Les religions face à la science_ Figaro Magazine du 11/10/2019

publié le 3 nov. 2019 à 15:39 par Pierre Roland-Gosselin   [ mis à jour : 3 nov. 2019 à 15:44 ]

 

Le Figaro Magazine  du 11 octobre 2019

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PROPOS RECUEILLIS PAR OLIVIER MICHEL

 

A l’heure de l’examen de la loi bioéthique à l’Assemblée nationale, les plus hauts dignitaires religieux catholique, protestant, juif et musulman ont accepté de répondre à nos questions et se prononcent sur la PMA, la GPA, l’homosexualité et la laïcité.

 


 

Votre dogme n’est-il pas dépassé par les évolutions de plus en plus rapides de la société ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France :

Le dogme catholique permet au contraire de regarder les évolutions de la société avec lucidité et espérance. Nous vivons d’immenses changements qui peuvent toucher la nature même de l’être humain. Notre foi chrétienne nous assure que Dieu a créé tout être comme un acte de pure bonté. Son image en nous est plus forte que toutes les déformations que nous pouvons y apporter.

 

Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman (CFCM) :

La rapidité de l’évolution de la société, justement, nous déconnecte parfois du sens profond de l’existence, que seule la spiritualité, dans ce monde trop « désenchanté », continue à toucher. La vitalité actuelle de l’islam n’est pas étrangère à ce constat. Elle s’observe chez de nombreux jeunes qui vivent pleinement et sereinement la société d’aujourd’hui. Ils doivent représenter pour tous les autres des modèles d’adaptation du dogme à la modernité pour une religion éclairée, contre tous les archaïsmes.

 

François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France :

Le christianisme est porteur d’un message de libération: les dogmes qui tentent, au cours des âges, de rendre compte de ce message sont des étapes utiles de la pensée, mais ils sont comme les bornes qui balisent les limites d’un chemin: il faut les repérer pour savoir où l’on en est, mais il faut aussi savoir avancer et les dépasser pour marcher librement…
Il y a des dogmes anciens et utiles. D’autres, comme d’autres bornes d’un chemin, sont moins utiles ou recouverts par les feuillages de l’histoire et les protestants passent leur route sans y attacher trop d’importance.

 

Haïm Korsia, grand rabbin de France :

La particularité du judaïsme tient au fait qu’il n’est pas un dogme, mais un chemin de vie, qui, parce qu’il ne tient pas compte des modes, est indémodable. La Bible raconte l’histoire universelle de l’homme et de la femme, qui peut s’inscrire et se transposer en tout lieu et en tout temps.

 


 

Que dites-vous à ceux de vos fidèles qui souhaitent que la loi « divine » remplace la loi républicaine ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Jésus a répondu à cette question en disant « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ! » Beaucoup de choses sont à César: la force armée, le commerce, la monnaie, les routes… La loi de Dieu ne résout pas les questions posées par l’organisation de la vie humaine : elle prépare la route à la grâce de Dieu qui, seule, libère du péché pour que nous soyons libres de choisir le meilleur. Dans le cadre délimité par la loi civile, chacun doit apprendre à déployer sa liberté de viser le bien et même le meilleur.

 

Dalil Boubakeur :

Je commence par les renvoyer à un verset du Coran : « Obéissez à Dieu, au Messager et à ceux qui détiennent le commandement » (IV, 59).

La jurisprudence des quatre Ecoles de droit musulman exige l’obéissance envers ceux qui exercent l’autorité sur un lieu donné.

En France, la loi républicaine, à commencer par la loi de 1905, nous permet de vivre ensemble et de protéger la liberté religieuse de chacun.

Tous les pays à majorité musulmane, depuis l’adoption de la laïcité en Turquie par ­Atatürk, en 1924, suivent aussi cette règle de vie en commun avec tous les croyants et les non-croyants, à l’exception de certains régimes islamistes ou intolérants.

 

François Clavairoly :

Dans la grande lutte de ces trois derniers siècles entre les défenseurs des droits de Dieu et ceux des droits de l’homme, les protestants ont choisi. Les droits de l’homme, mettant chacun à équidistance de la loi, établissant l’égalité, la liberté et la fraternité, ont permis à chacun de vivre sa foi en sécurité. Aujourd’hui, sur des questions éthiques complexes et parfois douloureuses, certains en appellent fortement à Dieu. Le protestantisme préfère vivre la tension permanente entre l’éthique de conviction, toujours sincère, et celle de responsabilité, toujours difficile à vivre. La parole chrétienne doit donc se faire entendre en République, mais comme étant une parmi d’autres, en vue de la fabrication commune des lois du pays.

 

Haïm Korsia :

Dina de malkhouta dina - « la loi du pays est notre loi » - nous apprend le Talmud, comme d’ailleurs l’importance d’habiter dans une ville où le chef fonde son autorité sur la loi du pays. Ces enseignements ne pourraient être plus clairs. Ils ne souffrent en effet d’aucune ambiguïté et traduisent parfaitement la façon dont les juifs, de tout temps, se sont pleinement associés à la vie de la cité, en faisant toujours leurs, les lois du pays dans lequel ils résident.


