adoration silencieuse.

Habituellement, on évalue l'utilité d'une personne à son influence, sa capacité d'action voire d'agitation. Tout d'un coup, nous voilà tous remis à égalité. Nous voudrions être utiles, servir à quelque chose. Mais nous ne pouvons que prier, nous encourager mutuellement, nous supporter les uns les autres. Il est temps de redécouvrir la prière personnelle. Il est temps de réentendre Jésus nous dire : « Quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6,6).

Il est l'heure de redécouvrir la prière en famille. Il est l'heure, pour les pères de famille, d'apprendre à bénir leurs enfants. Les chrétiens, privés de l'eucharistie, mesurent combien la communion était une grâce pour eux. Je les encourage à pratiquer l'adoration depuis chez eux, car il n'y a pas de vie chrétienne sans vie sacramentelle. Au milieu de nos villes et de nos villages, le Seigneur demeure présent. Parfois aussi l'héroïsme est demandé aux chrétiens : quand les hôpitaux demandent des volontaires, quand il faut s'occuper des personnes isolées ou à la rue.

 

Qu'est-ce qui doit changer ?

 

Certains disent : plus rien ne sera comme avant. Je l'espère. Mais je crains plutôt que tout ne recommence comme avant car, tant que l'homme ne revient pas à Dieu de tout son cœur, sa marche vers le gouffre est inéluctable. Nous mesurons en tout cas combien le consumérisme mondialisé a isolé les individus et les a réduits à l'état de consommateurs livrés à la jungle du marché et de la finance. La mondialisation, qu'on nous avait promise heureuse, s'est révélée un leurre. Dans les épreuves, les nations et les familles font corps. Mais les coalitions d'intérêts se débandent.

 

On voit ressurgir des cœurs l'esprit de don de soi et de sacrifice.

La crise actuelle démontre qu'une société ne peut être fondée sur des liens économiques. Nous prenons conscience de nouveau d'être une nation, avec ses frontières, que nous pouvons ouvrir ou fermer pour la défense, la protection et la sécurité de nos populations. Au fondement de la vie de la Cité, on trouve des liens qui nous précèdent : ceux de la famille et de la solidarité nationale. Il est beau de les voir ressurgir aujourd'hui. Il est beau de voir les plus jeunes prendre soin des anciens. Il y a quelques mois, on parlait d'euthanasie et certains voulaient se débarrasser des grands malades et des handicapés. Aujourd'hui, les nations se mobilisent pour protéger les personnes âgées.

On voit ressurgir des cœurs l'esprit de don de soi et de sacrifice. On a l'impression que la pression médiatique nous avait contraints à cacher la meilleure part de nous-mêmes. On nous avait appris à admirer les “gagnants”, les “loups”, ceux qui réussissaient, quitte à écraser les autres au passage. Voilà que soudain on admire et applaudit avec respect et gratitude les aides-soignantes, les infirmières, les médecins, les volontaires et les héros du quotidien. Tout d'un coup, on ose acclamer ceux qui servent les plus faibles. Notre temps avait soif de héros et de saints, mais il le cachait et en avait honte.

Serons-nous capables de garder cette échelle de valeurs ? Serons-nous capables de refonder nos cités sur autre chose que la croissance, la consommation et la course à l'argent ? Je crois que nous serions coupables si, au sortir de cette crise, nous replongions dans les mêmes erreurs. Cette crise démontre que la question de Dieu n'est pas seulement une question de conviction privée, elle interroge le fondement de notre civilisation.

 

 

Mgr Schneider commente l'arrêt de la célébration publique de la messe

publié le 31 mars 2020, 04:04 par Paroisse Blanzay

28 mars, 2020


Mgr Athanasius Schneider vient d'accorder un important entretien à Diane Montagna, publié cette nuit par The Remnant. Il répond à ses questions sur la cessation quasi globale de la célébration publique de la messe, et sur les ordres donnés aux prêtres par de nombreux évêques de ne pas donner les sacrements aux fidèles. Et de mettre tout cela en perpective avec les nombreuses profanations de la sainte Eucharistie et le manque de foi en la Présence réelle qui a envahi l'Eglise depuis cinquante ans. Il n'hésite pas à faire le lien avec les annonces de l'Apocalypse. C'est un appel à la pénitence et à la foi en ce temps de « dictature sanitaire ».

Les prêtres doivent-ils obéir aux ordres qui leur sont donnés de fermer leurs églises ? Non, répond Mgr Schneider, qui les invite à la « créativité » pour célébrer publiquement la messe en respectant les précautions d'hygiène liées à l'épidémie du coronavirus.

En voici la traduction intégrale par mes soins, relue et approuvée par Mgr Schneider. – J.S.

Diane Montagna : Excellence, quelle est votre impression générale sur la manière dont l’Eglise gère l’épidémie de coronavirus ?

Mgr Schneider : J’ai l’impression que la majorité des évêques a réagi de façon précipitée et par panique en interdisant toutes les messes publiques et – ce qui est encore plus incompréhensible – en fermant les églises. Ces évêques ont réagi davantage comme des bureaucrates civils qu’en pasteurs. En se concentrant trop exclusivement sur toutes les mesures de protection hygiénique, ils ont perdu une vision surnaturelle et ont abandonné la primauté du bien éternel des âmes.

Le diocèse de Rome a rapidement suspendu toutes les messes publiques pour se conformer aux directives du gouvernement. Les évêques du monde entier ont pris des mesures similaires. Les évêques polonais, en revanche, ont demandé que davantage de messes soient célébrées afin que les congrégations soient plus petites. Que pensez-vous de la décision de suspendre les messes publiques pour empêcher la propagation du coronavirus ?

Tant que les supermarchés sont ouverts et accessibles et que les gens ont accès aux transports publics, on ne voit pas de raison plausible d’interdire aux gens d’assister à la messe dans une église. On pourrait garantir dans les églises des mesures de protection hygiénique identiques, voire meilleures. Par exemple, avant chaque messe, on pourrait désinfecter les bancs et les portes, et tous ceux qui entrent dans l’église pourraient se désinfecter les mains. D’autres mesures similaires pourraient également être prises. On pourrait limiter le nombre de participants et augmenter la fréquence de la célébration des messes. L’exemple de vision surnaturelle en temps d’épidémie donné par le président tanzanien John Magufuli devrait nous inspirer. Le président Magufuli, catholique pratiquant, a déclaré le dimanche 22 mars 2020 (dimanche de Laetare), à la cathédrale de Saint-Paul, dans la capitale tanzanienne de Dodoma : « J’insiste auprès de vous, mes frères chrétiens et même auprès de vous, les musulmans : n’ayez pas peur, ne cessez pas de vous rassembler pour glorifier Dieu et le louer. C’est pourquoi, en tant que gouvernement, nous n’avons pas fermé d’églises ou de mosquées. Au contraire, elles devraient toujours être ouvertes pour que les gens puissent chercher refuge auprès de Dieu. Les églises sont des lieux où les gens peuvent chercher la vraie guérison, car c’est là que réside le vrai Dieu. N’ayez pas peur de louer et de chercher le visage de Dieu dans l’église. »

Faisant référence à l’Eucharistie, le Président Magufuli a également prononcé ces mots encourageants : « Le coronavirus ne peut pas survivre dans le corps eucharistique du Christ ; il sera bientôt brûlé. C’est exactement pour cela que je n’ai pas paniqué en recevant la sainte communion, parce que je savais qu’avec Jésus dans l’Eucharistie, je suis en sécurité. C’est le moment de renforcer notre foi en Dieu. » (Le discours du président Magufuli peut être consulté en swahili ici).

Pensez-vous qu’un prêtre agirait de manière responsable en célébrant une messe privée en présence de quelques fidèles laïcs, tout en prenant les précautions sanitaires nécessaires ?

Ce serait responsable, mais aussi méritoire ; cela constituerait un acte pastoral authentique, à condition bien sûr que le prêtre prenne les précautions sanitaires nécessaires.

Les prêtres sont dans une position difficile dans cette situation. Certains bons prêtres sont critiqués pour avoir obéi aux directives de leur évêque de suspendre les messes publiques (alors qu’ils continuent à célébrer une messe privée). D’autres cherchent des moyens créatifs d’entendre les confessions tout en cherchant à préserver la santé des gens. Quels conseils donneriez-vous aux prêtres pour vivre leur vocation en ces temps difficiles ?

Les prêtres doivent se rappeler qu’ils sont avant tout pasteurs des âmes immortelles. Ils doivent imiter le Christ, qui a dit : « Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire, et celui qui n’est pas pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit venir le loup, et abandonne les brebis, et s’enfuit ; et le loup ravit et disperse les brebis. Le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et qu’il ne se met pas en peine des brebis. Je suis le bon pasteur, et je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent » (Jean 10, 11-14) Si un prêtre observe de manière raisonnable toutes les précautions sanitaires nécessaires et fait preuve de discernement, il n’est pas tenu d’obéir aux directives de son évêque ou du gouvernement lui ordonnant de suspendre la Messe pour les fidèles. De telles directives sont une pure loi humaine, alors que la loi suprême dans l’Église est le salut des âmes. Les prêtres dans une telle situation doivent être extrêmement créatifs pour assurer aux fidèles, même pour un petit groupe, la célébration de la sainte messe et la réception des sacrements. Tel était le comportement pastoral de tous les prêtres confesseurs et martyrs au temps des persécutions.

Est-il jamais légitime que les prêtres défient l’autorité, en particulier l’autorité ecclésiastique (par exemple, si un prêtre se voit enjoindre de ne pas aller rendre visite aux malades et aux mourants) ?

Si une autorité ecclésiastique interdit à un prêtre d’aller rendre visite aux malades et aux mourants, il ne peut pas obéir. Une telle interdiction constitue un abus de pouvoir. Le Christ n’a pas donné à l’évêque le pouvoir d’interdire la visite des malades et des mourants. Un vrai prêtre fera tout ce qu’il peut pour rendre visite à un mourant. De nombreux prêtres l’ont fait même lorsque cela signifiait mettre leur vie en danger, soit en cas de persécution, soit en cas d’épidémie. Nous avons de nombreux exemples de tels prêtres dans l’histoire de l’Église. Saint Charles Borromée, par exemple, donnait la sainte communion de ses propres mains sur la langue de mourants infectés par la peste. À notre époque, nous avons l’exemple émouvant et édifiant de prêtres, en particulier de la région de Bergame, dans le nord de l’Italie, qui ont été infectés et sont morts parce qu’ils s’occupaient de patients mourants atteints de coronavirus. Un prêtre de 72 ans atteint de coronavirus est mort il y a quelques jours en Italie, après avoir abandonné le respirateur, dont il avait besoin pour survivre, et avoir permis qu’il soit donné à un patient plus jeune. Ne pas aller rendre visite aux malades et aux mourants est un comportement qui relève plus du mercenaire que du bon pasteur.

Vous avez passé vos premières années dans l’église clandestine soviétique. Quel point de vue ou perspective aimeriez-vous partager avec les fidèles laïcs qui ne peuvent pas assister à la messe, et dans certains cas, ne peuvent même pas passer du temps devant le saint sacrement parce que toutes les églises de leur diocèse ont été fermées ?

J’encouragerais les fidèles à faire des actes fréquents de communion spirituelle. Ils pourraient lire et contempler les lectures quotidiennes de la Messe et l’ordo entier de la Messe. Ils pourraient envoyer leur saint Ange gardien pour adorer Jésus-Christ dans le tabernacle en leur nom. Ils pourraient s’unir spirituellement à tous les chrétiens qui sont en prison au nom de leur foi, à tous les chrétiens qui sont malades et alités, à tous les chrétiens mourants qui sont privés des sacrements. Dieu remplira de nombreuses grâces ce temps de privation temporelle de la sainte messe et du Saint-Sacrement.

Le Vatican a récemment annoncé que les liturgies de Pâques seront célébrées en l’absence des fidèles. Il a précisé par la suite qu’il étudie « des moyens de mise en œuvre et de participation qui respectent les mesures de sécurité mises en place pour prévenir la propagation du coronavirus ». Quel est votre avis sur cette décision ?

Étant donné la stricte interdiction des rassemblements de masse par les autorités gouvernementales italiennes, on peut comprendre que le pape ne puisse pas célébrer les liturgies de la Semaine Sainte en présence d’un grand nombre de fidèles. Je pense que les liturgies de la Semaine Sainte pourraient être célébrées par le Pape en toute dignité et sans qu’on les abrège, par exemple dans la Chapelle Sixtine (comme c’était la coutume des papes avant le Concile Vatican II), avec la participation du clergé (cardinaux, prêtres) et d’un groupe choisi de fidèles, auxquels des mesures de protection hygiénique seraient préalablement appliquées. On ne voit pas la logique d’interdire l’allumage du feu, la bénédiction de l’eau et le baptême lors de la Veillée pascale, comme si ces actions risquaient de propager un virus. Une peur quasi-pathologique a vaincu la raison commune et la vision surnaturelle.

Votre Excellence, que révèle la gestion de l’épidémie de coronavirus par l’Église sur l’état de l’Église et en particulier de sa hiérarchie ?

Elle révèle la perte d’une vision surnaturelle. Au cours des dernières décennies, de nombreux membres de la hiérarchie de l’Église ont été surtout immergés dans les affaires séculières, intérieures et temporelles et sont ainsi devenus aveugles aux réalités surnaturelles et éternelles. Leurs yeux ont été remplis de la poussière des occupations terrestres, comme l’a dit un jour saint Grégoire le Grand (voir Regula pastoralis II, 7). Leur réaction face à l’épidémie du coronavirus a révélé qu’ils accordent plus d’importance au corps mortel qu’à l’âme immortelle des hommes, oubliant les paroles de notre Seigneur : « En effet, que servirait à l’homme de gagner le monde entier et de perdre son âme ? » (Marc 8, 36). Les mêmes évêques qui tentent aujourd’hui de protéger (parfois par des mesures disproportionnées) le corps de leurs fidèles de la contamination par un virus matériel, ont tranquillement laissé le virus des enseignements et pratiques hérétiques se répandre parmi leur troupeau.

Le cardinal Vincent Nichols a récemment déclaré que nous aurons une faim nouvelle de l’Eucharistie après la disparition de l’épidémie du coronavirus ? Êtes-vous d’accord avec cela ?

J’espère que ces paroles se vérifieront chez de nombreux catholiques. C’est une expérience humaine commune que la privation prolongée d’une réalité importante enflamme le cœur des gens qui la désirent ardemment. Cela s’applique, bien sûr, à ceux qui croient et aiment vraiment l’Eucharistie. Une telle expérience aide également à réfléchir plus profondément sur la signification et la valeur de la sainte Eucharistie. Peut-être que les catholiques qui étaient si habitués au Saint des Saints qu’ils en sont venus à le considérer comme quelque chose d’ordinaire et de commun connaîtront une conversion spirituelle et comprendront et traiteront désormais la sainte Eucharistie comme extraordinaire et sublime.

Le dimanche 15 mars, le pape François est allé prier devant l’image du Salus Populo Romani à Santa Maria Maggiore et devant le Crucifix miraculeux qui se trouve dans l’église de San Marcelo al Corso. Pensez-vous qu’il soit important que les évêques et les cardinaux réalisent des actes de prière publique semblables pour que prenne fin l’épidémie du coronavirus ?

L’exemple du pape François peut encourager de nombreux évêques à accomplir des actes semblables de témoignage public de foi et de prière, et à donner des signes concrets de pénitence qui implorent Dieu de mettre fin à l’épidémie. On pourrait recommander que les évêques et les prêtres traversent régulièrement leurs villes et villages avec le Saint-Sacrement dans l’ostensoir, accompagnés d’un petit nombre de clercs ou de fidèles (un, deux ou trois), selon les réglementations gouvernementales. De telles processions avec le Seigneur Eucharistique transmettront aux fidèles et aux citoyens la consolation et la joie de ne pas être seuls au moment de la tribulation, de savoir que le Seigneur est vraiment avec eux, que l’Église est une mère qui n’a ni oublié ni abandonné ses enfants. Une chaîne mondiale d’ostensoirs portant le Seigneur eucharistique dans les rues de ce monde pourrait être lancée. De telles mini processions eucharistiques, même si elles ne sont réalisées que par un évêque ou un prêtre seul, imploreront des grâces de guérison physique et spirituelle, et de conversion.

