Entretien exclusif avec un chartreux sur les abus spirituels

publié le 9 mars 2020 à 16:44 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 9 mars 2020 à 16:56 ]

Dom Dysmas, Prieur des Chartreux

Qu’est-ce qu’un abus spirituel ? Comment le déceler ? Comment l’Église réagit ? Dom Dysmas de Lassus, prieur de la Grande Chartreuse, a enquêté durant quatre ans sur un fléau qui peut conduire « à des drames inouïs ». Entretien.

Pourquoi avoir travaillé durant quatre années sur le drame des abus spirituel ?

Avant tout, je peux dire franchement que j’ai trouvé dans la vie religieuse plus de bonheur que je n’aurais pu en rêver. Et ce n’est pas fini ! Je ne dis pas pour autant que c’est facile. Des accidents, il y en a toujours, mais ce n’est pas en fermant les yeux qu’on va les éviter. Prenons l’exemple de l’avion. Les accidents d’avion frappent par leur ampleur. Pourtant, c’est le moyen de transport le plus sécurisé. Cette sécurité, l’avion l’a conquise à force de persévérance. Chaque accident grave a donné lieu à une enquête approfondie afin de trouver la cause exacte du drame pour éviter qu’il ne se reproduise.

Enquêter pour guérir, c’est donc l’objet de votre travail...

Ce qui a motivé mon enquête, c’est la rencontre avec plusieurs personnes abîmées par des abus spirituels. C’est quand même dramatique d’entendre des religieuses qui avaient embrassé cette vie avec générosité et qui sont devenues incapables de prier ! Chaque cas est unique, mais j’ai été étonné de constater la cohérence de tous ces témoignages entre eux. Par ailleurs, je crois qu’on ne peut plus taire ces situations ! Pour les fidèles, le fait d’avoir caché des abus est peut-être un scandale plus grand encore que les abus eux-mêmes. L’attitude de l’Église visant à écouter les victimes et à les mettre au centre est quelque chose de nouveau.

« Je crois qu’on ne peut plus taire ces situations ! »  Dom Dysmas

 

Vraiment ? De quand datez-vous ce tournant ?

L’Église a changé en 2019, en France. C’est moins évident dans d’autres pays comme les États-Unis. Là-bas, on ne veut plus d’ennuis, donc il ne faut plus de victimes. Mais est-ce bien à elles qu’on pense en premier ? Pour revenir à la France, dans le cadre des abus sexuels, beaucoup d’études sont parues sur le sujet. Ensuite, plusieurs événements ont poussé l’Église à enfin réagir. Le procès Barbarin, pour lamentable qu’il ait été par certains côtés, aura eu un effet considérable. À cette occasion, tout comme lors de la réunion des évêques de France à Lourdes fin 2018 ou bien lors du sommet à Rome sur les abus en 2019, les participants ont toujours dit que ce qui avait changé leur regard était d’avoir pu entendre directement des victimes.

Soyons francs : s’il n’y avait pas eu tout ce processus de révélations fracassantes et humiliantes pour l’Église, nous serions encore dans la boue, et les abus auraient continué. Ce qui est un peu triste, c’est que l’Église n’a pas été capable de faire le travail toute seule et qu’il a fallu que des journalistes, ou parfois des personnes malveillantes, fassent ce boulot. Ce n’était pas la meilleure manière de faire. Mais elle a permis une rupture. L’Église a réagi alors sur la question des abus sexuels. Je considère même qu’on peut être fier d’elle, aujourd’hui, non pas sur ce passé évidemment, mais sur la manière dont désormais les choses sont traitées. Le même travail reste encore à faire sur la question des abus spirituels.

Désormais, l’Église est-elle vraiment capable d’écouter les victimes ?

Oui ! Et il faut bien comprendre que si elle ne le fait pas, tout recommencera ! La surdité de certains responsables a pu conduire à des drames inouïs. Vous savez, il arrive des situations où l’on écoute des victimes d’abus dans le but de les faire taire. Cela survient lorsque la réputation de la communauté ou bien l’intérêt personnel est plus fort que la souffrance de l’autre. Il faut inverser la chose et passer du réflexe « la victime est une menace » à « la victime est un médecin qui me diagnostique un cancer ». J’insiste : le médecin qui vous annonce un cancer n’est pas votre ennemi !

