Jean Sévilla à propos de son livre collectif " l'Eglise en procès"

publié le 6 sept. 2019 à 16:21 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 6 sept. 2019 à 16:25 ]



Jean Sévillia “contre l’église catholique, il y a trop de généralisations abusives et de mensonges par omission”

Le Figaro Magazine du 24 août 2019    


PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-CHRISTOPHE BUISSON

 

Pour juger l’histoire bimillénaire de l’Eglise, estime le journaliste et historien, il convient d’en rappeler autant la face lumineuse que la face sombre. Et veiller à faire abstraction des critères politiques, mentaux et moraux de notre époque.

 


Depuis quand l’Eglise catholique est-elle, pour reprendre votre expression, « en procès » ? Qui en furent les premiers procureurs ?

A s’en tenir aux temps modernes, la polémique contre l’Eglise catholique occupe une grande place, dès le XVIème siècle, chez les théologiens protestants qui recourent notamment à des arguments historiques en critiquant les croisades, l’Inquisition, la colonisation espagnole et portugaise dans le Nouveau Monde, le rôle et le faste de la cour pontificale, etc. Le même argumentaire est ressorti, actualisé, par les penseurs des Lumières au XVIIIème  siècle. Au XIXème siècle, le rationalisme, le scientisme et les théoriciens des courants d’idées issus de la Révolution française se conjuguent pour mener un combat frontal contre l’Eglise, accusée de complicité avec l’ancien monde. Là encore, des pages entières de l’Histoire nourrissent la controverse ; il en sera de même au XXème siècle avec les partisans du matérialisme, du marxisme et de l’ultra-laïcisme qui mettront en exergue des épisodes du passé susceptibles de décrédibiliser le catholicisme. Mais, en remontant plus haut dans le temps, depuis le Discours contre les chrétiens du philosophe romain Celse, au IIème  siècle, jusqu’aux critiques de l’Eglise romaine par les auteurs byzantins à partir du XIème siècle, on s’aperçoit que les polémiques contre le christianisme ou entre les différentes confessions chrétiennes recourent constamment à des arguments ou à des images tirées du passé. Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que datent les procès intentés à l’Eglise sur la base de son histoire.

 

Quels sont les principaux chefs d’accusation lancés contre l’Eglise ?

Ils touchent aux rapports entre la religion et le pouvoir, entre la religion et l’argent, entre la religion et la science, entre la religion et la liberté collective ou individuelle. Mais, s’agissant d’une religion bimillénaire représentée par une institution présente sur toute la terre, même si l’histoire du catholicisme est intimement liée à l’histoire de la civilisation occidentale, le champ est si large qu’il importe d’opérer les distinctions chronologiques, géographiques et culturelles nécessaires pour discerner ce qui relève de la réalité, de faits objectifs, ou d’accusations lancées à partir de préjugés, d’idées toutes faites, de réflexes idéologiques antichrétiens ou de conformisme à l’air du temps, celui-ci, actuellement, n’étant guère favorable à l’Eglise catholique. Il reste que notre époque se caractérise par une indifférence religieuse croissante, mais elle attend que les chrétiens se comportent de manière exemplaire, sauf à être taxés ­d’hypocrisie, ce qui est assez logique.

 

La plupart des historiens conviés dans l’ouvrage opposent la science historique aux affirmations des contempteurs de l’Eglise. L’histoire suffit-elle à laver cette dernière de tout reproche ?

L’objectif des 15 spécialistes qui ont contribué à ce livre est d’examiner si les accusations lancées contre l’Eglise à travers son histoire sont fondées ou non, en apportant des réponses appuyées sur les travaux les plus récents de la recherche historique.

Le principe de l’ouvrage est de refuser le procès à charge univoque comme la défense aveugle. Ce travail d’intelligence critique permet d’éviter l’écueil qui consiste à juger le passé de l’Eglise en fonction des critères politiques, moraux et mentaux qui ont cours de nos jours.