Le coronavirus a fait son apparition en Chine peu de temps après le synode de l’Amazonie. Certains médias croient fermement qu’il s’agit d’une punition divine après les épisodes de la Pachamama au Vatican. D’autres croient qu’il s’agit d’un châtiment divin à la suite de l’accord entre le Vatican et la Chine. Pensez-vous que l’une ou l’autre de ces positions soit tenable ?

L’épidémie de coronavirus est sans aucun doute, à mon avis, une intervention divine pour châtier et purifier le monde pécheur et aussi l’Église. Nous ne devons pas oublier que Notre Seigneur Jésus-Christ considérait les catastrophes physiques comme des châtiments divins. Nous lisons, par exemple : « En ce même temps, il y avait là quelques hommes, qui lui annonçaient ce qui était arrivé aux Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang avec celui de leurs sacrifices. Et prenant la parole, il leur dit : Pensez-vous que ces Galiléens fussent plus pécheurs que tous les autres Galiléens, parce qu’ils ont souffert de telles choses ? Non, je vous le dis ; mais, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous pareillement. Comme ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour de Siloé, et qu’elle a tuées : pensez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les habitants de Jérusalem ? Non, je vous le dis ; mais, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous pareillement » (Luc 13, 1-5)

La vénération cultuelle de l’idole païenne de la Pachamama à l’intérieur du Vatican, avec l’approbation du Pape, était à coup sûr un grand péché d’infidélité au Premier Commandement du Décalogue, c’était une abomination. Toute tentative de minimiser cet acte de vénération ne peut résister au barrage des preuves évidentes et de la raison. Je pense que ces actes d’idolâtrie ont été le point culminant d’une série d’autres actes d’infidélité par rapport à la sauvegarde du dépôt divin de la Foi par de nombreux membres de haut rang de la hiérarchie de l’Église au cours des décennies passées. Je n’ai pas la certitude absolue que l’apparition du coronavirus est une rétribution divine pour les événements de la Pachamama au Vatican, mais envisager une telle possibilité ne serait pas tiré par les cheveux. Déjà au début de l’Église, le Christ a réprimandé les évêques (les « anges ») des églises de Pergame et de Thyatire en raison de leur connivence avec l’idolâtrie et l’adultère. La figure de « Jézabel », qui séduisait l’Église pour l’amener à l’idolâtrie et à l’adultère (voir Apocalypse 2, 20), pourrait également être comprise comme un symbole du monde d’aujourd’hui – avec lequel flirtent de nombreuses personnes ayant des responsabilités au sein de l’Église.

Les paroles suivantes du Christ restent valables pour notre époque également : « Voici, je vais la jeter sur un lit de douleur, et ceux qui commettent l’adultère avec elle seront dans une très grande tribulation, s’ils ne font pénitence de leurs œuvres. Je frapperai de mort ses enfants, et toutes les Eglises sauront que je suis celui qui sonde les reins et les cœurs, et je rendrai à chacun de vous selon ses œuvres » (Apocalypse 2, 22-23). Le Christ a menacé de châtiment, et Il a appelé les églises à la pénitence : « Mais j’ai quelque peu de chose contre toi : c’est que tu as là des hommes qui tiennent à l’enseignement… pour les faire manger la nourriture sacrifiée aux idoles et les faire tomber dans la fornication… Fais pareillement pénitence ; sinon je viendrai bientôt à toi, et je combattrai contre eux avec l’épée de ma bouche. » Je suis convaincu que le Christ répéterait les mêmes paroles au pape François et aux autres évêques qui ont permis la vénération idolâtre de la Pachamama et qui ont implicitement approuvé les relations sexuelles en dehors d’un mariage valide, en permettant aux personnes dites « divorcées et remariées » qui sont sexuellement actives de recevoir la sainte communion.

Vous avez cité les Évangiles et le Livre de l’Apocalypse. La façon dont Dieu a traité son peuple élu dans l’Ancien Testament nous permet-elle de mieux comprendre la situation actuelle ?

L’épidémie de coronavirus a provoqué une situation au sein de l’Église qui, à ma connaissance, est unique, c’est-à-dire une interdiction quasi mondiale de toutes les messes publiques. Cette situation est en partie analogue à l’interdiction du culte chrétien dans la quasi totalité de l’Empire romain au cours des trois premiers siècles. La situation actuelle est cependant sans précédent, car dans notre cas, l’interdiction du culte public a été prononcée par des évêques catholiques, devançant même les ordres gouvernementaux correspondants.

D’une certaine manière, la situation actuelle peut également être comparée à la cessation du culte sacrificiel du Temple de Jérusalem pendant la captivité babylonienne du peuple élu de Dieu. Dans la Bible, le châtiment divin était considéré comme une grâce, par exemple : « Heureux l’homme qui est châtié par Dieu. Ne rejette donc pas la correction du Seigneur. Car c’est lui qui blesse et qui donne le remède ; il frappe, et ses mains guérissent » (Job 5, 17-18), et : « Ceux que j’aime, je les reprends et les châtie ; aie donc du zèle, et fais pénitence. » (Ap. 3, 19). La seule réaction adéquate face à la tribulation, aux catastrophes, aux épidémies et autres situations similaires – qui sont autant d’instruments entre les mains de la Providence divine pour réveiller les gens du sommeil du péché et de l’indifférence envers les commandements de Dieu et la vie éternelle – est la pénitence et la conversion sincère à Dieu. Dans la prière suivante, le prophète Daniel donne aux fidèles de tous les temps un exemple du juste état esprit qu’ils doivent avoir, et de la façon dont ils doivent se comporter et prier en temps de tribulation : « Tout Israël a transgressé votre loi et s’est détourné pour ne pas entendre votre voix… Abaissez, mon Dieu, votre oreille et écoutez ; ouvrez vos yeux, et voyez notre désolation et cette ville sur laquelle votre nom a été invoqué ; car ce n’est pas à cause de notre justice que nous vous présentons humblement nos prières, mais à cause de vos abondantes miséricordes. Exaucez-nous, Seigneur ; apaisez-vous, Seigneur ; soyez attentif et agissez ; ne tardez pas, mon Dieu, pour vous-même, parce que votre nom a été invoqué sur cette ville et sur votre peuple » (Dan 9, 11,18-19).

Saint Robert Bellarmin a écrit : « Signes sûrs concernant la venue de l’Antéchrist… la plus grande et la dernière persécution ; et le sacrifice public (de la Messe) cessera complètement » (La prophétie de Daniel, pages 37-38).

Pensez-vous que ce qu’il évoque là est ce à quoi nous assistons actuellement ? Est-ce le début du grand châtiment prophétisé dans le livre de l’Apocalypse ?

La situation actuelle offre suffisamment de motifs raisonnables pour penser que nous sommes au début d’un temps apocalyptique, qui comprend des châtiments divins. Notre Seigneur s’est référé à la prophétie de Daniel : « Quand donc vous verrez l’abomination de la désolation, dont a parlé le prophète Daniel, établie dans le lieu saint, que celui qui lit comprenne » (Mt 24,15). Le livre de l’Apocalypse dit que l’Église devra pendant un certain temps fuir dans le désert (voir Ap 12, 14). L’arrêt presque total du Sacrifice public de la Messe pourrait être interprété comme une fuite dans un désert spirituel. Ce qui est regrettable dans notre situation est le fait que de nombreux membres de la hiérarchie de l’Église ne voient pas la situation actuelle comme une tribulation, comme un châtiment divin, c’est-à-dire comme une « visitation divine » au sens biblique. Ces paroles du Seigneur s’appliquent également à de nombreux membres du clergé au milieu de l’épidémie physique et spirituelle actuelle : « Tu n’as pas connu le temps où tu as été visitée » (Luc 19, 44). La situation actuelle de cette « épreuve du feu » (cf 1 Pierre 4:12) doit être prise au sérieux par le pape et les évêques afin de conduire à une profonde conversion de l’Eglise entière. Si cela ne se produit pas, alors le message de cette histoire de Søren Kierkegaard sera également applicable à notre situation actuelle : « Un incendie éclate dans les coulisses d’un cirque. Le clown apparaît et tente d’avertir le public. Chacun croit à une blague et rit. Il répète, on rigole encore plus fort. Ainsi la fin du monde se produira au milieu des vivats et chacun pensera : Quelle bonne blague ! »

Excellence, quel est le sens profond de tout cela ?

La situation de la cessation de la célébration publique de la messe et de la sainte communion sacramentelle est si unique et si grave que l’on peut découvrir derrière tout cela une signification plus profonde. Cet événement survient près de cinquante ans après l’introduction de la communion dans la main (en 1969) et une réforme radicale du rite de la Messe (en 1969/1970) avec ses éléments protestants (prière de l’Offertoire) et son style de célébration horizontal et axé sur l’instruction (moments de liberté, célébration en cercle fermé et vers le peuple). La pratique de la communion dans la main au cours des cinquante dernières années a conduit à des profanations involontaires et volontaires du Corps eucharistique du Christ à une échelle sans précédent. Pendant plus de cinquante ans, le Corps du Christ a été (la plupart du temps involontairement) piétiné par les pieds du clergé et des laïcs dans les églises catholiques du monde entier. Le vol des Hosties consacrées a également augmenté à un rythme alarmant. La pratique consistant à communier directement avec ses propres mains et doigts ressemble de plus en plus au geste par lequel on prend la nourriture ordinaire. Chez de nombreux catholiques, la pratique de recevoir la communion dans la main a affaibli la foi en la Présence réelle et en la transsubstantiation, la foi au caractère divin et sublime de la sainte Hostie. La présence eucharistique du Christ est devenue, au fil du temps, inconsciemment, pour ces fidèles une sorte de pain ou de symbole sacré. Maintenant, le Seigneur est intervenu et a privé presque tous les fidèles d’assister à la sainte messe et de recevoir sacramentellement la Sainte Communion.

Les innocents et les coupables endurent ensemble cette tribulation, puisque dans le mystère de l’Église, tous sont mutuellement unis en tant que membres : « Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui » (1 Co 12, 26). La cessation actuelle de la sainte messe publique et de la sainte communion pourrait être comprise par le pape et les évêques comme une réprimande divine pour les cinquante dernières années de profanations et de banalisations de l’Eucharistie et, en même temps, comme un appel miséricordieux à une authentique conversion eucharistique de toute l’Église. Que l’Esprit Saint touche le cœur du Pape et des évêques et les pousse à édicter des normes liturgiques concrètes afin que le culte eucharistique de toute l’Église soit purifié et orienté à nouveau vers le Seigneur.

On pourrait suggérer que le Pape, avec les cardinaux et les évêques, réalise un acte public de réparation à Rome pour les péchés contre la sainte Eucharistie, et pour le péché des actes de vénération religieuse des statuettes de la Pachamama. Une fois la tribulation actuelle terminée, le pape devrait édicter des normes liturgiques concrètes, dans lesquelles il invitera toute l’Église à se tourner à nouveau vers le Seigneur dans la manière de célébrer, c’est-à-dire que célébrants et fidèles soient tournés dans la même direction pendant la prière eucharistique. Le Pape devrait également interdire la pratique de la communion dans la main, car l’Église ne peut pas continuer à traiter le Saint des Saints dans la petite Hostie consacrée de manière aussi minimaliste et l’exposant ainsi au danger.

La prière suivante d’Azariah dans la fournaise ardente, que chaque prêtre dit pendant le rite de l’Offertoire de la Messe, pourrait inspirer le Pape et les évêques à des actions concrètes de réparation et de restauration de la gloire du sacrifice eucharistique et du Corps eucharistique du Seigneur : « En esprit d’humilité et le cœur contrit, puissions-nous être accueillis par vous, Seigneur : et que notre sacrifice ait lieu aujourd’hui devant vous de telle manière qu’il vous soit agréable, Seigneur Dieu. Car ceux qui ont confiance en vous ne seront jamais confondus. Et maintenant, nous nous consacrons à vous de tout notre cœur, nous vous craignons, et nous cherchons votre visage. Ne nous couvrez pas de honte ; mais traitez-nous selon votre mansuétude et selon l’abondance de voire miséricorde. Délivrez-nous par un de vos prodiges, et donnez la gloire à votre nom, ô Seigneur ! » (Dn 3, 39-43, Septante).

Le texte original de l'entretien est ici, sur The Remnant.

© leblogdejeannesmits pour la traduction.

Réflexion de Don Pateau

publié le 31 mars 2020, 04:01 par Paroisse Blanzay

+ Fontgombault, le 21 mars 2020 

Chers Amis,

Flavius Josèphe, dans La Guerre des Juifs contre les Romains (Liv VI, c. XXXI), évoque longuement les signes annonciateurs de la dévastation du Temple par les armées de Titus, en l’an 70 de notre ère :

 À la fête dite de la Pentecôte, les prêtres qui, suivant leur coutume, étaient entrés la nuit dans le Temple intérieur pour le service du culte, dirent qu’ils avaient perçu une secousse et du bruit, et entendu ensuite ces mots comme proférés par plusieurs voix : « Nous partons d’ici. »

 Le 15 avril 2019, il y a presque un an, Notre-Dame de Paris était en feu. Aujourd’hui la nef de la cathédrale, comme celle de bien des églises du monde, est vide et silencieuse. Les routes, les places, sont désertes. Dieu nous aurait-il abandonnés ? En ces temps difficiles, je veux vous rejoindre pour vous manifester la proximité des moines et l’assurance de leur prière. 

 Beaucoup parmi vous vivent la privation imposée de la Messe et de l’Eucharistie comme une grande souffrance. L’occasion douloureuse vous est donnée de vous souvenir que l’Eucharistie est un don gratuit, non un dû. C’est aussi le moment d’un examen de conscience sur la façon dont nous nous préparons à recevoir ce sacrement, et sur la manière dont nous le recevons : les sacrements ne sont-ils pas trop souvent traités à la même enseigne que les biens de consommation ? Ce temps vous invite à une prière familiale et personnelle renouvelée et plus intense. Les diocèses développent heureusement des moyens pour y initier les fidèles. Heureusement aussi, les églises restent encore ouvertes, et le SaintSacrement y est parfois exposé. Notre prière doit vraiment s’intensifier en ces périodes de détresses corporelles et spirituelles. 

 Oculi mei semper ad Dominum : « Mes yeux toujours tournés vers le Seigneur », chantions-nous dimanche dernier à l’introït de la Messe. Ces mots résonnent comme une invitation pressante, alors que le fléau d’une épidémie particulièrement contagieuse dévaste la terre, sans que personne ne puisse dire aujourd’hui quelles en seront les conséquences. 

 Il y a déjà et il y aura encore des morts. Les médias en offrent le décompte quotidien, ajoutant le nombre des nouveaux cas diagnostiqués, et celui des gens dont l’état se révèle particulièrement grave. 

 Monseigneur Jérôme Beau, archevêque de Bourges, remarquait : « La situation sanitaire que notre monde traverse nous révèle beaucoup sur la fragilité humaine, et particulièrement de nos sociétés. Dans quelque temps, il sera nécessaire d’y réfléchir aussi théologiquement. Aujourd’hui, nous sommes d’abord invités à la prière, à la charité et à la prudence. »

 Contre la propagation de ce virus inconnu, des mesures de prudence ont été recommandées par les pouvoirs publics et spécifiées dans les diocèses par les évêques. Ces mesures dérangent nos habitudes. Il ne viendrait pourtant à l’idée de personne de supposer qu’elles ont été prises dans un autre but que de préserver la santé de la population et d’éviter autant que faire se peut une contagion massive, en particulier des personnes vulnérables que les services hospitaliers ne pourraient prendre en charge. Les respecter relève de la charité. N’oublions pas l’avertissement de saint Paul aux Romains : « Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. » (Rm, 13, 1-2) Tant que rien de contraire à la loi divine ne nous est commandé, il faut obéir. Mieux vaut obéir que de commenter sans fin, au risque de s’épuiser et d’épuiser les autres, les décisions prises par ceux qui sont responsables et qui cherchent de façon évidente le bien de tous. Les plus loquaces dans le genre de la critique sont souvent ceux qui ont le moins de responsabilités. C’est dans ce contexte que des restrictions d’accès à l’église abbatiale vous sont imposées.

