Extraits du livre " L'Eglise en procès":Pourquoi l’Église a-t-elle tardé à prendre la mesure du scandale des prêtres pédophiles?

publié le 6 sept. 2019 à 16:34 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 6 sept. 2019 à 16:35 ]
L'Eglise en procès

Pourquoi l’Église a-t-elle tardé à prendre la mesure du scandale
des prêtres pédophiles ?
Jean-Christophe Buisson
PAR BERNARD LECOMTE

 

Le 14 août 2018, la presse mondiale se fait largement l’écho d’un rapport de 900 pages publié par le grand jury de l’Etat de Pennsylvanie qui a identifié plus de mille victimes d’abus sexuels commis par des prêtres dans les dix diocèses de cet Etat. Qu’importe que les chiffres soient discutables, que tous ces crimes soient vieux de quarante ou cinquante ans, que l’on confonde accusations et condamnations : l’effet de ce document est dévastateur.

 

Tout comme une étude commandée par l’Eglise allemande qui révèle, un mois plus tard, que 3 677 enfants auraient été abusés par 1 670 clercs, dans ce pays, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ces chiffres donnent le tournis. Ils réduisent à néant toute l’action de ce pape (François, ndlr) qui était jusqu’alors extrêmement populaire et qui devient, en quelques semaines, la cible de tous les médias du monde.

 

Si les opinions publiques sont si sensibles à ces révé­lations, c’est qu’un nouvel acteur est entré en scène : les victimes de crimes pédophiles ont commencé à parler, à s’organiser, à faire pression.

 

Aux Etats-Unis, d’abord, sous le nom de survivors, encadrés par des avocats spécialisés qui ont multiplié les procédures et, d’agreement en agreement, ont ruiné plusieurs diocèses (l’Eglise américaine a dû verser plus d’un milliard de dollars en indemnisations diverses).

 

Puis en Europe, où des victimes ayant gardé le silence pendant deux ou trois décennies se sont mises à parler, à se regrouper et à intenter des procès aux évêques ayant « couvert », plus ou moins volontairement, leurs bourreaux et prédateurs.

 

L’apparition tardive des associations de victimes change totalement la donne. D’abord parce qu’elle laisse prévoir, pour des années encore, aux quatre coins de la planète, des révélations de crimes anciens, de plus en plus difficiles à prouver, mais toujours aussi épou­vantables. Les efforts des épiscopats américain, canadien, allemand ou français pour éradiquer les crimes de pédophilie dans leurs rangs seront toujours occultés par des scandales venus du passé qui, à juste titre, soulèvent le cœur.

 

Ensuite, parce qu’un chrétien sincère, par nature, est spontanément du côté des victimes, quelles qu’elles soient. Le réflexe qui consiste, pour un catholique pratiquant, à défendre « son » Eglise, dont il rappelle en récitant le Credo qu’elle est « une, sainte, catholique et apostolique », est naturel et légitime. Mais il ne tient pas longtemps face aux témoignages de personnes en chair et en os, de victimes réelles dont la souffrance, même des années après les faits, n’est pas discutable. […]

 

La crise est profonde, violente, durable, inextricable. Le pape François, bien malgré lui, doit reprendre le dossier en main. Le 20 août 2018, il publie une Lettre au peuple de Dieu où il exhorte tous les catholiques à se saisir de la question. Son idée est qu’il ne faut pas laisser celle-ci aux mains des évêques, ni même des prêtres. Lors de ses vœux à la curie, en janvier 2019, il fustige tous les responsables qui ont « couvert la vérité, dans le passé, par légèreté, par incrédulité, par impréparation, par inexpérience ou par superficialité ». Le Saint-Père n’a pas de mots assez forts contre « le cercle de privilégiés qui se figurent avoir Dieu dans leur poche » et dénonce désormais, avec force, le « cléricalisme ».

 

Le pape François ne se départira plus de ces critiques sur la gouvernance de l’Eglise. Il est temps, à ses yeux, de relativiser l’autorité quasi sacrée que l’aumônier, le confesseur, le curé ou l’évêque exercent depuis des siècles sur le simple laïc - ou le séminariste, ou la novice - porté à obéir au nom de sa foi, avec tous les risques de soumission et les abus d’autorité que comporte cette relation. Et pas seulement en matière de pédophilie, comme le montrent, en février 2019, de terribles révélations sur des religieuses abusées par des prêtres.

[…]

 

Du 21 au 24 février 2019, le pape François réunit à Rome un sommet mondial sur la pédophilie dans l’Eglise auquel participent 190 présidents de conférences épiscopales, supérieurs généraux de congrégations religieuses, préfets de dicastères, et d’autres. Les trois thèmes abordés montrent bien que le combat a changé de nature : « responsabilité », « reddition de comptes » et « transparence ». Il ne s’agit plus, désormais, de traquer et de sanctionner les prêtres pédophiles, mais bien de mettre fin aux abus de pouvoir et, surtout, aux « silences » de leur hiérarchie, comme le confirme un motu proprio intitulé Vos estis lux mundi (« Vous êtes la lumière du monde ») publié par le pape le 9 mai 2019, qui contraint désormais tous les membres du clergé, sans exception, à dénoncer tous les crimes sexuels - abus sexuels sur mineurs mais aussi abus « sur personnes vulnérables ».
Les affaires de pédophilie auront été, sur ce plan, un terrible révélateur. L’Eglise a trop longtemps imposé le silence à ses clercs - évêques, prêtres, religieux - pour se défaire facilement de son antique culture du secret. (…) Si elle veut continuer à annoncer la Bonne Nouvelle au monde de demain, il faudra bien qu’elle s’adapte, bon gré mal gré, à la nouvelle civilisation qui s’annonce.

B. L.

 

Inséré depuis <http://kiosque.lefigaro.fr/ouvrir-liseuse-milibris/figaro-magazine/5f16282b-e49b-468c-a1d4-88ef44d31a13>


Extrait paru dans le Figaro Magasine du 23 août 2019
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