L’anachronisme est le péché majeur en histoire.

Pour comprendre, par exemple, l’univers sacral du Moyen Age, il faut se départir de nos références de citoyens d’une démocratie laïque où l’Eglise et l’Etat sont séparés, et où règnent, de plus, l’incroyance ou l’indifférence religieuse.

L’analyse historique conduite avec méthode et probité intellectuelle contribue également à éliminer les points de vue manichéens, car le passé de l’Eglise n’a jamais été tout blanc ou tout noir. L’examen objectif aboutit de même à ôter leur signification aux jugements globalisants ou réducteurs car, très souvent, la grandeur de l’institution a sublimé les défauts de ses membres, et la sainteté des uns a dépassé le péché des autres. Pour autant, si l’Eglise est sainte, selon la théologie catholique, en tant qu’elle est d’institution divine, elle est composée de pécheurs, d’hommes par nature imparfaits, et qui souvent reflètent, qu’ils le veuillent ou non, les préjugés et les passions de leur époque. La mission de l’historien est de ne rien déformer, de ne rien exagérer, de ne rien dissimuler: ni la face sombre du passé de l’Eglise, fruit des faiblesses, des fautes et parfois, malheureusement, des crimes des hommes qui la composent, ni sa face lumineuse, née d’élans de foi et de charité qui se sont vérifiés à tous les siècles.

  

De nombreuses critiques adressées à l’Eglise sont liées à des phénomènes de violence (Inquisition, guerres de Religion, colonisation).
L’Eglise, qui prône un message d’amour et de paix, n’est-elle pas, de ce point de vue, en pleine schizophrénie ? N’a-t-elle pas un problème avec la violence ?

Est-ce l’Eglise ou est-ce le genre humain qui a un problème avec la violence ? Tout le problème est là, sachant que l’Eglise, encore une fois, est constituée d’hommes qui échappent rarement, et difficilement, au conditionnement de leur époque.

Sur le plan historique, répondre en détail à votre question supposerait d’examiner chaque situation au cas par cas, car ni l’Inquisition, ni les guerres de Religion, ni la colonisation ne se sont déroulées au même moment et dans les mêmes lieux, ni n’ont répondu aux mêmes causes, ni atteint le même degré de la violence. Cette dernière, en règle générale, appartient plutôt au genre des faits sociaux et politiques, où l’Eglise n’intervient pas comme moteur premier. La croisade des Albigeois ou l’Inquisition d’Espagne ont été des phénomènes politiques, de même que les guerres dites de Religion, au XVIème siècle, ont en réalité été des guerres politiques. Quant à la colonisation, c’est une entreprise politique postérieure aux missions chrétiennes lancées un ou deux siècles plus tôt par l’Eglise.

Là où il y a un questionnement justifié, c’est à propos de la proximité, dans les anciens temps, de l’Eglise avec les pouvoirs temporels, quand la culture chrétienne qui leur était commune a pu masquer des appétits et des luttes d’intérêts dont les motifs n’étaient nullement évangéliques… Cela dit, outre que le message d’amour et de paix de l’Eglise n’est pas à comprendre au sens d’un irénisme ou d’un angélisme béats tout comme le Christ a sorti le fouet contre les marchands du Temple, l’Eglise n’a jamais condamné l’usage légitime de la force, qui ne se confond pas, précisément, avec la violence, on constate, depuis la pratique de la Trêve de Dieu qui, au Moyen Age, visait à limiter les malheurs de la guerre jusqu’aux appels à la paix lancés par le pape Benoît XV pendant la Première Guerre mondiale, que l’Eglise s’est plutôt employée à condamner et à mettre fin à la guerre. Rappelons que la formule prêtée à un des chefs de la lutte contre les cathares (« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ») est un mythe.

 

Parmi tous les griefs exprimés contre l’Eglise, quels sont ceux qui vous paraissent les plus injustes ou les plus inexacts ?