 Cette crise sanitaire mondiale révèle aussi la petitesse de l’homme en face de la nature. Un virus, ce n’est pas très gros et pourtant… Le colosse fait d’or et d’argent qui asservit le monde tremble et révèle ses pieds d’argile. Les bourses s’effondrent. Les frontières se ferment. Aurions-nous oublié que notre planète si confortable poursuit une course fulgurante dans un univers hostile ? Que la nature est généreuse, mais qu’elle peut s’épuiser ? Que le petit homme qui naît a besoin d’être accueilli, aimé ? Que tout homme a besoin d’être aimé ?

 Confronté au fléau, l’homme moderne, si sûr de lui, apparaît impuissant. Acheter la mort d’un enfant, acheter le silence des hommes en face d’une enfance ou d’une humanité exploitées et avilies ne lui pose pas de problème ; mais ce petit virus, lui, nul ne peut l’acheter. Il ne se vend pas. Sans foi ni loi, il contamine, offrant au monde l’image de ce qui se passe de manière beaucoup plus discrète, silencieuse et depuis longtemps, dans le domaine moral. Évoquons à titre d’exemple la double et récente décision particulièrement révoltante de trois juges de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), rendue publique le 12 mars dernier, qui prive les sages-femmes en Europe de la garantie de leur droit à l’objection de conscience face à l’avortement. Comment imposer à ceux qui font profession de lutter pour la vie de poser des gestes de morts, et leur refuser une légitime liberté de conscience en face d’un acte qui demeure objectivement un crime ? Notre monde est devenu fou, incohérent.

 Que faire ? L’angoisse devant ce monde, devant cette épidémie serait-elle la seule réponse ? Ou plutôt, ne serions-nous pas invités à regarder ailleurs ?

 Peut-on en effet imaginer que l’homme ait pu subsister tant d’années dans un univers potentiellement hostile si un Autre ne l’avait depuis toujours aimé et protégé ? L’homme, qui semble découvrir à ses dépens qu’il n’a pas tout pouvoir, fera-t-il le pas d’accepter sa condition de créature ? Est-il plus exaltant de se considérer comme le fruit du hasard, ou de se reconnaître modelé par un Dieu qui accomplit toute chose par amour ? Si je sais que toute chose a pour Maître et Seigneur le Dieu qui m’a créé, alors l’univers, les pays voisins, le frère ou l’ami d’hier peuvent bien devenir hostiles : en Lui se trouve ma confiance et mon salut. La terreur ou l’anxiété ne sont plus la seule réponse à la souffrance. La consolation de la présence de Dieu, seule, la rend supportable. Alors, au cœur de l’épreuve, la lumière paraît. La vie de l’homme retrouve un sens. Le monde n’est plus cet univers liquide et gluant où tout homme, comme en apesanteur et sans repères, lutte contre un inéluctable destin : retourner au néant. Non, la vie de l’homme a un sens. Elle est grande. Elle est belle.

 L’épreuve que nous vivons aujourd’hui, si elle rappelle la faiblesse de l’homme, invite aussi à méditer la grandeur, la miséricorde et la bonté de Dieu. Elle nous invite à l’adoration. Si nos yeux se tournent vers le Seigneur, il ne faut pas douter que Dieu, lui aussi, nous regarde toujours. Comme l’affirme saint Paul : « Cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés. Vivez dans l’amour, comme le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous… Conduisez-vous comme des enfants de lumière. » (Eph 5,1-2.8)

 Que doivent faire des enfants de lumière en ces temps si sombres ? Plusieurs fois par jour, le moine redit avec le psalmiste : « Notre secours est dans le Nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre. » (Ps 123, 8) Invoquons ce nom par la prière, pour l’éloignement de ce fléau, pour le personnel soignant particulièrement sollicité, pour les malades et leurs familles, pour les gouvernants qui ont à gérer cette situation difficile dans un pays en état de profonde crise économique, éthique et, osons le dire, spirituelle. Si la crise que nous vivons nous conduit à implorer le secours de Dieu, elle nous invite aussi à y associer le monde, à l’inviter à adresser, au mépris de tout respect humain, une prière à Dieu.

 Les moines portent dans leur prière tous ceux qui sont touchés par les cataclysmes que nous vivons, les familles dont la vie est bouleversée, les entreprises, les salariés fragilisés, tous nos amis.

 En ces temps, la tentation peut se faire plus grande de se replier sur soi-même et d’oublier les autres. Ce repli doit être combattu par une charité inventive. En cela, l’épreuve que nous vivons devra porter du fruit. L’homme de notre temps a besoin de s’ouvrir à l’autre, de respecter sa propre humanité, de respecter la nature, et cela commence au sein même des familles souvent si disloquées. Regardez comment tant de soignants payent de leur personne, mettent en danger leur vie au service de la vie des autres. Quel beau témoignage !

 Le confinement imposé est aussi l’occasion de redécouvrir le cœur du foyer, ce lieu si sacré de la vie de famille et en famille. Devant le mal, les hommes redécouvrent ce lieu où ils ont été conçus, où ils ont grandi, où ils ont appris à vivre ensemble sous le regard de Dieu ; ce creuset de l’amour familial si malmené se révèle un refuge béni. Puissiez-vous prendre en ces jours le temps du silence, le temps de vivre la vraie vie.

 Pour nous moines, la charité passe par l’offrande de notre prière. Unissez-vous spirituellement à nous chaque mardi, lors des Messes pro tempore mortalitatis, « pour les temps d’épidémie », que célèbrent les prêtres de l’abbaye en réponse à la demande de notre évêque.

 Unissez-vous aussi à la neuvaine à Notre-Dame de Lourdes, et au geste proposé par les évêques de France, qui invitent à déposer, le mercredi 25 mars prochain, fête de l’Annonciation, une bougie sur le rebord de la fenêtre, au moment où sonneront les cloches des églises. Ce signe, expliquent-ils, « sera une marque de communion de pensée et de prière avec les défunts, les malades et leurs proches, avec tous les soignants et tous ceux qui rendent possible la vie de notre pays. Ce sera aussi l’expression de notre désir que la sortie de l’épidémie nous trouve plus déterminés aux changements de mode de vie que nous savons nécessaires depuis des années. »

 Notre-Dame est notre Mère, tout particulièrement en ces temps difficiles. Nous nous adressons à elle chaque jour après None, en chantant la séquence dont le texte est joint à ce message.

 Soyez assurés, chers amis, de la prière des moines pour vous, pour les soignants, pour ceux qui assurent le service de la charité auprès des personnes faibles, malades ou âgées, et pour le monde entier in hac lacrimarum valle, dans cette vallée de larmes. Une vallée qui peut devenir aussi le lieu d’une renaissance, comme nous l’espérons, comme nous le confessons, et comme nous voulons y travailler. Saint Chemin vers Pâques.


+ fr Jean Pateau abbé.

Des prêtres diocésains disent parfois la messe en direction de l’est.

publié le 9 mars 2020, 17:33 par Pierre Roland-Gosselin

 Ils nous expliquent les raisons de ce choix.


Dans sa paroisse de la Vienne, le Père Allain Nauleau célèbre la messe Paul VI tourné vers l'orient.

Ils ne sont pas « tradis », n’ont pas adopté la forme extraordinaire du rite romain, mais célèbrent pourtant de temps à autre la messe ad orientem. Traduisez « tournés vers Dieu ». D’aucuns disent « dos au peuple » (voir encadré ci-dessous).

 

 « La prière vers l’orient est de tradition depuis l’origine du christianisme, elle exprime la spécificité de la synthèse chrétienne, qui intègre cosmos et Histoire, passé et monde à venir dans la célébration du mystère du Salut. »

• « Dans la prière vers l’orient, nous exprimons donc notre fidélité au don reçu dans l’Incarnation et l’élan de notre marche vers le second avènement. »

Joseph Ratzinger, Extraits de L’Esprit de la liturgie, Ad Solem, 2001.

 « Je célèbre habituellement la messe face au peuple, mais j’ai toujours considéré que c’était naturel de célébrer vers l’orient », indique l’abbé Vincent de Mello, aumônier du patronage du Bon Conseil à Paris. « Je le fais systématiquement pour certaines messes : celle de l’aurore, à Noël, celle de l’Ascension, pour signifier que nous sommes tournés vers le Christ monté en gloire et que notre vocation est d’aller au Ciel, et lorsque c’est la fête d’un saint représenté sur la mosaïque placée derrière l’autel de la chapelle. »

Mgr Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon, déclare célébrer « assez régulièrement » la messe ad orientem dans les églises de son diocèse, selon l’emplacement de l’autel qui s’y trouve : « À travers cette dispositionje signifie que le prêtre et la communauté sont dirigés dans la même direction qu’est le Christ. »

Tandis que, pour prier, les juifs et les musulmans se tournent vers un lieu spirituel (Jérusalem, La Mecque), les chrétiens ont pris l’habitude de se tourner vers l’orient, d’où, selon les Écritures, le Christ est venu sur Terre et d’où Il reviendra. « Comme l’éclair part de l’orient et brille jusqu’à l’occident, ainsi sera la venue du Fils de l’homme », nous dit saint Mathieu (24, 27).

Sur la base notamment d’une interprétation de la « participation active » des fidèles, souhaitée par Vatican II (Constitution sur la sainte liturgie Sacrosanctum Concilium, 1963), cette pratique de célébrer la messe vers l’orient a été très largement abandonnée dans l’Église catholique après le Concile. Abandonnée, mais pas abolie, nuance l’abbé de Mello. « Après le concile, l’Église n’a pas absolutisé une manière de faire. Célébrer face au peuple est une permission. Dans le missel rénové de 1969, les rubriques précisent qu’à certains moments le prêtre doit se tourner vers l’assemblée, ce qui signifie que la messe doit être célébrée dos au peuple. Ce sont les éditions françaises successives du missel romain qui ont supprimé ces mentions, mais je constate qu’elles ont été réintroduites dans l’édition du missel à paraître en novembre prochain. »

Une tradition très ancienne

Fondateur de la communauté Aïn Karem et auteur d’une Initiation à la liturgie romaine (Ad Solem), le Père Michel Gitton explique que la célébration ad orientem est très ancienne et que les premières églises étaient déjà orientées vers l’est. « Cela a été remis en cause dans les années 1930 par le Mouvement liturgique sur la base d’études sans doute incomplètes montrant que le prêtre était tourné vers le peuple dans les premiers temps de l’Église. Certains ont alors commencé à célébrer face au peuple. Le concile Vatican II n’a pas tranché cette question, mais cette nouvelle pratique s’est généralisée dans les années qui l’ont suivi, avant que l’on retrouve, notamment sous l’influence du cardinal Joseph Ratzinger, l’importance de la célébration versus dominum. »

Dans un ouvrage sorti en 2000, le futur pape Benoît XVI souligne notamment que « l’orientation versus populum (face au peuple) implique une conception nouvelle de l’essence de la liturgie : la célébration d’un repas en commun », ce qui procède, dit-il « d’une compréhension pour le moins approximative de ce que fut la sainte Cène ». 

Pour Mgr Rey, cette mise au point était nécessaire. « On a quelquefois sous-estimé la dimension sacrificielle de la messe. L’autel est certes le lieu de l’Incarnation (les quatre côtés symbolisent les points cardinaux) et du partage fraternel, mais il est aussi celui du sacrifice eucharistique, que manifeste la célébration ad orientem face au tabernacle, en direction duquel le prêtre et l’assemblée se tournent après la liturgie de la Parole. »

« Devant le mystère de Dieu, il faut rester humble, et la meilleure façon de l’être est de se tourner face au Seigneur. »  Père Allain Nauleau

Par la suite, en 2016le cardinal Robert Sarah, préfet pour la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, a invité les prêtres à « retourner aussi vite que possible à une orientation [...] vers l’est ou du moins vers l’abside [...] dans toutes les parties du rite où l’on s’adresse au Seigneur ».

Pour les prêtres qui ont répondu à cet appel, il ne s’agit pas seulement de se tourner symboliquement vers l’est, mais aussi, en se mettant dans la même direction que les fidèles, de redonner à la messe sa dimension théocentrique. « Cela aide à mieux comprendre que ce que l’on célèbre nous dépasse », explique le Père Allain Nauleau, 65 ans, prêtre à Blanzay, dans le diocèse de Poitiers. « Devant le mystère de Dieu, il faut rester humble, et la meilleure façon de l’être est de se tourner face au Seigneur, comme le reste de l’assemblée, afin de ne pas en être le centre d’attention. »

 « La célébration orientée est moins cléricale »

C’est un « point majeur » pour le Père Christian Lancrey-Javal, curé de Notre Dame-de-Compassion (Paris) :
«
Autant durant la liturgie de la Parole, être face à l’assemblée s’impose, puisque le prêtre est dans une fonction d’enseignement, autant dans ce qui est le grand mystère de la consécration, l’exposition du ministre face à l’assemblée est gênante. Elle rend plus difficile notre présence au Christ au moment le plus intime et le plus sacré de la messe. En outre, cette trop forte exposition du prêtre renforce le cléricalisme. Je pense même qu’elle peut constituer chez certains un élément d’inquiétude, voire un obstacle à la vocation sacerdotale. La célébration orientée est moins cléricale, et la symbolique du pasteur situé en tête du troupeau pour emmener le peuple vers le Christ est magnifique. »

Qu’en pensent les fidèles qui assistent occasionnellement à ces messes ? Olivier, 33 ans, les trouve en effet « plus centrées sur Dieu ».
« 
Lorsque le prêtre est face à Dieu, il est comme un premier de cordée qui nous emmène vers le sommet. C’est plus vertical. Il s’efface devant le mystère qu’il célèbre, ce qui favorise notre acte d’adoration. Avec le face-à-face, la relation est plus horizontale et nous avons tendance à juger la messe en fonction du charisme du célébrant. »

« Lorsque le prêtre est face à Dieu, il est comme un premier de cordée qui nous emmène vers le sommet. C'est plus vertical. »  Olivier

« Quelque chose de précieux »

Constance, 29 ans, reconnaît avoir été plusieurs fois touchée par le visage du prêtre lors de la consécration, « des yeux levés, graves, qui canalisent et éduquent le regard à se tourner vers le Christ », décrit-elle.
Elle trouve cependant le face-à-face parfois perturbant, «
car le prêtre peut faire écran, et l’on doit se concentrer pour penser à l’essentiel 
».
Pour son mariage, elle a demandé au prêtre une messe ad orientem. «
Le chantre et les mariés attirent déjà le regard de l’assemblée, c’est le meilleur moyen pour mettre l’eucharistie au centre de la messe », justifie-t-elle.

D’autres fidèles, généralement les plus âgés, apprécient moins le retour de cette pratique. « J’ai dû renoncer à célébrer la messe ad orientem pour des raisons purement pastorales, se désole le Père Lancrey-Javal. J’ai senti que cela bouleversait certains de mes paroissiens, ceux qui ont déjà connu le changement de l’après-concile. Bien qu’ils ne soient pas progressistes, ils ne veulent pas être à nouveau bousculés. »

Lorsqu’il célèbre sa messe ad orientem, Mgr Rey prend toujours soin d’en expliquer le geste à l’assistance au préalable, pour ne pas créer de tensions ou d’incompréhensions. Il note toutefois que la jeune génération est réceptive à cette catéchèse mystagogique (qui initie aux mystères). « Elle est sensible à la ritualité et la sacralité dans un monde sécularisé. »

Pour l’abbé de Mello, il est important d’offrir ce patrimoine liturgique à tous les fidèles.
« 
En ne le faisant jamais, on les prive de quelque chose de précieux. »

Tournés vers Dieu ou dos au peuple ?