Comment définissez-vous ce cancer mortel qu’est l’abus spirituel ?

Les évêques suisses ont fait le travail pour moi. Ils l’ont défini comme « la mise à profit d’un ascendant moral ». Cela veut dire que la personne qui a un ascendant moral (parent, professeur, père spirituel, supérieur, etc.), au lieu de l’exercer dans le sens du service, va l’utiliser en exploitant l’autre pour son propre profit. Dans un contexte ecclésial, on pourrait dire que le pouvoir pour les brebis devient un pouvoir sur les brebis. Le pasteur n’est plus au service des brebis, mais les brebis au service du pasteur. Finalement, la question est bien de savoir comment est utilisé cet ascendant et quelle limite on y met. Plus il est grand, plus la personne qui en est dépositaire peut s’en servir pour le bien ou le mal. En réalité, les abus ne sont pas extérieurs à nous, ils sont en puissance à l’intérieur de chacun.

Les abuseurs ne sont donc pas toujours des personnalités à la structure perverse ?

Quand vous êtes un fondateur ou un supérieur adulé par votre communauté, il est très difficile de résister à l’orgueil. Les membres d’une communauté ouvrent parfois grandes les portes au démon en glorifiant le fondateur de son vivant. Ce réflexe a pu être exacerbé après le Concile, lorsque des catholiques ont vécu un sentiment d’insécurité et ont souhaité se réfugier auprès de personnes « solides ». Peu à peu, le succès de ces personnes, saines à la base, a pu leur monter à la tête. Dans ma réflexion, je constate que dans la plupart des cas, un Père abbé qui déraille n’est pas un personnage pervers au départ. C’est le temps, l’environnement et puis l’orgueil, la gloire, le pouvoir qui le font peu à peu fléchir.

Les supérieurs coupables de dérives en ont-ils conscience ?

Je pense que c’est très souvent inconscient. Ce n’est pas un faussaire qui sait ce qu’il fait. Si le fondateur est convaincant, c’est qu’il est convaincu. Il manie alors l’obéissance comme un instrument d’esclavage en étant persuadé d’être dans le bien. Cette inconscience est plus compliquée à envisager dans les cas d’abus sexuels. Je précise au passage qu’un abus sexuel est généralement précédé par un abus spirituel. Pour revenir à mon propos, je peux vous assurer que certains abuseurs sexuels que j’ai rencontrés n’ont toujours pas compris le problème ! Ce qui est inouï, c’est que des personnes intelligentes peuvent parfois justifier des abus en disant : « C’est un don tellement grand que Dieu nous offre que, pour nous, cela est permis. » Pire encore : on peut lire des témoignages de victimes qui racontent que le supérieur estimait que non seulement Dieu le permettait, mais qu’Il le voulait ! Et encore une fois, il ne s’agit pas de personnes atteintes d’une pathologie psychiatrique à la base.

N’est-ce pas, du coup, une compréhension dévoyée de l’obéissance qui provoque ces drames ?

Dans mon livre, je ne dis rien de nouveau et d’extraordinaire sur l’obéissance religieuse. Mais je suis frappé de voir que des choses qui devraient être connues de tous ne le sont pas ! La juste obéissance est nécessairement à l’image du Christ. Elle n’est pas une obéissance à un homme mais à Dieu. Pour qu’elle se concrétise, il faut qu’elle s’incarne dans une réalité. Elle passe donc à travers l’obéissance à un homme. L’obéissance d’Abraham se manifeste à travers le sacrifice d’Isaac. À travers cet acte, Dieu lui permet d’aller plus loin dans son obéissance, pas seulement par le désir, mais bien au cœur de sa chair.

Il faut donc toujours voir l’obéissance à un supérieur comme étant une chance de pouvoir obéir à Dieu par un acte très concret. Cela permet de donner un sens incroyable au fait de balayer un cloître. Bien évidemment, l’action demandée doit toujours respecter mon humanité. Un religieux est un être doué d’intelligence et responsable de ses actes. C’est généralement lorsque l’obéissance se concentre sur le supérieur que les problèmes commencent.

On dit souvent que le supérieur est pour le religieux l’image de Dieu. En écrivant ce livre, j’ai compris que, pour le supérieur, le religieux est l’image de Jésus. C’est un enfant de Dieu qui n’est jamais la propriété d’un homme.