Personnellement, ce qui m’indigne car cela blesse la vérité historique, ce sont les généralisations abusives ou les mensonges par omission.

Si l’Eglise a compté des prélats qui se sont complu dans le luxe, elle a aussi suscité des milliers de clercs à tous les niveaux, papes, cardinaux, évêques ou simples prêtres  qui n’ont jamais cessé de vivre selon les principes de la pauvreté évangélique, et de s’occuper des plus démunis.

Si certains membres du clergé, lors des deux vagues de colonisation européenne du XVIème et du XIXème siècle, n’ont guère pris de gants pour convertir les indigènes, tant d’autres ont fait tout leur possible, jusqu’au sacrifice de leur vie, pour prendre soin des populations autochtones. Si d’aucuns, au sein de l’Eglise, sont trop longtemps restés aveugles face au danger de l’antisémitisme, beaucoup d’autres ont réagi inversement et se sont engagés pour aider et sauver les Juifs dans les périodes de persécution, a fortiori sous l’occupation nazie. On pourrait multiplier les exemples. En histoire, tout jugement sommaire et global, positif ou négatif, est erroné, car il mutile une partie de la vérité.


Des chefs de l’Eglise catholique ont eux-mêmes fait repentance de certains actes passés. Comprenez-vous ce mea culpa ?

Jean-Paul II, dans sa lettre « Tertio millennio adveniente »de 1994, qui annonçait et préparait le Jubilé de l’an 2000, avait appelé l’Eglise à un examen de conscience pour se repentir et se purifier « des erreurs, des infidélités et des incohérences » qui avaient pu, dans le passé, donner un contre-témoignage altérant la crédibilité du message chrétien. Mais si on lit ce texte comme tous les écrits ou discours ultérieurs du pape sur le même sujet, on s’aperçoit que l’examen de conscience demandé visait les fidèles et non l’Eglise en soi; que la demande de pardon était adressée non aux hommes de notre temps, qui n’étaient pas victimes de fautes ou de crimes passés, mais à Dieu; que l’examen de conscience devait être équitable, en considérant les faits dans leur vérité historique, sans anachronisme, sans œillères et sans parti pris initial; et, enfin, que l’aveu des défaillances des chrétiens ne devait pas occulter les multiples témoignages de sainteté dans l’Eglise. En d’autres termes, la repentance selon Jean-Paul II, à laquelle j’adhère pleinement, n’était nullement animée par l’esprit que les médias ont retenu: nous avons assisté, alors, à une vaste manipulation de l’opinion européenne, appelée à battre sa coulpe pour les fautes de ses ancêtres.

 

En 2019, ce sont la richesse matérielle de l’institution et les accusations de pédophilie de certains de ses membres, parfois « protégés » par leur hiérarchie, qui suscitent la polémique. Pensez-vous que l’Eglise gagnera ces procès ?

La richesse de l’institution?

Le Vatican ne va pas vendre le plafond de la chapelle Sixtine peint par Michel-Ange, pas plus que les collections de ses musées, et n’a pas les moyens d’entretenir son patrimoine immobilier. Si l’Eglise d’Allemagne est riche, c’est à la loi allemande qu’elle le doit puisque tous les Allemands payent un impôt reversé à la religion de leur choix. Mais l’Eglise de France affronte un dénuement croissant. Quant à la pédophilie dans le clergé, attention aux amalgames : n’oublions pas les dizaines de milliers de prêtres et de religieux qui se dévouent inlassablement et sans faillir pour les enfants. Il reste ce sujet douloureux que notre livre aborde en face : un certain nombre de prêtres ont commis des crimes à l’égard d’enfants innocents, ce qui est une intolérable trahison de leur mission et de la confiance qui leur était accordée. Sur la réalité des faits, la lumière se fait tardivement, trop tardivement, ce qu’il faut déplorer, mais elle se fait enfin, et avec la coopération de l’Eglise, dans la continuité de l’élan donné par Benoît XVI.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-CHRISTOPHE BUISSON

 

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