Les prêtres disant la messe ad orientem préfèrent dire qu’ils célèbrent « face à Dieu » que « dos au peuple », qui a une connotation plus péjorative. Notons toutefois que les deux expressions ne recouvrent pas toujours une même réalité. On peut célébrer vers l’orient sans être dos au peuple, comme c’est le cas à Saint-Pierre-de-Rome, dont l’abside, pour des raisons topographiques, fait face à l’ouest. Pour célébrer vers l’orient, le célébrant se retrouve donc face au peuple. De même qu’il peut arriver à certains prêtres de privilégier la célébration « dos au peuple » sans qu’elle coïncide avec une orientation vers l’est pour des raisons purement pratiques – autel latéral collé au mur et non orienté, ou volonté du prêtre d’éviter un tête-à-tête lorsqu’il célèbre la messe en présence d’un petit nombre de fidèles.

Élisabeth Caillemer

Famille Chrétienne n° 2195 du 8 février 2020

Entretien exclusif avec un chartreux sur les abus spirituels

publié le 9 mars 2020, 16:44 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 9 mars 2020, 16:56 ]

Dom Dysmas, Prieur des Chartreux

Qu’est-ce qu’un abus spirituel ? Comment le déceler ? Comment l’Église réagit ? Dom Dysmas de Lassus, prieur de la Grande Chartreuse, a enquêté durant quatre ans sur un fléau qui peut conduire « à des drames inouïs ». Entretien.

Pourquoi avoir travaillé durant quatre années sur le drame des abus spirituel ?

Avant tout, je peux dire franchement que j’ai trouvé dans la vie religieuse plus de bonheur que je n’aurais pu en rêver. Et ce n’est pas fini ! Je ne dis pas pour autant que c’est facile. Des accidents, il y en a toujours, mais ce n’est pas en fermant les yeux qu’on va les éviter. Prenons l’exemple de l’avion. Les accidents d’avion frappent par leur ampleur. Pourtant, c’est le moyen de transport le plus sécurisé. Cette sécurité, l’avion l’a conquise à force de persévérance. Chaque accident grave a donné lieu à une enquête approfondie afin de trouver la cause exacte du drame pour éviter qu’il ne se reproduise.

Enquêter pour guérir, c’est donc l’objet de votre travail...

Ce qui a motivé mon enquête, c’est la rencontre avec plusieurs personnes abîmées par des abus spirituels. C’est quand même dramatique d’entendre des religieuses qui avaient embrassé cette vie avec générosité et qui sont devenues incapables de prier ! Chaque cas est unique, mais j’ai été étonné de constater la cohérence de tous ces témoignages entre eux. Par ailleurs, je crois qu’on ne peut plus taire ces situations ! Pour les fidèles, le fait d’avoir caché des abus est peut-être un scandale plus grand encore que les abus eux-mêmes. L’attitude de l’Église visant à écouter les victimes et à les mettre au centre est quelque chose de nouveau.

« Je crois qu’on ne peut plus taire ces situations ! »  Dom Dysmas

 

Vraiment ? De quand datez-vous ce tournant ?

L’Église a changé en 2019, en France. C’est moins évident dans d’autres pays comme les États-Unis. Là-bas, on ne veut plus d’ennuis, donc il ne faut plus de victimes. Mais est-ce bien à elles qu’on pense en premier ? Pour revenir à la France, dans le cadre des abus sexuels, beaucoup d’études sont parues sur le sujet. Ensuite, plusieurs événements ont poussé l’Église à enfin réagir. Le procès Barbarin, pour lamentable qu’il ait été par certains côtés, aura eu un effet considérable. À cette occasion, tout comme lors de la réunion des évêques de France à Lourdes fin 2018 ou bien lors du sommet à Rome sur les abus en 2019, les participants ont toujours dit que ce qui avait changé leur regard était d’avoir pu entendre directement des victimes.

Soyons francs : s’il n’y avait pas eu tout ce processus de révélations fracassantes et humiliantes pour l’Église, nous serions encore dans la boue, et les abus auraient continué. Ce qui est un peu triste, c’est que l’Église n’a pas été capable de faire le travail toute seule et qu’il a fallu que des journalistes, ou parfois des personnes malveillantes, fassent ce boulot. Ce n’était pas la meilleure manière de faire. Mais elle a permis une rupture. L’Église a réagi alors sur la question des abus sexuels. Je considère même qu’on peut être fier d’elle, aujourd’hui, non pas sur ce passé évidemment, mais sur la manière dont désormais les choses sont traitées. Le même travail reste encore à faire sur la question des abus spirituels.

Désormais, l’Église est-elle vraiment capable d’écouter les victimes ?

Oui ! Et il faut bien comprendre que si elle ne le fait pas, tout recommencera ! La surdité de certains responsables a pu conduire à des drames inouïs. Vous savez, il arrive des situations où l’on écoute des victimes d’abus dans le but de les faire taire. Cela survient lorsque la réputation de la communauté ou bien l’intérêt personnel est plus fort que la souffrance de l’autre. Il faut inverser la chose et passer du réflexe « la victime est une menace » à « la victime est un médecin qui me diagnostique un cancer ». J’insiste : le médecin qui vous annonce un cancer n’est pas votre ennemi !

Comment définissez-vous ce cancer mortel qu’est l’abus spirituel ?

Les évêques suisses ont fait le travail pour moi. Ils l’ont défini comme « la mise à profit d’un ascendant moral ». Cela veut dire que la personne qui a un ascendant moral (parent, professeur, père spirituel, supérieur, etc.), au lieu de l’exercer dans le sens du service, va l’utiliser en exploitant l’autre pour son propre profit. Dans un contexte ecclésial, on pourrait dire que le pouvoir pour les brebis devient un pouvoir sur les brebis. Le pasteur n’est plus au service des brebis, mais les brebis au service du pasteur. Finalement, la question est bien de savoir comment est utilisé cet ascendant et quelle limite on y met. Plus il est grand, plus la personne qui en est dépositaire peut s’en servir pour le bien ou le mal. En réalité, les abus ne sont pas extérieurs à nous, ils sont en puissance à l’intérieur de chacun.

Les abuseurs ne sont donc pas toujours des personnalités à la structure perverse ?

Quand vous êtes un fondateur ou un supérieur adulé par votre communauté, il est très difficile de résister à l’orgueil. Les membres d’une communauté ouvrent parfois grandes les portes au démon en glorifiant le fondateur de son vivant. Ce réflexe a pu être exacerbé après le Concile, lorsque des catholiques ont vécu un sentiment d’insécurité et ont souhaité se réfugier auprès de personnes « solides ». Peu à peu, le succès de ces personnes, saines à la base, a pu leur monter à la tête. Dans ma réflexion, je constate que dans la plupart des cas, un Père abbé qui déraille n’est pas un personnage pervers au départ. C’est le temps, l’environnement et puis l’orgueil, la gloire, le pouvoir qui le font peu à peu fléchir.

Les supérieurs coupables de dérives en ont-ils conscience ?

Je pense que c’est très souvent inconscient. Ce n’est pas un faussaire qui sait ce qu’il fait. Si le fondateur est convaincant, c’est qu’il est convaincu. Il manie alors l’obéissance comme un instrument d’esclavage en étant persuadé d’être dans le bien. Cette inconscience est plus compliquée à envisager dans les cas d’abus sexuels. Je précise au passage qu’un abus sexuel est généralement précédé par un abus spirituel. Pour revenir à mon propos, je peux vous assurer que certains abuseurs sexuels que j’ai rencontrés n’ont toujours pas compris le problème ! Ce qui est inouï, c’est que des personnes intelligentes peuvent parfois justifier des abus en disant : « C’est un don tellement grand que Dieu nous offre que, pour nous, cela est permis. » Pire encore : on peut lire des témoignages de victimes qui racontent que le supérieur estimait que non seulement Dieu le permettait, mais qu’Il le voulait ! Et encore une fois, il ne s’agit pas de personnes atteintes d’une pathologie psychiatrique à la base.

N’est-ce pas, du coup, une compréhension dévoyée de l’obéissance qui provoque ces drames ?

Dans mon livre, je ne dis rien de nouveau et d’extraordinaire sur l’obéissance religieuse. Mais je suis frappé de voir que des choses qui devraient être connues de tous ne le sont pas ! La juste obéissance est nécessairement à l’image du Christ. Elle n’est pas une obéissance à un homme mais à Dieu. Pour qu’elle se concrétise, il faut qu’elle s’incarne dans une réalité. Elle passe donc à travers l’obéissance à un homme. L’obéissance d’Abraham se manifeste à travers le sacrifice d’Isaac. À travers cet acte, Dieu lui permet d’aller plus loin dans son obéissance, pas seulement par le désir, mais bien au cœur de sa chair.

Il faut donc toujours voir l’obéissance à un supérieur comme étant une chance de pouvoir obéir à Dieu par un acte très concret. Cela permet de donner un sens incroyable au fait de balayer un cloître. Bien évidemment, l’action demandée doit toujours respecter mon humanité. Un religieux est un être doué d’intelligence et responsable de ses actes. C’est généralement lorsque l’obéissance se concentre sur le supérieur que les problèmes commencent.

On dit souvent que le supérieur est pour le religieux l’image de Dieu. En écrivant ce livre, j’ai compris que, pour le supérieur, le religieux est l’image de Jésus. C’est un enfant de Dieu qui n’est jamais la propriété d’un homme.

Outre l’obéissance mal comprise, quels sont les mécanismes qui favorisent les abus spirituels ?

Le zèle des jeunes religieux épris d’absolu mais pas encore armés pour le discernement peut être utilisé par l’abuseur. Les motivations hautement spirituelles mais déconnectées de leur humanité peuvent les séduire sans qu’ils puissent se rendre compte des dommages qu’elles vont produire à long terme. Le plus souvent, dans la vie religieuse, l’abus prend la forme d’une tentation sous l’apparence de bien, c’est ce qui le rend difficile à discerner pour le commençant – et c’est aussi ce qui le rend difficile à apprécier pour le grand public –, d’où la nécessité d’une analyse précise. C’est ce que je me suis efforcé de faire.

Aussi, il arrive qu’un religieux ne puisse pas se confier sur ses difficultés à cause du phénomène des cercles. Autour des fondateurs ou des supérieurs, on retrouve souvent une sorte de garde composée de quelques proches. Généralement, ces derniers profitent du système qu’ils entretiennent. Ce phénomène de cercles empêche le supérieur d’entendre ce qui vient de la base, puisque le message doit franchir plusieurs frontières. Un autre élément peut favoriser les abus : un excès d’affectivité.

C’est-à-dire ?

C’est surtout le cas des communautés féminines, mais cela peut s’observer chez les hommes. Je vais vous donner une anecdote éclairante : lors de l’élection d’une nouvelle abbesse, il arrive que des Sœurs votent pour celle qui termine son mandat pour ne pas lui faire de peine, et celle-ci peut jouer là-dessus pour se faire réélire. Ce n’est pas un raisonne-ment juste. Tant pis pour le prieur s’il vit sa non-réélection comme un drame, ce qui, au passage, est étonnant pour un religieux. La communauté passe avant lui. Un prieur rend un service. Cela semble simple, mais, dans la pratique, c’est autre chose...

Les communautés nouvelles sont-elles plus fragiles face aux abus ?

Les communautés nouvelles sont nées dans l’enthousiasme naïf de l’après-concile Vatican II. On se disait que l’Église était trop sclérosée, ce qui était vrai, et qu’il fallait remplacer tout cela par l’Esprit Saint ! Mais le discernement des esprits, cela s’apprend. Il y a trois types d’esprit : le bon, le mauvais et le mien ! À force de dire : « La parole du supérieur, c’est l’Esprit Saint », le supérieur peut se prendre au sérieux et croire que sa parole est vraiment celle de Dieu !

Les congrégations traditionnelles sont-elles à l’abri ?

Attention, l’ensemble des déviations dont je parle peut se produire partout, y compris chez les Chartreux ! Mais, dans les congrégations traditionnelles, il y a les moyens de réagir. La déviance reste locale et l’ensemble du corps peut se prémunir. C’est vrai que la sagesse se cristallise avec le temps. Cela dit, il y a une formule qui est employée à l’extérieur de la Chartreuse et que je me garde de colporter telle quelle : « La Chartreuse n’a jamais été réformée, car elle n’a jamais été déformée. » Je ne suis pas complètement d’accord. La formule juste serait de dire : la Chartreuse n’a jamais été réformée, car elle s’est toujours réformée ! Nos prédécesseurs ont fait ce qu’il fallait au fil de l’Histoire. Si le Chapitre général n’avait pas fait son travail et si les visites canoniques n’avaient jamais eu lieu, la Chartreuse n’existerait plus !

Justement, par quels moyens une communauté peut-elle se protéger d’abus spirituels ?

Il faut que la communauté développe son système immunitaire. Le principe de base est celui du pouvoir et du contre-pouvoir. Le système immunitaire doit être capable de repérer une défaillance et, ensuite, de la résoudre en agissant. Il faut donc de la lucidité et des moyens. La formation des responsables à l’exercice de l’autorité pourra les avertir sur les dangers qui les guettent et les aider à choisir des voies justes. Ce qui sauve aussi, c’est d’avoir une formation religieuse initiale et continue pour résister. Car les jeunes pleins d’enthousiasme et d’illusions n’ont souvent pas les moyens de se défendre. Cette formation est une pierre fondamentale de la santé humaine et spirituelle d’une communauté religieuse, l’Église insiste énormément dessus aujourd’hui. Une formation embrassant dans toute son ampleur la pensée chrétienne au fil des siècles représente un antidote efficace à la pensée unique.

On retrouve aussi la nécessité d’avoir un regard extérieur objectif sur la communauté. Une visite canonique ou un Chapitre général est l’occasion de repérer des dérives. Par ailleurs, je sais que certaines victimes en veulent aux évêques qui n’ont pas réagi à temps. C’est possible, mais, bien souvent, l’évêque n’a pas les moyens de réaliser ce qu’il se passe réellement. Vu de l’extérieur, que peut-il faire ?

Et les familles, ont-elles un rôle particulier à jouer ?

Je crois qu’au niveau communautaire elles sont incapables de diagnostiquer des anomalies. Mais au niveau individuel, elles peuvent se rendre compte de soucis. À la Chartreuse, quand quelqu’un entre, les familles sont souvent inquiètes. La première rencontre est alors l’occasion de constater pour chacune d’entre elles que leur fils se sent bien, ce qui les rassure, et elles acceptent. Mais si la famille note un sentiment dépressif, si elle remarque une distance qui se crée, une loi du silence, la survalorisation du charisme ou du fondateur, maintenant que ces phénomènes sont bien connus, elle peut poser des questions et jouer le rôle d’avertisseur. Elle ne sera probablement pas entendue, mais la petite fissure créée pourra peut-être un jour aider à une prise de conscience.

Lorsque Rome prend des sanctions contre des communautés, existe-t-il un risque d’erreurs de jugement ?

En règle générale, non ! Les excès de sévérité de la part de Rome sont assez difficiles à trouver. Le problème vient plutôt du fait que Rome n’agit pas assez rapidement. On garde l’exemple des Légionnaires du Christ où les abus ont mis des années et des années à être pris en considération.

Et qu’en est-il des faux témoignages ?