 

Les livres saints ne sont-ils pas devenus de simples livres d’histoire face aux progrès de la science ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Depuis le concile Vatican II, au contraire, nous proclamons, au cœur de la messe, de larges passages de l’Ancien et du Nouveau Testament. Plus que jamais, nous croyons que l’écriture de l’Ancien et du Nouveau Testament porte la parole de Dieu qui vient rejoindre la liberté des hommes de tout temps et de tous lieux.

 

Dalil Boubakeur :

Dès le XIIe siècle, Averroès concevait l’absence de contradiction entre les vérités transmises par les prophètes et celles apportées par les savants. Cette concordance n’est-elle pas inscrite dans le Coran, où les mots « raison », « connaissance » et « science » apparaissent 750 fois ?

Je pense qu’il est donc nécessaire de se départir des lectures trop littérales ou trop figées des textes sacrés, tout en admettant que de grandes inconnues métaphysiques demeurent. « Le jour viendra-t-il jamais où nous sentirons avec les doigts de la main les grands secrets que nous ne percevons que par les doigts de la foi ? » se questionnait ainsi Khalil Gibran.

 

François Clavairoly :

Si l’on considère que la Bible est comme une lettre d’amour, une sorte de billet doux qui est adressé à l’humanité par celui qui l’aime au point de mourir pour elle en Christ, alors il nous revient de la lire et de la relire avec affection et respect, il nous revient d’en interpréter le message avec confiance et impatience puisque nous en sommes les destinataires. Depuis la Réforme, les chrétiens ont scruté ce texte, avec tous les outils mis à leur disposition par la science : philologie, histoire, archéologie, linguistique, sociologie, etc.

La Bible n’est donc pas un texte sacré, intouchable, ininterprétable. Elle est épopée et narration qui donne sens à l’existence humaine à qui sait la prendre avec sérieux, comme un conte pour adulte. Aucune contradiction entre science et exégèse, au contraire ! Mais, elle exige de chacun que la lecture ne soit pas paresseuse ou instrumentalisée par des a priori moraux ou idéologiques.

 

Haïm Korsia :

Les livres saints peuvent à première vue apparaître comme des livres d’histoire, car ils racontent l’Histoire avec un grand H. Pour autant, elle n’est jamais contée de manière distanciée, mais s’attache toujours à des personnages clés. Tout un chacun peut donc y retrouver, tout ou partie de son histoire personnelle, car ils ont été pensés pour raconter l’histoire des hommes.

C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles beaucoup se réfèrent à eux, tant ils agissent en miroir sur leurs situations contemporaines.

 


 

Les croyants homosexuels occupent-ils la même place au sein de l’Eglise que les autres croyants ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Personnellement, lorsque je célèbre la messe, je ne cherche pas à mettre des étiquettes sur les fidèles rassemblés. L’Eglise est la communion de tous ceux qui veulent marcher à la suite du Christ et se laisser emmener un peu plus loin dans la rencontre avec Lui.

 

Dalil Boubakeur :

La même fraternité doit unir tous les hommes et toutes les femmes sans jugement sur la nature humaine, dont la définition revient au Créateur. En tant que médecin qui fut directement confronté à la période noire du VIH, je n’ai vu que des êtres humains dont les souffrances étaient décuplées par les incompréhensions et les accusations inopportunes d’autrui.

 

François Clavairoly :

Quiconque croit est appelé à vivre sa foi dans le monde et dans l’Eglise. Sans condition liée à l’origine, la nationalité, l’option politique ou l’orientation sexuelle.
« En Christ, il n’y a plus ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre. » Certes il aura fallu du temps pour que cela se réalise. Et il serait faux de dire que l’homosexualité ne fait pas encore débat notamment dans les Eglises de type conservateur.

 

Haïm Korsia :

Personne ne se présente dans une synagogue en revendiquant son orientation sexuelle. Il n’est donc pas question qu’il y ait de discrimination au sein d’un lieu de culte.


 

Les homosexuels ont-ils le droit de se marier ? D’adopter des enfants et de se marier religieusement ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

Nous recevons dans la révélation biblique que la plus forte image de la relation que Dieu voudrait avoir avec les hommes est l’union conjugale de l’homme et de la femme. Le sacrement de mariage n’a alors de sens qu’entre un homme et une femme. C’est un progrès pour une société que d’accepter sans violence la diversité de ses membres mais il est frappant de constater que tout le monde aujourd’hui, notamment les personnes homosexuelles, veut être dans la norme, ou même prétend déterminer la norme.

 

Dalil Boubakeur :

Les religions monothéistes ont construit un modèle parental et familial auquel elles sont toujours attachées. Elles ont le droit de le défendre, tout en comprenant les nouvelles aspirations de la société, tout en luttant auprès de leurs fidèles contre les différentes formes de rejet des homosexuels, pour le bien commun et l’avenir.