Outre l’obéissance mal comprise, quels sont les mécanismes qui favorisent les abus spirituels ?

Le zèle des jeunes religieux épris d’absolu mais pas encore armés pour le discernement peut être utilisé par l’abuseur. Les motivations hautement spirituelles mais déconnectées de leur humanité peuvent les séduire sans qu’ils puissent se rendre compte des dommages qu’elles vont produire à long terme. Le plus souvent, dans la vie religieuse, l’abus prend la forme d’une tentation sous l’apparence de bien, c’est ce qui le rend difficile à discerner pour le commençant – et c’est aussi ce qui le rend difficile à apprécier pour le grand public –, d’où la nécessité d’une analyse précise. C’est ce que je me suis efforcé de faire.

Aussi, il arrive qu’un religieux ne puisse pas se confier sur ses difficultés à cause du phénomène des cercles. Autour des fondateurs ou des supérieurs, on retrouve souvent une sorte de garde composée de quelques proches. Généralement, ces derniers profitent du système qu’ils entretiennent. Ce phénomène de cercles empêche le supérieur d’entendre ce qui vient de la base, puisque le message doit franchir plusieurs frontières. Un autre élément peut favoriser les abus : un excès d’affectivité.

C’est-à-dire ?

C’est surtout le cas des communautés féminines, mais cela peut s’observer chez les hommes. Je vais vous donner une anecdote éclairante : lors de l’élection d’une nouvelle abbesse, il arrive que des Sœurs votent pour celle qui termine son mandat pour ne pas lui faire de peine, et celle-ci peut jouer là-dessus pour se faire réélire. Ce n’est pas un raisonne-ment juste. Tant pis pour le prieur s’il vit sa non-réélection comme un drame, ce qui, au passage, est étonnant pour un religieux. La communauté passe avant lui. Un prieur rend un service. Cela semble simple, mais, dans la pratique, c’est autre chose...

Les communautés nouvelles sont-elles plus fragiles face aux abus ?

Les communautés nouvelles sont nées dans l’enthousiasme naïf de l’après-concile Vatican II. On se disait que l’Église était trop sclérosée, ce qui était vrai, et qu’il fallait remplacer tout cela par l’Esprit Saint ! Mais le discernement des esprits, cela s’apprend. Il y a trois types d’esprit : le bon, le mauvais et le mien ! À force de dire : « La parole du supérieur, c’est l’Esprit Saint », le supérieur peut se prendre au sérieux et croire que sa parole est vraiment celle de Dieu !

Les congrégations traditionnelles sont-elles à l’abri ?

Attention, l’ensemble des déviations dont je parle peut se produire partout, y compris chez les Chartreux ! Mais, dans les congrégations traditionnelles, il y a les moyens de réagir. La déviance reste locale et l’ensemble du corps peut se prémunir. C’est vrai que la sagesse se cristallise avec le temps. Cela dit, il y a une formule qui est employée à l’extérieur de la Chartreuse et que je me garde de colporter telle quelle : « La Chartreuse n’a jamais été réformée, car elle n’a jamais été déformée. » Je ne suis pas complètement d’accord. La formule juste serait de dire : la Chartreuse n’a jamais été réformée, car elle s’est toujours réformée ! Nos prédécesseurs ont fait ce qu’il fallait au fil de l’Histoire. Si le Chapitre général n’avait pas fait son travail et si les visites canoniques n’avaient jamais eu lieu, la Chartreuse n’existerait plus !

Justement, par quels moyens une communauté peut-elle se protéger d’abus spirituels ?

Il faut que la communauté développe son système immunitaire. Le principe de base est celui du pouvoir et du contre-pouvoir. Le système immunitaire doit être capable de repérer une défaillance et, ensuite, de la résoudre en agissant. Il faut donc de la lucidité et des moyens. La formation des responsables à l’exercice de l’autorité pourra les avertir sur les dangers qui les guettent et les aider à choisir des voies justes. Ce qui sauve aussi, c’est d’avoir une formation religieuse initiale et continue pour résister. Car les jeunes pleins d’enthousiasme et d’illusions n’ont souvent pas les moyens de se défendre. Cette formation est une pierre fondamentale de la santé humaine et spirituelle d’une communauté religieuse, l’Église insiste énormément dessus aujourd’hui. Une formation embrassant dans toute son ampleur la pensée chrétienne au fil des siècles représente un antidote efficace à la pensée unique.