Cela peut exister, mais la mauvaise foi sur ces questions est plutôt rare. La commission Sauvé s’attendait à avoir beaucoup de faux témoignages, mais elle en a trouvé très peu. Je ne connais pas tellement de cas de vrais « faux témoignages ». Cela ne veut pas dire qu’il faut tout prendre au pied de la lettre lorsque l’on reçoit un témoignage. Les faits décrits par la victime sont généralement inattaquables. C’est l’analyse qu’en fait la victime qui peut parfois être à nuancer.

Finalement, n’est-ce pas paradoxal de voir que c’est à l’endroit qui devrait être le plus saint de l’Église qu’on retrouve parfois des crimes abjects ?

On ne le dit plus trop, le démon existe et il frappe à l’endroit le plus important. Il y a un apophtegme qui décrit le diable réunissant ses troupes pour estimer leurs résultats... Un démon se vante d’avoir suscité des tempêtes pour tuer des milliers d’hommes, mais il reçoit une raclée, car il lui a fallu des mois pour parvenir à ses fins. Un autre a fomenté des guerres, mais il lui a fallu trop de temps également... Le dernier démon arrive en expliquant qu’il a tenté un solitaire au désert et qu’il a fini par le vaincre après quarante ans de combat. Le diable le félicite et lui offre de venir de s’asseoir près de lui ! Le démon essaie toujours de frapper à la tête. C’est le sens de l’adage latin corruptio optimi pessima (la corruption de ce qu’il y a de meilleur est le pire).

Une discrète beauté

« Nous avons beaucoup parlé de maladies, nous avons rapidement parlé des remèdes, ne faudrait-il pas avant de conclure parler un peu de la santé ? Elle est beaucoup plus difficile, ou même impossible, à définir à cause de sa richesse multiforme. Les situations de dérives ne doivent pas faire oublier les innombrables communautés qui vivent sans faire de bruit leur amour du Seigneur dans la simplicité et l’infirmité de notre condition humaine, dans l’épreuve quotidienne et purifiante de la vie commune et dans le don de soi dont elle offre l’occasion. Jésus passa à Nazareth sans que personne comprenne qui Il était. La plus grande partie des communautés religieuses participe à cet enfouissement. »

Extrait de Risques et dérives de la vie religieuse, par Dom Dysmas de Lassus

                                                                                                                                                                 Samuel Pruvot et Hugues Lefèvre
Article paru dans Famille Chrétienne n° 2198 du 29 février 2020

Risques et dérives de la vie religieuse par Dom Dysmas de Lassus, Cerf, 448 p., 24 €.

 

Une Église pécheresse ?

publié le 6 mars 2020, 16:07 par Pierre Roland-Gosselin

par l'abbé Christian Gouyaud -  LA NEF n°319 Novembre 2019

Comment expliquer les graves infidélités dans l’Église alors qu’elle est « sainte » ? S’agit-il des fautes de l’Église ? Petite approche théologique en guise de réponse.

Les péchés commis par des clercs, parfois dans l’exercice même de leurs fonctions, scandalisent les « petits ». Quelle abomination que des prêtres investis d’une autorité abusent incestueusement de leur paternité spirituelle ! Ces crimes décrédibilisent la mission de l’Église, laissant planer le soupçon sur l’ensemble des ministres du culte. Ils posent la question cruciale de la sainteté de l’Église.

Sainte Église de pécheurs

Nous confessons bien, dans le Credo, croire à l’Église sainte. Saint Paul souligne que «le Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier, après l’avoir purifiée dans l’eau baptismale, avec la parole, pour la faire paraître devant lui toute resplendissante, sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée» (Ep 5, 27). Sainteté tendancielle qui s’accomplira dans l’au-delà mais sainteté déjà actuelle en ce qu’elle est réellement inaugurée ici-bas ; sainteté qui dérive de la Tête de l’Église jusque dans ses membres qui y participent ; sainteté non seulement des moyens de sanctification (sancta) mais aussi des personnes qui recourent à ces moyens (sancti).

Pourtant, selon la formule, «Ecclesia semper reformanda : L’Église doit être toujours réformée». La constitution conciliaire Lumen gentium dit bien de l’Église qu’elle est «sancta simul et semper purificanda : en même temps sainte et devant toujours être purifiée». Les propriétés de l’Église – comme son unité et sa sainteté – sont à la fois des dons irrévocables et des objectifs à atteindre. Il s’agit en effet de devenir ce qu’on est !

Il appartient à l’«économie», c’est-à-dire au dispositif mis en place par Dieu pour que son dessein salutaire se déploie dans l’histoire, que les ministres de l’Église soient des pécheurs. Jésus a délibérément jeté son dévolu sur les Douze dont un le trahirait, dont un autre le renierait et dont le reste l’abandonnerait. Il n’est «pas venu appeler les justes mais les pécheurs» (Mc 2, 17). La Lettre aux Hébreux avance cette explication : «le prêtre étant lui-même environné de faiblesse peut compatir à la faiblesse de ses semblables» (He 5, 1). Jésus a donc voulu que ceux qui seraient des ministres de sa miséricorde en fussent d’abord les objets. Le sacerdoce se présente comme le mystère de la miséricorde reçue et donnée, le mystère de la grâce sanctifiante qui passe par des pécheurs à destination d’autres pécheurs. Jésus n’a pas inventé une Église de purs. La tentation donatiste de refuser que des ministres pécheurs puissent conférer validement les sacrements a été dénoncée, notamment par saint Augustin qui a rappelé à bon escient que l’auteur des sacrements, dont dépend l’infusion de la grâce, c’est le Christ !

On doit à Charles Journet d’avoir finement articulé sainteté de l’Église et appartenance des pécheurs à l’Église !

«L’Église qui n’est pas sans pécheurs est néanmoins sans péché. […]

Les pécheurs appartiennent à l’Église non point par leur péché mais par les valeurs de sainteté qu’ils portent en eux et qui les lient à l’Église. […]

Les membres de l’Église pèchent, mais en tant qu’ils trahissent l’Église. […]

L’Église inclut en elle tout ce qu’il y a de saint, jusque dans ses membres pécheurs, et […] elle exclut d’elle tout ce qu’il y a d’impur, jusque dans ses membres justes. […]

L’Église ne doit pas être définie matériellement, c’est-à-dire comme renfermant en elle des pécheurs y compris leurs péchés, mais formellement, c’est-à-dire comme renfermant en elle des pécheurs à l’exclusion de leurs péchés. […]

L’Église est sainte en tous ses membres pour autant qu’ils sont ses membres, l’Église est sainte parce qu’elle rend saints tous ceux qui lui appartiennent pour autant qu’ils lui appartiennent[1] ».

Péchés institutionnels ?

Dans quelle mesure les péchés des membres de l’Église affectent-ils l’institution ecclésiale elle-même ? On sait que saint Jean-Paul II a voulu que l’Église entre dans le troisième millénaire moyennant une « démarche de repentance » qui impliquait une « purification de la mémoire[2] ». Il s’agissait que « l’Église prenne en charge […] le péché de ses enfants [3]». Si le pape polonais a parlé de « péchés sociaux » et de « structures de péché[4] », il a soigneusement évité de s’exprimer en termes de « péché collectif » ou de « faute institutionnelle ». Il a, au contraire, insisté sur la responsabilité personnelle engagée dans le péché[5] .

J. Ratzinger a cependant fait remarquer que, dans la prière liturgique du Confiteor, chacun dit « je » et « c’est ma faute », mais prenant à témoin « vous mes frères » et leur demandant de prier pour lui, et tous le disent en communion les uns avec les autres[6] . Bien que le péché soit avant tout personnel, il dépasse l’individu : on peut pécher contre le prochain. Les péchés qui blessent les vertus de justice et de charité ont évidemment un impact social. Celui qui est détenteur de l’autorité et qui pèche dans l’exercice même de ses fonctions peut causer une injustice qui lèse le bien commun. Sous le rapport de l’exemplarité, le comportement d’un membre peut porter atteinte à l’image du corps social auquel il appartient. Dans le même registre, on dira que l’attitude des enfants défigure le visage de la mère (d’où l’insistance, dans cette question, sur les « enfants » ou les « fils » de l’Église).

En vertu de cette mystérieuse solidarité des âmes, qui est un aspect de la communion des saints, la corruption des membres touche le corps du Christ qu’est l’Église : en ce sens, les péchés des fils de l’Église sont des péchés dont l’Église se trouve elle-même affectée. Il s’agit moins des péchés de l’Église que des péchés à (l’égard de) l’Église dont, chacun à sa place, est responsable. Ce sont aussi des péchés que l’Église assume, comme le Christ a pris sur lui tous nos péchés : « lui qui n’a pas connu le péché, le Père l’a fait péché pour nous » (2 Cor. 5, 21). En fin de compte, le lien de l’Église au péché vient de ce que l’Église n’est pas une société de purs mais qu’elle « reconnaît toujours comme siens ses enfants pécheurs [7]». « [L’Église] se défend contre la prétention de n’être qu’une Église sainte. L’Église du Seigneur, qui est venu chercher les pécheurs et a mangé volontairement à la table des pécheurs, ne peut pas être une Église hors de la réalité du péché, mais une Église dans laquelle il y a de l’ivraie et du bon grain, où il y a des poissons de toute espèce[8] », disait encore le futur Benoît XVI.

Le principe fondamental de la « purification de la mémoire » tient dans l’assomption par l’Église des péchés de ses fils et dans la compréhension non seulement de façon synchronique – dans l’espace – mais aussi diachronique – dans le temps – de cette prise en charge. La difficulté tient dans l’évaluation historico-théologique de telle situation déterminée : les chrétiens impliqués ont-ils eu un comportement qui n’était pas conforme à l’Évangile, pour autant que les pesanteurs de leur époque leur aient permis de discerner, le cas échéant, cette incompatibilité.

Pour éviter toute forme d’anachronisme, on prendra en compte le conditionnement socioculturel. Une telle investigation sur le passé exige d’autant plus de sérénité qu’une polémique se déploie à l’encontre de l’Église concernant son histoire.

Il convient donc de se situer entre l’apologétique à tout prix qui justifie l’injustifiable et l’auto-flagellation (le meaculpisme) qui s’aplatit devant les préjugés tenaces – érigés en mythes – issus de la Réforme et des Lumières.

Abbé Christian Gouyaud

© LA NEF n°319 Novembre 2019



[1] Journet Charles, l’Église du Verbe incarné, t. II, Sa structure interne et son unité catholique, Desclée de Brouwer, 1951, p. 904.

[2] Jean-Paul II, bulle d’indiction de l’Année Sainte de l’an 2000 Incarnationis mysterium du 29 novembre 1998, n° 11.

[3] Jean-Paul II, lettre apostolique Tertio Millennio adveniente du 10 novembre 1994, n° 33.

[4] Jean-Paul II, lettre encyclique Ut unum sint du 25 mai 1995, n° 34.

[5] Cf. Jean-Paul II, exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia du 2 décembre 1984, n° 4

[6] Cf. Joseph Ratzinger, « La demande de pardon par l’Église s’inscrit dans la continuité de son histoire et dans sa liturgie », intervention à la conférence de presse pour la présentation de « Mémoire et réconciliation : l’Église et les fautes du passé », la Documentation Catholique 2223, 2 avril 2000, 326-328

[7] Tertio Millenio adveniente, n° 33

[8] J. Ratzinger, loc. cit.

Se remettre à vivre pour Dieu par Benoît XVI

publié le 6 mars 2020, 11:02 par Pierre Roland-Gosselin



Benoît XVI a publié au mois de mars 2019 un article dans une revue destinée au clergé bavarois.
Le sujet de cet article est d'une triste actualité: les problèmes de pédophilie dans la Société et dans l'Eglise
L'éditeur de cette revue bavaroise a eu l'idée " géniale" de demander à Albert Christian Sellner qui est un "intellectuel allemand, peu suspect de complaisance avec les « conservateurs » puisqu’il vient de l’extrême gauche progressiste et libertaire allemande, de préfacer le document du pape émérite sur le scandale des abus sexuels."(J.M. Guénois)  

Vous trouverez ci-dessous cette introduction tiré du livre paru en décembre 2019.

Je vous encourage à découvrir le texte de Benoît XVI en achetant ce livre dans les bonnes librairies. Il a été édité par Jean-Marie Guénois aux Presses de la Renaissances sous le titre " Se remettre à vivre pour Dieu" (ref 9782750914943) dans les bonnes librairies.

La révolution sexuelle et son échec.

Préface d'Albert Christian Sellner

 

Un spectre hante le monde. Un épouvantail, une perspective terrifiante, celle d’un retournement. Pire encore, la vision d’une conversion imminente de l’Europe qui se défoule en ce moment et ce déchaîne en un tollé et des invectives contre Benoît XVI. Car quelques jours avant son quatre vingt douzième anniversaire, le papa emeritus a osé rendre les années 1968 responsables de la débâcle sexuelle qui marque l’esprit du temps ! Mais, pour ce que je peux en constater, l’ancien pontife a raison.

Et je parle avec un certain recul. Né et baptisé en 1945, je devins dans les années 1960 fils et disciple de la révolution sexuelle. Comme étudiant je ralliai les rangs de l’APO. C’était une opposition extraparlementaire à l’époque de la grande coalition entre le CDU et le SPD de 1966 à 1969 en République fédérale d’Allemagne. Cela fonctionnait comme un groupe d’action non organisé, composé en particulier d’étudiants et de jeunes, qui, en tant que mouvement antiautoritaire, met en oeuvre des réformes politiques et sociales en marge de l’opposition parlementaire.

Les raisons de cet engagement étaient en deux mots les suivantes : la menace des lois d’exception, la guerre du Vietnam, la RFA et le rapport scandaleux des Allemand au passé nazi.

J’ai donc manifesté contre le shah d’Iran et contre les dictateurs de ce monde. A l’université, je m’étais inscrit en histoire d’Europe de l’Est, mais je me penchai surtout sur l’histoire des révolutions, la guerre civile espagnole et les classiques du marxisme. Entre les cercles de travail fébrile et des voyages empressés auprès des « camarades » aux quatre coins du monde, j’acquis la certitude de participer activement à la transformation du monde. Je savais exactement quelle mouvance devait être soutenue et où : les « luttes des classes » en France et en Italie, les différentes guérillas dans le tiers-monde.

Nus avions le sentiment de former l’avant-garde de l’émancipation des opprimés de ce monde. Je passais à la loupe toutes les stratégies de la politique de gauche , celle des trotskistes, spartakistes, centristes de gauche, anarcho-syndicalistes. Les maoïstes se répartissaient entre partisans de la Chine, de la Corée du Nord, du Cambodge et de l’Albanie. Ils se nommaient KPD-ML ( Kommunistische Partei Deutschland/ Leninisten : Parti communiste d’Allemagne/ marxistes-léninistes), KPD-AO (Kommunistische Partei Deutschlands Aufbauorganisation : PC organisation d’élaboration) KBW ( Kommunistischer Bund Westdetschland : alliance communiste ouest-allemande), KB Nord ( alliance communiste nord) , KAPD ( Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands : Parti communiste d’Allemagne). Le K pour « communiste », les autres lettres indiquaient seulement la bonne assignation. Les groupes amis de militants italiens s’appelaient Lotta Continua, Potere Operaio, Servire il Popolo ou Lotta Communista.

En 1969, je déménageai à Vienne pour y étudier l’austro-marxisme. Cette variété particulièrement raffinée de la théorie marxiste était passionnante du fait du rôle qu’elle avait joué en Autriche sous la Première République. De 1919 à 1934, « Vienne la Rouge » fut le centre le plus important du socialisme démocratique. L’art, la littérature et la philosophie s’y épanouissaient. Les architectes de Bauhaus y avaient carte blanche, les compositeurs de l’avant-garde y dirigeaient des choeurs d’ouvriers. C’est de là que la psychanalyse partit à la conquête du monde. Les organisations de jeunesse socialistes luttaient contre la dépravation de la jeunesse ouvrière. Des jeunes sociables, amoureux de la nature, étaient leur idéal. L’alcool, le tabac étaient donc proscrits, la nourriture saine, l’hygiène corporelle et l’éducation sexuelle mises en exergue. C’est dans ce vivier des organisations de jeunesses, bientôt très populaires en Allemagne, que fut recrutée l’élite des personnalités politiques socio-démocrates comme Willy Brandt, Heintz Fischer, Käte Strobel, Paul Löbe, Franz Müntefering, Ernst Reuter, Bruno Kreisky.