 

François Clavairoly :

Dans la mesure où l’accueil des homosexuels dans beaucoup d’églises protestantes de tradition luthérienne, réformée ou anglicane est d’ores et déjà en cours, de même que dans certaines d’entre elles existent la possibilité de bénir des couples homosexuels, et dans la mesure aussi où l’exercice du ministère pastoral par des personnes homosexuelles est autorisé, les phénomènes d’homophobie, de rejet ou de discrimination ne sont plus ­acceptables. Le protestantisme dans son ensemble, y compris par conséquent dans sa version évangélique, est largement traversé par ce débat.

 

Haïm Korsia :

La Bible ne voit pas dans l’homosexualité la perpétuation de la société. On ne peut décemment pas demander aux religions, du fait notamment de leur antériorité, d’entériner la loi et ses évolutions. Cela n’enlève évidemment rien à l’acceptation et à la conformité avec loi civile.


 

Quelle est votre position face à la PMA et à la GPA ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

La PMA et la GPA contribuent à organiser une procréation sans corps. Or, fondamentalement, le lieu digne de l’émergence de la vie humaine, c’est l’étreinte corporelle d’un homme et d’une femme qui se sont donnés l’un à l’autre, comme des époux, en s’engageant par leur union à créer un espace aussi apaisé que possible où l’enfant pourra grandir. La souffrance de ne pas pouvoir avoir d’enfant, souffrance indéniable, devrait pouvoir être transfigurée dans une capacité d’engagement, de don de soi, de partage. Cela suppose de la part de ceux qui ont des enfants beaucoup d’attention, de délicatesse, de générosité, de gratitude à l’égard de ceux qui n’en ont pas.

 

Dalil Boubakeur :

Les diverses techniques de PMA ne posent aucun problème. L’islam interdit toutefois la rupture du lien biologique de parenté. Il n’est donc pas en accord avec les donations anonymes et la GPA, dans laquelle l’embryon est dépourvu de ce lien avec la mère ou avec les deux parents.

 

François Clavairoly :

Le protestantisme exprime ses réticences à l’ouverture de la PMA à des femmes célibataires ou à des couples de femmes de même sexe. Il interroge l’évolution d’une médecine reproductive qui lutte contre l’infertilité vers une médecine répondant à une demande sociétale. Il apparaît en effet peu opportun d’encourager la naissance d’enfant à la demande et, pour ce qui est des femmes célibataires de risquer de favoriser la précarité de familles monoparentales. Le protestantisme sera, dans tous les cas, attentif à l’accompagnement des nouvelles formes de parentalité qui se font jour dans la société et qui méritent un cadre juridique sécurisant.

La GPA, parce qu’elle paraît nier le lien biologique entre la mère gestatrice et l’enfant, parce qu’elle risque de développer la commercialisation de la reproduction et d’exploiter les femmes donneuses d’ovules ou mères de substitution, reste à ce jour une option à laquelle le protestantisme est défavorable.

 

Haïm Korsia :

La PMA et la GPA sont deux procédures absolument différentes qu’il convient de distinguer. Si la PMA vise à aider ou réparer les injustices du monde dans une forme de coresponsabilité, il n’en va sûrement pas de même s’agissant de la GPA qui n’est autre que l’asservissement du Sud par le Nord, des pauvres par les riches avec l’organisation de l’abandon d’un bébé, sans compter sa rupture brutale avec les principes français de bioéthique basés sur l’anonymat et la gratuité du don.


 

Où se situent, selon vous, les limites de la laïcité ?

 

Mgr Eric de Moulins-Beaufort :

La laïcité est notre manière française d’organiser les relations entre les religions et l’Etat. Ses limites sont dans le respect de la liberté religieuse de tous et de chacun. Tout Etat grandit dans la mesure où il respecte cette liberté. Mais la liberté des citoyens doit comporter le respect de la liberté spirituelle des autres.

 

Dalil Boubakeur :

La laïcité est une recherche d’équilibre entre le profane et le religieux. Elle représente un progrès décisif dans l’organisation rationnelle kantienne dirons-nous des sociétés modernes et plurielles. Elle ne doit pas être confondue avec les tendances laïcistes promptes à réduire la religion à de vagues croyances ­désuètes ou à un opium du peuple.

 

François Clavairoly :

La laïcité repose sur trois principes et valeurs:

  • la liberté de conscience,

  • la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses

  • et l’égalité de tous devant la loi.

La laïcité n’est donc pas une opinion parmi d’autres ni une conviction, mais un principe qui les autorise toutes sous la seule réserve du respect de l’ordre public ; les protestants ont contribué au passage d’une société de catholicité à une société de laïcité.

Ce principe donne le cadre de l’expression religieuse que les protestants acceptent.

 

Haïm Korsia :

La laïcité pose deux principes, celui de la neutralité de l’Etat face aux cultes, qui ne connaît pas de limites, et la liberté de pratique religieuse, où les seules limites devraient être l’ordre public et la liberté des autres. Je regrette cependant que certains utilisent encore ce concept pour le détourner et en faire un principe d’interdiction de pratique religieuse dans la société, qui elle, n’est pas ni ne doit être athée, mais riche de sa diversité, et notamment de sa pluralité religieuse.

 

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