On retrouve aussi la nécessité d’avoir un regard extérieur objectif sur la communauté. Une visite canonique ou un Chapitre général est l’occasion de repérer des dérives. Par ailleurs, je sais que certaines victimes en veulent aux évêques qui n’ont pas réagi à temps. C’est possible, mais, bien souvent, l’évêque n’a pas les moyens de réaliser ce qu’il se passe réellement. Vu de l’extérieur, que peut-il faire ?

Et les familles, ont-elles un rôle particulier à jouer ?

Je crois qu’au niveau communautaire elles sont incapables de diagnostiquer des anomalies. Mais au niveau individuel, elles peuvent se rendre compte de soucis. À la Chartreuse, quand quelqu’un entre, les familles sont souvent inquiètes. La première rencontre est alors l’occasion de constater pour chacune d’entre elles que leur fils se sent bien, ce qui les rassure, et elles acceptent. Mais si la famille note un sentiment dépressif, si elle remarque une distance qui se crée, une loi du silence, la survalorisation du charisme ou du fondateur, maintenant que ces phénomènes sont bien connus, elle peut poser des questions et jouer le rôle d’avertisseur. Elle ne sera probablement pas entendue, mais la petite fissure créée pourra peut-être un jour aider à une prise de conscience.

Lorsque Rome prend des sanctions contre des communautés, existe-t-il un risque d’erreurs de jugement ?

En règle générale, non ! Les excès de sévérité de la part de Rome sont assez difficiles à trouver. Le problème vient plutôt du fait que Rome n’agit pas assez rapidement. On garde l’exemple des Légionnaires du Christ où les abus ont mis des années et des années à être pris en considération.

Et qu’en est-il des faux témoignages ?

Cela peut exister, mais la mauvaise foi sur ces questions est plutôt rare. La commission Sauvé s’attendait à avoir beaucoup de faux témoignages, mais elle en a trouvé très peu. Je ne connais pas tellement de cas de vrais « faux témoignages ». Cela ne veut pas dire qu’il faut tout prendre au pied de la lettre lorsque l’on reçoit un témoignage. Les faits décrits par la victime sont généralement inattaquables. C’est l’analyse qu’en fait la victime qui peut parfois être à nuancer.

Finalement, n’est-ce pas paradoxal de voir que c’est à l’endroit qui devrait être le plus saint de l’Église qu’on retrouve parfois des crimes abjects ?

On ne le dit plus trop, le démon existe et il frappe à l’endroit le plus important. Il y a un apophtegme qui décrit le diable réunissant ses troupes pour estimer leurs résultats... Un démon se vante d’avoir suscité des tempêtes pour tuer des milliers d’hommes, mais il reçoit une raclée, car il lui a fallu des mois pour parvenir à ses fins. Un autre a fomenté des guerres, mais il lui a fallu trop de temps également... Le dernier démon arrive en expliquant qu’il a tenté un solitaire au désert et qu’il a fini par le vaincre après quarante ans de combat. Le diable le félicite et lui offre de venir de s’asseoir près de lui ! Le démon essaie toujours de frapper à la tête. C’est le sens de l’adage latin corruptio optimi pessima (la corruption de ce qu’il y a de meilleur est le pire).

Une discrète beauté

« Nous avons beaucoup parlé de maladies, nous avons rapidement parlé des remèdes, ne faudrait-il pas avant de conclure parler un peu de la santé ? Elle est beaucoup plus difficile, ou même impossible, à définir à cause de sa richesse multiforme. Les situations de dérives ne doivent pas faire oublier les innombrables communautés qui vivent sans faire de bruit leur amour du Seigneur dans la simplicité et l’infirmité de notre condition humaine, dans l’épreuve quotidienne et purifiante de la vie commune et dans le don de soi dont elle offre l’occasion. Jésus passa à Nazareth sans que personne comprenne qui Il était. La plus grande partie des communautés religieuses participe à cet enfouissement. »

Extrait de Risques et dérives de la vie religieuse, par Dom Dysmas de Lassus

                                                                                                                                                                 Samuel Pruvot et Hugues Lefèvre
Article paru dans Famille Chrétienne n° 2198 du 29 février 2020

Risques et dérives de la vie religieuse par Dom Dysmas de Lassus, Cerf, 448 p., 24 €.

 

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