Les campagnes d’éducation sexuelle dans les écoles et l’atlas d’éducation sexuelle de Käte Strobel ( 1969) , tout comme le film éducatif Helga vom Verden des menschlichen Lebens ( « Helga ou le devenir de la vie humaine »)(1967) , produit à son initiative , sont issus de cette tradition d’ « hygiène sexuelle », simultanément , mais en rapport indirect seulement avec les concepts de la « révolution sexuelle ».

Cette dernière devait son nom au titre d’un ouvrage du psychanalyste viennois Wilhelm Reich qui s’était assez vite brouillé avec Freud avant d’émigrer aux Etats-Unis. Ses héritiers trouvèrent ses écrits choquants et interdirent toute réédition. Mais c’est alors que des fouineurs piratèrent ces oeuvres disparues. Sa Fonction de l’orgasme et la Psychologie de masse du fascisme remportèrent un succès retentissant.

La génération de 68 accordait une grande importance à la « théorie ». On avait besoin de lire noir sur blanc que l’éros était le moteur des relations sociales et la sexualité le remède absolu aux structures hiérarchiques et autoritaires. C’est aussi ce que laissaient entendre les écrits d’Adorno, de Horkheimer et de Marcuse sur la « personnalité autoritaire » (1950). Simplifiées, ces thèses ont convaincues toute une génération que la cause première et véritable du fascisme résidait dans la famille autoritaire.

Avec Sexfront, Günter Amendt lança un formidable best-seller (400 000 exemplaires vendus). Soudain, on se mit à imiter passionnément le mode de vie des hippies américains, leur usage très décomplexé des drogues et leur rapport décontracté à la sexualité. Il semblait donc y avoir un moyen « soft » de vaincre l’impérialisme et le capitalisme : la pédagogie antiautoritaire. Elle devait désormais nous aider à dépasser la violence, les schémas de compétition et la répression de la créativité par la société. Le mouvement des kinderladen (jardins d’enfants alternatifs) se mit à prospérer, et, dans les écoles libres, les élèves avaient le droit de décider de quoi ils avaient envie.

Mais les rapports qu’entretenaient les sexes entre eux ne changeaient pas. L’échec rapide des expériences communautaires et l’émergence précoce de la critique féministe menèrent vite à la désillusion. Sexualité et lutte des classes, le livre à succès de Reimut Reiche, également président du SDS (Union socialiste des étudiants allemands), était tout sauf une approbation de la vague sexuelle. Il discernait déjà que les lois d’un marché débridé ne tarderaient pas à l’emporter sur la liberté. Il ne se trompait pas. Les groupes de média firent fortune en vendant l’engagement politique associé au sexe. Des revues comme Konkret, Pardon ou Twen donnèrent l’exemple. Des magazines les imitèrent, les tirages grimpaient en flèche. L’ouverture tout à fait légale d’un grand nombre de cinémas pornos donna des ailes à une nouvelle branche de l’industrie du cinéma. Le secteur de la publicité s’engouffra immédiatement dans ces nouveaux espaces de liberté. Les critiques féministes à l’endroit d’une instrumentalisation de la nudité et des connotations obscènes restèrent lettre morte. L’adage « sex sells » se mua en dogme de la vente. En l’espace de peu de temps, le marché avait battu la « Révolution » à plate couture.

L’Autriche contribua aux débats acharnés sur les orientations à venir grâce aux interventions psychologico-politiques de l’ « actionnisme viennois ». Lors des évènements qu’ils organisaient, comme par exemple Blutorgel (Orgues de sang) et Orgien-Mysterien-Theater (Théâtre des orgies et des Mystères), Hermann Nitsch, Otto Muehl, Günter Brus et Adolf Frohner, qui en étaient les instigateurs, pataugeaient dans le sang, les excréments et les tripes d’animaux. Le but de telles actions, disait-on, était de faire vivre à l’individu une catharsis qui devait lui permettre de se retrouver lui-même en affrontant le sang et la mort. L’Action Analytical Organisation(AOO), fondé par Otto Muehl en 1970, connut une grande popularité. En effet, elle s’attaquait à toute les structures de l’ordre psychosocial de la société, de l’éducation à la propreté jusqu’à la famille en passant par la religion. Des thérapies importées de Californie étaient censées « désarmer » le moi des différents membres et promouvoir une société créative grâce à une « sexualité libre » fonctionnant selon les principes de la propriété collective et l’autonomie dans l’éducation des enfants. D’éminents catholiques de gauche, tels qu’Otto Mauer, prédicateur attaché à la cathédrale Saint Etienne, et Günther Nenning, rédacteur en chef de Neues Forum (« nouveau forum ») et présentateur du talk-show « Club 2 » de l’ORF (fondation autrichienne de droit public chargé de la radio télédiffusion), accompagnèrent l’actionnisme viennois en lui prodiguant tous leurs encouragements. Il s’avéra par la suite que l’AAO était une secte totalitaire entretenant des camps de travail et se livrant assidûment aux abus sur les enfants. En 1991, Muehl fut condamné à sept années de prison, qu’il purgea intégralement, « pour atteinte à la morale, immoralité envers les mineurs allant jusqu’au viol, infraction à la loi sur les stupéfiants et subordination de témoins ».

Après les aventures diverses et variées dans l’univers éreintant de la scène autrichienne, il me fallut me réadapter à l’Allemagne où j’avais accepté l’offre d’une librairie et maison d’édition de gauche, le collectif Politladen Erlangen, tout en m’immergeant profondément dans l’univers des colocations et autres scènes alternatives en plein essor. Il s’ensuivit une kyrielle de dérives érotiques et affectives aussi épuisantes les unes que les autres. Dans une commune rurale de Franconie, j’ai approfondi les « modes de vie alternatifs ». Les huit personnages qui s’étaient regroupés là – cela allait de la Californienne déjantée au Souabe accro au travail-tinrent le coup pendant deux ans. Puis nous nous dispersâmes qui à San Francisco, qui à Poona, qui encore en Andalousie, à Berlin, ou dans le midi de la France.

Pour ma part, j’atterris à Francfort au magazine satirique Pardon. Le rédacteur en chef, Hans A. Nikel, avait concocté un mélange très réussi de « critique sociale » gauchiste, de photos coquines de nus féminins, de satire et autres niaiseries. C’était le magazine classique des années 1968. Mais quand, sous l’influence de sa femme, il se mit soudain à faire de la publicité pour le gourou Maharishi, ses rédacteurs démissionnèrent et fondèrent le magazine concurrent Titanic. Par la suite Nikel alla pêcher des gens de mon espèce pour faire le lien avec la culture des « Spontis », « spontanéités des masses ». C’étaient des groupes d’activistes politiques de gauche dans les années 1970-1980. Ils se voyaient comme les héritiers de l’APO, opposition extraparlementaire, et de la génération de 1968 et la culture alternative.

Ce mélange très spécial de politique, de satire et de sexe était extraordinairement stimulant. Mais nous ne soupçonnions pas un instant, à cette époque, que l’instrumentalisation et la désérotisation de la sexualité déboucheraient sur un marché se montant à des milliards de dollars. Les jeux sexuels dévoyés occupent aujourd’hui une place considérable aussi bien dans la presse de qualité ou les séminaires de théologie morale moderne. Et, à l’échelle mondiale, le secteur de l’industrie pharmaceutique lança un best-seller absolu avec le viagra présenté comme « engrais artificiel pour les reins fatigués ».

Lorsque l’éditeur Nikel vendit le magazine Pardon, j’ai accepté une offre de Dany Cohn-Bendit pour être rédacteur pour Pflasterstrand, le magazine de la ville de Francfort. Les principes antitotalitaires de la publication m’attiraient. Nous nous moquions de la « guérilla urbaine », prenions fait et cause pour Solidarnosc contre le communisme soviétique, nous avons alors inventé la politique « réalo » des Verts. Nos levées de boucliers aussi incessantes qu’enflammées visaient les « fundis », les esprits sectaires et ces Verts, apôtres de la pédophilie et qui prêchaient la légalisation des relations sexuelles entre adultes et enfants. Nous menions une polémique opiniâtre contre les prétendues notions d’émancipation dont nous cherchions à révéler les conséquences totalitaires.

De tous les opposants publics au totalitarisme, c’est Karol Wojtyla qui me faisait à l’époque l’impression la plus forte. Il est devenu pape en 1978 sous le nom de Jean-Paul II, et son charisme faisait trembler les dirigeants du Kremlin bien plus encore que ces derniers ne redoutaient les ouvriers polonais. L’attentat perpétré contre lui par un tueur à gages et auquel il survécut contre toute attente, présageait déjà de l’effondrement de la « glorieuse Union soviétique ».

A la question de Staline « Combien de divisions le Vatican a-t-il ? », l’histoire universelle avait répondu par un miracle. Sans le moindre avion de combat, le pape s’avéra plus fort que des dirigeants de la plus grande puissance militaire du monde. En 1991, cet empire moralement décati et désarmé spirituellement volait en éclats.

Entre-temps, j’étais devenu lecteur pour les éditions Eichborn à Francfort, qui publiait depuis 1989 une collection très appréciée des bibliophiles : Anders Bibliotehek » (l’ « autre bibliothèque »). Hans-Magnus Enzensberger, qui la dirigeait, me poussait à publier un de mes manuscrits sur l’univers étrange et fascinant des saints. Je sentais aussi qu’il m’encourageait à solliciter le cardinal Joseph Ratzinger en vue de publier un livre d’entretiens avec ce « grand inquisiteur » du pape polonais.

En 1995, je m’établis à mon compte comme agent littéraire et récupérai Peter Seewald, ancien communiste et journaliste du Spiegel comme interviewer. Les recherches pour trouver l’éditeur idoine me donnèrent un avant-goût des dispositions que l’on nourrissait à l’égard de ce futur pape allemand. « Nous n’offrons pas de podium à ce réactionnaire. » C’était encore la réponse la moins désagréable. Certains allèrent même jusqu’à solliciter les expertises de théologiens catholiques. Elles étaient dévastatrices : Ratzinger, l’adversaire de toute forme de théologie progressiste, l’adversaire de Hans Küng, ce chouchou des médias, cela ruinerait la réputation de la maison d’édition. Le seul à faire preuve d’un certain courage fut Ulrich Frank-Planitz, l’ancien responsable de la publication protestante Christ und die welt, qui était passé à la « Deutsche Verlagsanstalt » (DVA) comme directeur général. Les entretiens avec le cardinal furent donc menés avec beaucoup de brio par Seewald à qui Ratzinger fit des réponses très lucides. De surcroit, Seewald finit même par retrouver le chemin de l’église. Le livre parut sous le titre Le sel de la terre et devint un best-seller mondial traduit dans plus de trente langues.

Et maintenant un quart de siècle plus tard, j’entends de nouveau les accents libérateurs et le ton clair de sa voix de l’époque : « Catholiques de tous les pays, réveillez à nouveau l’église, unissez-vous – et défendez votre foi ! ».

Fontgombault : la stabilité pour trouver Dieu Dom Pateau

publié le 7 janv. 2020, 11:43 par Pierre Roland-Gosselin

Fille de Solesmes, l’abbaye Notre-Dame de Fontgombault remonte au XIe siècle et, depuis sa renaissance en 1948, a déjà essaimé cinq fois.

Entretien avec Dom Jean Pateau, son Père Abbé.
Propos recueillis par Christophe Geffroy © LA NEF n°321 Janvier 2020

Dom Jean Pateau célébrant la messe à Fontgombault.
Dom Pateau célébrant la messe à Foncaubault

La Nef : Quelle est l’utilité d’un moine contemplatif dans une société aussi utilitariste et « connectée »
que la nôtre, si éloignée de la prière et de la vie spirituelle ?

 

TRP Dom Jean Pateau :

Saint Benoît fait prononcer à ses moines trois vœux :

stabilité,

conversion de ses mœurs

et obéissance.

Je crois que le message du moine au monde passe aujourd’hui plus particulièrement par le vœu de stabilité.
Conversion des mœurs et obéissance ne semblent plus guère audibles.

Le monastère, par ses bâtiments, évoque déjà cette stabilité.

La communauté, l’enseignement qui y est dispensé, s’inscrivent aussi dans cette perspective de durée, de tradition.

Se retirant d’un monde liquide, sans repères, les retraitants viennent chercher auprès des moines une stabilité propice
au contact avec Dieu.

Même non croyants, des touristes de passage ressentent ce contraste.

Dieu seul est source de la stabilité monastique.

Le moine donne l’exemple d’un être « connecté » avec le Ciel : « Est moine celui qui dirige son regard vers Dieu seul,
qui s’élance en désir vers Dieu seul, qui est attaché à Dieu seul, qui prend le parti de servir Dieu seul, et qui,
en possession de la paix avec Dieu, devient encore cause de paix pour les autres. 
» (Saint Théodore Studite)

 

Le contraste entre le « monde » et le cloître paraît plus grand qu’il ne l’a jamais été : dans ce contexte,
d’où viennent vos vocations, sont-ils des jeunes hommes déjà quelque peu préparés par leur vie antérieure
à cette ascèse ou sont-ils le simple reflet des jeunes d’aujourd’hui, vivant l’instant présent avec la peur
de tout engagement ?

 

Il faut reconnaître que nous recevons des vocations de tous les horizons. Selon les provenances, le chemin
sera plus ou moins difficile, plus ou moins long.

La peur de l’engagement est assez banale. Le drame est quand cette peur dure.

Saint Benoît donne comme critère de discernement : « si le novice cherche vraiment Dieu. »
Les mots ont leur poids : chercher, vraiment, Dieu.

 

Comment présenteriez-vous la vocation et la spiritualité bénédictines en quelques mots ?

 

Je dirais une vie familiale, sous l’autorité paternelle de l’Abbé et consacrée à la louange de Dieu dans la célébration

solennelle de l’office divin, l’Opus Dei (l’œuvre qui a Dieu pour auteur), dans la sanctification de la journée

à travers le travail manuel et la charité fraternelle. Le moine se sanctifie au contact du sacré, du beau qui vient de Dieu

et qui a aussi Dieu pour objet : beauté de la liturgie, beauté d’une famille où est mis en pratique par des êtres pécheurs

le double précepte divin de l’amour de Dieu et du prochain.

 


 

Depuis le motu proprio de 1988, votre abbaye a repris la « forme extraordinaire » du rite romain :

comment vous situez-vous sur cette question liturgique et jugez-vous qu’elle a évolué depuis cette date,

et notamment depuis l’autre motu proprio, celui de Benoît XVI en 2007 ?


L’abbaye bénéficie d’un régime un peu particulier. Nous usons pour la Messe conventuelle d’un rite proche du Missel de 65, intermédiaire entre le Missel de 62 et le Missel actuel. Par ailleurs, nous utilisons le nouveau calendrier pour le sanctoral.

Il est incontestable que le droit de cité du Missel de 62, appelé désormais forme extraordinaire, s’est affermi et pacifié

depuis 1988.

Considérant l’immense trésor de la liturgie, tant au plan des rites que du chant grégorien, il serait souhaitable que

l’Église en fasse davantage bénéficier ses fidèles.

Une liturgie qui atteint son but met en contact avec Dieu. Il n’est pas nécessaire que le fidèle comprenne tout.

Mais il est indispensable qu’il comprenne que ce à quoi il assiste est saint, et que cela le porte à la sainteté.

Je persiste à penser que l’influence mutuelle des deux missels, telle que proposée par le pape Benoît, serait

d’une grande fécondité pour l’Église.

L’enrichissement de l’Ordo Missæ actuel en offrant la possibilité d’user de la formule de l’offertoire selon

la forme extraordinaire, des gestes traditionnels d’adoration (signes de Croix, génuflexions) répondrait

aux attentes de bien des prêtres.

Pourquoi avoir peur de cela ?

Le retour du sacré réconciliera les fidèles avec la célébration de la Messe.

Voyez le succès des processions, des fêtes des saints locaux, qui reviennent au goût du jour.

Une belle liturgie attire les familles et les jeunes. C’est indéniable.

La liturgie est le lieu de la rencontre de la communauté avec celui qui est le Vrai par excellence,

le lieu où Dieu dit son Nom : « Je suis » (Ex 3,14). L’homme aime entendre et réentendre cette parole.

 

Nous sortons d’un synode sur l’Amazonie qui, après celui sur la famille et l’exhortation qui l’a suivi, a ébranlé

une partie des fidèles et semble diviser l’Église, surtout sur les questions de l’ordination d’hommes mariés

et des « ministères » féminins : comment vous-même, avec le recul du moine qui est hors du monde,

analysez-vous ces événements et que diriez-vous aux fidèles déstabilisés ?

 

Oui, même derrière les murs de la clôture monastique, la détresse, l’inquiétude, de tant de fidèles, de prêtres

nous parvient. Je suis meurtri de voir la confiance, parfois l’amour, de l’Église, du Saint-Père profondément atteints.

Lors de l’institution de l’Eucharistie, le Seigneur a dit : « Faites cela en mémoire de moi » (Lc 22, 19).

Dans ses sacrements, l’Église n’invente pas, elle se souvient et rend présent.

Benoît XVI exprime cela dans un autre contexte : « Ni les artistes, ni les hommes ne découvrent par eux-mêmes

ce qui pourrait être digne de Dieu et beau. Dieu communique à Moïse ce qui convient jusque dans le détail.

La création artistique reproduit le modèle montré par Dieu lui-même. Elle suppose un regard sur l’archétype,

la transposition dans le monde sensible d’une contemplation. En ce sens, la création artistique dans

l’Ancien Testament est un « regarder avec Dieu », et est très différente de la créativité qui consiste aujourd’hui

à faire du nouveau[1] ».

Il me semble que le malaise des fidèles est l’expression du sensus fidelium face à ce qui ressemble davantage

à de la créativité qu’à un « regarder avec Dieu ».

Ce « regarder avec Dieu » est exigeant.

Il implique de faire siens, d’aimer et de respecter, les siècles de Tradition de l’Église.

Il ne s’agit pas simplement de faire du nouveau pour régler des problèmes pastoraux ou de se mettre à la remorque

d’une société décadente.

Que dire alors aux fidèles ?

Avoir confiance et prier.

Aimer l’Église et le Saint-Père toujours.

Se soutenir sans médire.

Les idéologies et les idéologues, même influents, passeront.

« Dieu pardonne toujours, l’homme quelquefois, la nature jamais. »

Je doute beaucoup que la solution des problèmes se trouve dans les bricolages mais plutôt dans un recentrage

sur l’intégralité du message du Christ annoncé et vécu.

 

Beaucoup pensent, derrière le pape lui-même, que l’un des problèmes actuels de l’Église tient au « cléricalisme »

hérité du passé tridentin de l’Église, et cela n’a pas été avancé seulement pour « expliquer » les « abus sexuels »

dans l’Église : qu’en pensez-vous et comment expliquer justement l’ampleur effrayante de ces affaires d’« abus sexuels » ?

 

J’avoue m’interroger souvent sur ce mot de « cléricalisme », du moins je souhaiterais qu’on soit plus clair sur ce qu’il recouvre et sur ce qu’il cache.

On me rapportait il y a peu le refus obstiné de laïcs chargés des obsèques qu’un prêtre ami célèbre une Messe d’enterrement, suivant la volonté expresse de la défunte, par ailleurs impliquée depuis longtemps dans sa paroisse, et de sa famille, au prétexte qu’il en avait été décidé ainsi. Voilà bien un cas de « cléricalisme » que je définirais volontiers comme un abus de pouvoir sur fond religieux ou de culte, même commis par des laïcs.

Face à la thèse de la Scriptura Sola (l’Écriture Seule) issue de la réforme protestante, le concile de Trente avait renforcé la structure hiérarchique et visible de l’Église, la recentrant autour du sacerdoce. Le concile Vatican II, en s’attachant à l’Église comme mystère de communion, offrait des éléments qui permettaient de préciser une vision trop unilatérale. Malheureusement, il est vite apparu que pour certains, il ne s’agissait pas seulement de cela. Les interventions contre la conception tridentine (mais n’est-ce pas celle de la Tradition ?) du sacerdoce fondé par le Christ, et reprises avec complaisance par certains médias, en témoignent.

J’aime beaucoup revenir aux paroles prononcées par Benoît XVI à la loggia de Saint-Pierre juste après son élection : « Après le grand pape Jean-Paul II, messieurs les cardinaux m’ont élu moi, un simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur. Le fait que le Seigneur sache travailler et agir également avec des instruments insuffisants me console. Nous allons de l’avant, le Seigneur nous aidera et Marie, Sa Très Sainte Mère, est de notre côté. Merci. »

Tout est dit. L’antidote contre le cléricalisme, qu’il soit attribué à la réforme tridentine, issu du dernier concile, ou encore fruit d’idéologies que l’on peut voir à l’œuvre dans des Églises locales ou dans l’Église universelle, parfois sous couvert de démarches synodales habilement manipulées, c’est l’humilité et le désir de travailler selon le Seigneur. Ce n’est pas céder à la tentation du bricolage idéologique en vue d’un sacerdoce plus efficace, mais accepter que le Seigneur a ses voies, et qu’il se plaît à utiliser des instruments à nos yeux insuffisants, des êtres peu nombreux, incarnés, faibles et pauvres, pécheurs.

Au sujet des « abus sexuels » dans l’Église et de leur ampleur, je suis assez étonné qu’on ne replace pas ceux-ci dans le contexte actuel d’un libéralisme quasi-total au plan de la sexualité. Ce qui touche à la reproduction et à la nourriture fait l’objet d’un instinct nécessaire à la pérennité de l’espèce humaine et à la vie.

Le péché, s’appuyant sur cet instinct, en a fait un lieu de quête du plaisir allant jusqu’à la destruction de l’autre, comme c’est le cas dans l’avortement (la société demeure en déni sur ce point) ou comme, on le découvre maintenant, au plan psychologique chez les enfants abusés et chez les femmes et certains hommes.

Le corps humain devient marchandise.

Ces « abus » cachés longtemps par une société idéologiquement permissive, pas seulement par l’Église mais aussi dans les institutions scolaires, sportives, et surtout dans les familles, apparaissent aujourd’hui au grand jour. François citait ainsi Benoît XVI dans l’introduction à sa deuxième encyclique Laudato si, en évoquant les blessures de l’environnement naturel et social causées par le comportement irresponsable de l’homme : « Toutes, au fond, sont dues au même mal, l’idée qu’il n’existe pas de vérités indiscutables qui guident nos vies, et donc que la liberté humaine n’a pas de limites. On oublie que “l’homme n’est pas seulement une liberté qui se crée de soi. L’homme ne se crée pas lui-même. Il est esprit et volonté, mais il est aussi nature” » (n. 6).

L’idéologie rend l’intelligence captive de la volonté alors que dans un acte responsable, l’intelligence offre un cadre à la volonté : la vérité. Incapable de se remettre en question, de s’atteler à discerner la vérité sur l’homme et de s’y soumettre, la société, en face de situations manifestes d’échec qui se développent désormais à grande échelle et de plus en plus rapidement, cherche des boucs émissaires. L’Église est en tête de liste, car elle s’est toujours portée en défenseur de la moralité, de l’homme ayant reçu en don de Dieu un corps et une âme. La prendre en défaut, c’est poursuivre l’œuvre de destruction entreprise contre elle depuis bien longtemps, en ignorant que c’est probablement le dernier lieu où des paroles de vérité et de miséricorde sur l’homme, sur sa nature, sont encore prononcées.

Ceci étant dit, il ne s’agit pas de disculper des silences coupables, d’ignorance, de peur face aux conséquences prévisibles, face aussi à un monde sans pitié, mais simplement de les replacer dans leur contexte et surtout de susciter un examen de conscience vis-à-vis de la promotion médiatique et légale de tant de turpitudes depuis longtemps coutumières de notre humanité malade.


 

https://lanef.net/wp-content/uploads/2020/01/Fontgombault-Prie%CC%80re-moine-1024x576.jpg

 

Tout cela évoque une situation de crise dans l’Église, corroborée par les chiffres très faibles, en nos pays d’Europe occidentale, de pratique religieuse et de vocations : tout cela ne démontre-t-il pas une perte importante de la foi d’abord chez les chrétiens eux-mêmes, et comment a-t-on pu en arriver là si rapidement ?

 

Nous touchons là une question cruciale, taboue : pourquoi tant de communautés chrétiennes, tant de familles chrétiennes ne donnent-elles plus à l’Église de vocations ? Pourquoi y a-t-il beaucoup moins de jeunes qui, à l’image du Christ et à sa suite, veulent tout donner ?

Depuis des décennies, l’Église a été humiliée par la société.

Elle est l’« opium du peuple », du petit peuple, selon la formule bien connue.

Je ne suis pas certain pourtant que cette humiliation soit la raison du déclin de la pratique religieuse et du nombre des vocations.

En écoutant les propos de chrétiens, de prêtres, d’évêques parfois, on en arrive à se demander qui professe la foi de l’Église dans son intégralité ? Ceux qui militent pour une évolution du sacerdoce, pour une désacralisation de la fonction du prêtre me semblent ne pas avoir compris ce qu’est le sacerdoce catholique.

Pour le comprendre, il faut avoir rencontré le Christ dans un prêtre, un religieux, une religieuse, totalement offerts.

L’esprit critique met en doute tout ce qui n’est pas évident aux sens, tout ce qui ne semble pas utile au quotidien. Et Dieu n’est pas évident. Les vocations sacerdotales ou religieuses ne le sont pas non plus. Comment un jeune pourrait-il engager sa vie dans de telles conditions sans le désir profond d’être un disciple totalement donné ?

 


 

Ces questions révèlent une situation inquiétante : y a-t-il, malgré cela, des raisons d’espérer des lendemains meilleurs, un renouveau de la foi et de l’Église ? Et avez-vous des exemples concrets ? Pensez-vous que la France ait un rôle particulier à jouer dans un tel renouveau ?

 

Après le Vendredi Saint vient le matin de Pâques, le disciple du Christ est un homme d’espérance parce que son espérance est fondée sur le Christ ressuscité. Des raisons d’espérer, oui, il y en a ; le tout est de porter le regard où il faut.

Quand je vais à quelques pas de l’abbaye auprès de la communauté des Petites Sœurs disciples de l’Agneau, où deux sœurs valides et huit sœurs trisomiques mènent une vie de prière et de travail, je me dis qu’il y a lieu d’espérer. L’Église demeure proche des faibles.

Je sais aussi l’offrande généreuse de tant d’évêques, de prêtres, de religieux et de religieuses, de fidèles. Dieu sait tout cela.

Je dis volontiers aux jeunes : « Oui, cela vaut la peine de cheminer à la suite du Christ en répondant à l’appel du sacerdoce ou de la vie religieuse. Si vous avez obtenu un meilleur sort que les apôtres, soyez heureux mais ne l’espérez pas ! Ce n’est pas le programme habituel. Votre Maître a été fécond par la Croix. »

On peut épiloguer longtemps et en vain sur la situation de l’Église dans le monde, sur ce qui se passe à Rome, et oublier que l’urgence, c’est que tous nous soyons d’authentiques porteurs du Christ.

Le monde abonde de médias qui déversent mensonges, haines et tristesses, qui œuvrent à la dégradation de la société, qui attisent la zizanie entre les hommes.

Le monde manque de médiateurs entre les hommes, entre Dieu et l’homme.

Il manque d’hommes et de femmes de paix et de compassion, de miséricorde et de pardon. Il manque de prêtres, de religieux, de religieuses tout donnés à Dieu.

Il manque de chrétiens convaincus que le message du Christ dans sa vérité intégrale, non pas bricolé, édulcoré, est beau, fécond.

Le monde manque de témoins.

Venus des vastes étendues désertes, les cris de détresse des hommes de notre temps ne résonneront-ils pas dans le cœur de jeunes généreux ?

L’appel se fait pressant.

Je ne doute pas que la réponse viendra.

Quant au rôle de la France ?

On reproche souvent aux Français leur manque d’humilité. Le salut vient du Christ. Mais il est vrai que la « Fille aînée de l’Église » a le devoir de donner l’exemple.

Prions pour que le Saint-Esprit accorde toujours plus aux évêques le don de force et de science, afin qu’ils enseignent à temps et à contretemps.

Prions aussi pour que les prêtres et les fidèles accueillent l’enseignement authentique de l’Église. Qu’ils ne se laissent pas manipuler par les idées du temps ou par des médias « catholiques », derniers défenseurs d’idéologies dépassées et qui ont depuis longtemps démontré leur infécondité.

Je crois aussi que la France retrouvera son rôle dans la mesure où elle aimera Marie, la servante fidèle et aimante, dont le Seigneur a regardé l’humilité.

 


 

Vous avez publié en 2017 un livre sur Le salut des enfants morts sans baptême (Artège) qui tend à défendre l’idée d’un salut conféré par Dieu aux enfants morts sans baptême, rendant ainsi « obsolète » la théorie des limbes : pourriez-vous d’abord nous expliquer votre thèse en quelques mots puis nous dire comment elle a été reçue, notamment dans les milieux théologiques ? Une précision du Magistère sur cette question vous semble-t-elle imminente ?

 

Soulignons d’abord que la théorie des limbes n’a pas été reprise dans le Catéchisme de l’Église Catholique, mais que celui-ci enseigne au n°1261 : « Quant aux enfants morts sans Baptême, l’Église ne peut que les confier à la miséricorde de Dieu, comme elle le fait dans le rite des funérailles pour eux. En effet, la grande miséricorde de Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés (cf. 1Tm 2,4), et la tendresse de Jésus envers les enfants, qui lui a fait dire : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas » (Mc 10,14), nous permettent d’espérer qu’il y ait un chemin de salut pour les enfants morts sans baptême. D’autant plus pressant est aussi l’appel de l’Église à ne pas empêcher les petits enfants de venir au Christ par le don du saint Baptême[2] ».

La question qui se pose est de savoir si on doit s’en tenir à une espérance de salut pour ces enfants, ou si l’interprétation de l’Écriture et notamment le texte de St Paul peut conduire à affirmer ce salut.

Ajoutons aussi le texte très fort d’Isaïe : « Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Quand bien même les mères oublieraient, moi, je ne t’oublierai pas. » (49, 15)

L’Église demeure seule interprète authentique de l’Écriture et seule a le pouvoir d’y discerner une volonté positive de Dieu d’accorder le salut à ces enfants. Dieu n’est pas lié par l’usage des sacrements pour conférer la grâce du salut. Le livre s’applique à montrer la convenance, la cohérence d’une telle volonté. Une objection possible à une précision du Magistère est qu’il ne faut pas risquer de relativiser la nécessité du baptême. Il me semble pourtant que si l’Église affirmait le salut de ces enfants, il serait souhaitable d’intégrer cela dans un texte rappelant aussi l’obligation qu’ont les parents de faire baptiser leur enfant le plus tôt possible.

Ce n’est pas parce que Dieu interviendrait lorsque le sacrement n’a pas été conféré par omission des parents ou par impossibilité (fausse couche ou avortement), que l’homme devrait se dispenser d’accomplir son devoir.

Quel plus bel acte pour des parents, pour un prêtre que d’introduire par le sacrement l’enfant dans la communion de grâce qu’est le peuple de Dieu, l’Église !

Le livre a été bien reçu dans l’ensemble dans les milieux théologiques, certains regrettant qu’il se limite à la pensée de saint Thomas, ce qui n’est pas tout à fait juste. Je dois dire que c’est surtout de la part des femmes que j’ai reçu des témoignages émus.

La lecture de la dernière partie du livre plus accessible leur rendait une espérance, une joie. Quant à savoir si le Magistère envisage une précision, je l’ignore. Je crois que si elle pouvait être donnée, elle serait bienvenue dans le monde actuel.

Dans un monde qui méprise, exploite, et la nature et le charnel, ce serait l’occasion d’affirmer haut et fort que Dieu n’est pas avare de sa miséricorde, mais sauve ce qui a été mis au rebut par l’avortement, ou par les défaillances de la nature.



[1] Benoît XVI, L’esprit de la musique, Artège 2011, p. 69.

[2] Catéchisme de l’Église catholique, n° 1261, Centurion-Éditions du Cerf-Fleurus-Mame, Paris, 1998., p. 274.


Les religions face à la science_ Figaro Magazine du 11/10/2019

publié le 3 nov. 2019, 15:39 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 3 nov. 2019, 15:44 ]

 

Le Figaro Magazine  du 11 octobre 2019

8

PROPOS RECUEILLIS PAR OLIVIER MICHEL

 

A l’heure de l’examen de la loi bioéthique à l’Assemblée nationale, les plus hauts dignitaires religieux catholique, protestant, juif et musulman ont accepté de répondre à nos questions et se prononcent sur la PMA, la GPA, l’homosexualité et la laïcité.

 


 

Votre dogme n’est-il pas dépassé par les évolutions de plus en plus rapides de la société ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France :

Le dogme catholique permet au contraire de regarder les évolutions de la société avec lucidité et espérance. Nous vivons d’immenses changements qui peuvent toucher la nature même de l’être humain. Notre foi chrétienne nous assure que Dieu a créé tout être comme un acte de pure bonté. Son image en nous est plus forte que toutes les déformations que nous pouvons y apporter.

 

Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman (CFCM) :

La rapidité de l’évolution de la société, justement, nous déconnecte parfois du sens profond de l’existence, que seule la spiritualité, dans ce monde trop « désenchanté », continue à toucher. La vitalité actuelle de l’islam n’est pas étrangère à ce constat. Elle s’observe chez de nombreux jeunes qui vivent pleinement et sereinement la société d’aujourd’hui. Ils doivent représenter pour tous les autres des modèles d’adaptation du dogme à la modernité pour une religion éclairée, contre tous les archaïsmes.

 

François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France :

Le christianisme est porteur d’un message de libération: les dogmes qui tentent, au cours des âges, de rendre compte de ce message sont des étapes utiles de la pensée, mais ils sont comme les bornes qui balisent les limites d’un chemin: il faut les repérer pour savoir où l’on en est, mais il faut aussi savoir avancer et les dépasser pour marcher librement…
Il y a des dogmes anciens et utiles. D’autres, comme d’autres bornes d’un chemin, sont moins utiles ou recouverts par les feuillages de l’histoire et les protestants passent leur route sans y attacher trop d’importance.

 

Haïm Korsia, grand rabbin de France :

La particularité du judaïsme tient au fait qu’il n’est pas un dogme, mais un chemin de vie, qui, parce qu’il ne tient pas compte des modes, est indémodable. La Bible raconte l’histoire universelle de l’homme et de la femme, qui peut s’inscrire et se transposer en tout lieu et en tout temps.

 


 

Que dites-vous à ceux de vos fidèles qui souhaitent que la loi « divine » remplace la loi républicaine ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Jésus a répondu à cette question en disant « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ! » Beaucoup de choses sont à César: la force armée, le commerce, la monnaie, les routes… La loi de Dieu ne résout pas les questions posées par l’organisation de la vie humaine : elle prépare la route à la grâce de Dieu qui, seule, libère du péché pour que nous soyons libres de choisir le meilleur. Dans le cadre délimité par la loi civile, chacun doit apprendre à déployer sa liberté de viser le bien et même le meilleur.

 

Dalil Boubakeur :

Je commence par les renvoyer à un verset du Coran : « Obéissez à Dieu, au Messager et à ceux qui détiennent le commandement » (IV, 59).

La jurisprudence des quatre Ecoles de droit musulman exige l’obéissance envers ceux qui exercent l’autorité sur un lieu donné.

En France, la loi républicaine, à commencer par la loi de 1905, nous permet de vivre ensemble et de protéger la liberté religieuse de chacun.

Tous les pays à majorité musulmane, depuis l’adoption de la laïcité en Turquie par ­Atatürk, en 1924, suivent aussi cette règle de vie en commun avec tous les croyants et les non-croyants, à l’exception de certains régimes islamistes ou intolérants.

 

François Clavairoly :

Dans la grande lutte de ces trois derniers siècles entre les défenseurs des droits de Dieu et ceux des droits de l’homme, les protestants ont choisi. Les droits de l’homme, mettant chacun à équidistance de la loi, établissant l’égalité, la liberté et la fraternité, ont permis à chacun de vivre sa foi en sécurité. Aujourd’hui, sur des questions éthiques complexes et parfois douloureuses, certains en appellent fortement à Dieu. Le protestantisme préfère vivre la tension permanente entre l’éthique de conviction, toujours sincère, et celle de responsabilité, toujours difficile à vivre. La parole chrétienne doit donc se faire entendre en République, mais comme étant une parmi d’autres, en vue de la fabrication commune des lois du pays.

 

Haïm Korsia :

Dina de malkhouta dina - « la loi du pays est notre loi » - nous apprend le Talmud, comme d’ailleurs l’importance d’habiter dans une ville où le chef fonde son autorité sur la loi du pays. Ces enseignements ne pourraient être plus clairs. Ils ne souffrent en effet d’aucune ambiguïté et traduisent parfaitement la façon dont les juifs, de tout temps, se sont pleinement associés à la vie de la cité, en faisant toujours leurs, les lois du pays dans lequel ils résident.


 

Les livres saints ne sont-ils pas devenus de simples livres d’histoire face aux progrès de la science ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Depuis le concile Vatican II, au contraire, nous proclamons, au cœur de la messe, de larges passages de l’Ancien et du Nouveau Testament. Plus que jamais, nous croyons que l’écriture de l’Ancien et du Nouveau Testament porte la parole de Dieu qui vient rejoindre la liberté des hommes de tout temps et de tous lieux.

 

Dalil Boubakeur :

Dès le XIIe siècle, Averroès concevait l’absence de contradiction entre les vérités transmises par les prophètes et celles apportées par les savants. Cette concordance n’est-elle pas inscrite dans le Coran, où les mots « raison », « connaissance » et « science » apparaissent 750 fois ?

Je pense qu’il est donc nécessaire de se départir des lectures trop littérales ou trop figées des textes sacrés, tout en admettant que de grandes inconnues métaphysiques demeurent. « Le jour viendra-t-il jamais où nous sentirons avec les doigts de la main les grands secrets que nous ne percevons que par les doigts de la foi ? » se questionnait ainsi Khalil Gibran.

 

François Clavairoly :

Si l’on considère que la Bible est comme une lettre d’amour, une sorte de billet doux qui est adressé à l’humanité par celui qui l’aime au point de mourir pour elle en Christ, alors il nous revient de la lire et de la relire avec affection et respect, il nous revient d’en interpréter le message avec confiance et impatience puisque nous en sommes les destinataires. Depuis la Réforme, les chrétiens ont scruté ce texte, avec tous les outils mis à leur disposition par la science : philologie, histoire, archéologie, linguistique, sociologie, etc.

La Bible n’est donc pas un texte sacré, intouchable, ininterprétable. Elle est épopée et narration qui donne sens à l’existence humaine à qui sait la prendre avec sérieux, comme un conte pour adulte. Aucune contradiction entre science et exégèse, au contraire ! Mais, elle exige de chacun que la lecture ne soit pas paresseuse ou instrumentalisée par des a priori moraux ou idéologiques.

 

Haïm Korsia :

Les livres saints peuvent à première vue apparaître comme des livres d’histoire, car ils racontent l’Histoire avec un grand H. Pour autant, elle n’est jamais contée de manière distanciée, mais s’attache toujours à des personnages clés. Tout un chacun peut donc y retrouver, tout ou partie de son histoire personnelle, car ils ont été pensés pour raconter l’histoire des hommes.

C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles beaucoup se réfèrent à eux, tant ils agissent en miroir sur leurs situations contemporaines.

 


 

Les croyants homosexuels occupent-ils la même place au sein de l’Eglise que les autres croyants ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Personnellement, lorsque je célèbre la messe, je ne cherche pas à mettre des étiquettes sur les fidèles rassemblés. L’Eglise est la communion de tous ceux qui veulent marcher à la suite du Christ et se laisser emmener un peu plus loin dans la rencontre avec Lui.

 

Dalil Boubakeur :

La même fraternité doit unir tous les hommes et toutes les femmes sans jugement sur la nature humaine, dont la définition revient au Créateur. En tant que médecin qui fut directement confronté à la période noire du VIH, je n’ai vu que des êtres humains dont les souffrances étaient décuplées par les incompréhensions et les accusations inopportunes d’autrui.

 

François Clavairoly :

Quiconque croit est appelé à vivre sa foi dans le monde et dans l’Eglise. Sans condition liée à l’origine, la nationalité, l’option politique ou l’orientation sexuelle.
« En Christ, il n’y a plus ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre. » Certes il aura fallu du temps pour que cela se réalise. Et il serait faux de dire que l’homosexualité ne fait pas encore débat notamment dans les Eglises de type conservateur.

 

Haïm Korsia :

Personne ne se présente dans une synagogue en revendiquant son orientation sexuelle. Il n’est donc pas question qu’il y ait de discrimination au sein d’un lieu de culte.


 

Les homosexuels ont-ils le droit de se marier ? D’adopter des enfants et de se marier religieusement ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Nous recevons dans la révélation biblique que la plus forte image de la relation que Dieu voudrait avoir avec les hommes est l’union conjugale de l’homme et de la femme. Le sacrement de mariage n’a alors de sens qu’entre un homme et une femme. C’est un progrès pour une société que d’accepter sans violence la diversité de ses membres mais il est frappant de constater que tout le monde aujourd’hui, notamment les personnes homosexuelles, veut être dans la norme, ou même prétend déterminer la norme.

 

Dalil Boubakeur :

Les religions monothéistes ont construit un modèle parental et familial auquel elles sont toujours attachées. Elles ont le droit de le défendre, tout en comprenant les nouvelles aspirations de la société, tout en luttant auprès de leurs fidèles contre les différentes formes de rejet des homosexuels, pour le bien commun et l’avenir.

 

François Clavairoly :

Dans la mesure où l’accueil des homosexuels dans beaucoup d’églises protestantes de tradition luthérienne, réformée ou anglicane est d’ores et déjà en cours, de même que dans certaines d’entre elles existent la possibilité de bénir des couples homosexuels, et dans la mesure aussi où l’exercice du ministère pastoral par des personnes homosexuelles est autorisé, les phénomènes d’homophobie, de rejet ou de discrimination ne sont plus ­acceptables. Le protestantisme dans son ensemble, y compris par conséquent dans sa version évangélique, est largement traversé par ce débat.

 

Haïm Korsia :

La Bible ne voit pas dans l’homosexualité la perpétuation de la société. On ne peut décemment pas demander aux religions, du fait notamment de leur antériorité, d’entériner la loi et ses évolutions. Cela n’enlève évidemment rien à l’acceptation et à la conformité avec loi civile.


 

Quelle est votre position face à la PMA et à la GPA ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

La PMA et la GPA contribuent à organiser une procréation sans corps. Or, fondamentalement, le lieu digne de l’émergence de la vie humaine, c’est l’étreinte corporelle d’un homme et d’une femme qui se sont donnés l’un à l’autre, comme des époux, en s’engageant par leur union à créer un espace aussi apaisé que possible où l’enfant pourra grandir. La souffrance de ne pas pouvoir avoir d’enfant, souffrance indéniable, devrait pouvoir être transfigurée dans une capacité d’engagement, de don de soi, de partage. Cela suppose de la part de ceux qui ont des enfants beaucoup d’attention, de délicatesse, de générosité, de gratitude à l’égard de ceux qui n’en ont pas.

 

Dalil Boubakeur :

Les diverses techniques de PMA ne posent aucun problème. L’islam interdit toutefois la rupture du lien biologique de parenté. Il n’est donc pas en accord avec les donations anonymes et la GPA, dans laquelle l’embryon est dépourvu de ce lien avec la mère ou avec les deux parents.

 

François Clavairoly :

Le protestantisme exprime ses réticences à l’ouverture de la PMA à des femmes célibataires ou à des couples de femmes de même sexe. Il interroge l’évolution d’une médecine reproductive qui lutte contre l’infertilité vers une médecine répondant à une demande sociétale. Il apparaît en effet peu opportun d’encourager la naissance d’enfant à la demande et, pour ce qui est des femmes célibataires de risquer de favoriser la précarité de familles monoparentales. Le protestantisme sera, dans tous les cas, attentif à l’accompagnement des nouvelles formes de parentalité qui se font jour dans la société et qui méritent un cadre juridique sécurisant.

La GPA, parce qu’elle paraît nier le lien biologique entre la mère gestatrice et l’enfant, parce qu’elle risque de développer la commercialisation de la reproduction et d’exploiter les femmes donneuses d’ovules ou mères de substitution, reste à ce jour une option à laquelle le protestantisme est défavorable.

 

Haïm Korsia :

La PMA et la GPA sont deux procédures absolument différentes qu’il convient de distinguer. Si la PMA vise à aider ou réparer les injustices du monde dans une forme de coresponsabilité, il n’en va sûrement pas de même s’agissant de la GPA qui n’est autre que l’asservissement du Sud par le Nord, des pauvres par les riches avec l’organisation de l’abandon d’un bébé, sans compter sa rupture brutale avec les principes français de bioéthique basés sur l’anonymat et la gratuité du don.


 

Où se situent, selon vous, les limites de la laïcité ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

La laïcité est notre manière française d’organiser les relations entre les religions et l’Etat. Ses limites sont dans le respect de la liberté religieuse de tous et de chacun. Tout Etat grandit dans la mesure où il respecte cette liberté. Mais la liberté des citoyens doit comporter le respect de la liberté spirituelle des autres.

 

Dalil Boubakeur :

La laïcité est une recherche d’équilibre entre le profane et le religieux. Elle représente un progrès décisif dans l’organisation rationnelle kantienne dirons-nous des sociétés modernes et plurielles. Elle ne doit pas être confondue avec les tendances laïcistes promptes à réduire la religion à de vagues croyances ­désuètes ou à un opium du peuple.

 

François Clavairoly :

La laïcité repose sur trois principes et valeurs:

  • la liberté de conscience,

  • la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses

  • et l’égalité de tous devant la loi.

La laïcité n’est donc pas une opinion parmi d’autres ni une conviction, mais un principe qui les autorise toutes sous la seule réserve du respect de l’ordre public ; les protestants ont contribué au passage d’une société de catholicité à une société de laïcité.

Ce principe donne le cadre de l’expression religieuse que les protestants acceptent.

 

Haïm Korsia :

La laïcité pose deux principes, celui de la neutralité de l’Etat face aux cultes, qui ne connaît pas de limites, et la liberté de pratique religieuse, où les seules limites devraient être l’ordre public et la liberté des autres. Je regrette cependant que certains utilisent encore ce concept pour le détourner et en faire un principe d’interdiction de pratique religieuse dans la société, qui elle, n’est pas ni ne doit être athée, mais riche de sa diversité, et notamment de sa pluralité religieuse.

 

Inséré depuis <http://kiosque.lefigaro.fr/ouvrir-liseuse-milibris/figaro-magazine/4199ea17-4842-4d62-9191-52f87582e525>

 

1-10 of 76