Réflexion du philosophe Alain Finkielkraut

publié le 7 avr. 2018 à 02:34 par Paroisse Blanzay   [ mis à jour : 7 avr. 2018 à 02:46 ]

Le Figaro du 4 avril 2018     Débats
Alain Finkielkraut : « Islamisme, le règne du déni touche peut-être à sa fin »

Texte de remplacement généré par une machine : Texte de remplacement généré par une machine : Le philosophe évoque la figure héroïque d’Arnaud Beltxaxne et le sort tra1que de Mireille Knoll. fl se felicite du discours prononcê par Emmanuel Macron aux tnvalides et espère que cette nouvelle clauvoyonce » orientera favorablement le gouvernement sur La Laìdté et La politique migratoire, Il regrette profondément la profwzafion» du siience du deuil lors de La marche blanche en mémoire de Mireille Knoll et considère que les représentants et les sympathisants du FN et de La France insoumise avaient leur place dans ce cortège. «Il ne revient pas aux hills de brIser I union republiccaine cvntreki barbarie qui les vise ‘. explique-t-il Dans ces événements tragiques, il décèle deux lueurs despair: le fait qu’avec Arnaud Beltrame la France alt trouvé un contre- modéle à [a barbarie et que l’on ouvre enfin les yeux sur « le nouvel antIsémitisme «.

 


Texte de remplacement généré par une machine : PROPOS RECUEILLIS PAR VINCENT TREMOLET DE VILLERS W c)vLremoIe



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LE FIGARO.- Vous avez confié avoir trouvé des aspects de sainteté dans l’acte d’Arnaud Beltrame. Pourquoi ce terme ? Celui de héros n’est pas, selon vous, suffisant ?


Alain FINKIELKRAUT. - L’acte d’Arnaud Beltrame est héroïque mais si j’ose dire pas seulement. Dans l’espoir de neutraliser le terroriste, il a proposé de se substituer à une otage, ce qui témoigne d’une rare bravoure et d’une exceptionnelle abnégation.

Pousser le désintéressement jusqu’à faire le choix ou prendre le risque de mourir pour l’autre, c’est très exactement, nous dit Levinas, la définition de la sainteté.

Il y a quelque chose de commun entre ce lieutenant-colonel de gendarmerie français et le prêtre polonais Maximilien Kolbe qui dans le camp d’Auschwitz a pris la place d’un père de famille désigné avec neuf autres détenus pour être enfermé et tué par la faim en représailles à une évasion.


Service, sacrifice, uniforme, hiérarchie, amour de la patrie, inquiétude spirituelle : Arnaud Beltrame ne croyait-il pas en tout ce que la déconstruction culturelle et morale a remis en question ?


Comme l’avaient annoncé Henry James et Tocqueville, la démocratie est sortie de son lit. Du principe de l’égale dignité des personnes, on a conclu naturellement que nulle hiérarchie n’était légitime, que rien n’était supérieur à rien, que toutes les pratiques se valaient, qu’aucun choix de vie n’était préférable à un autre.

L’acte d’Arnaud Beltrame redonne momentanément le sens de la hauteur.

La confusion nihiliste s’estompe et l’opposition apparaît flagrante entre son sacrifice et celui des djihadistes qui font don de leur vie pour tuer, en devenant eux-mêmes une arme de destruction, le plus possible d’apostats ou d’infidèles.

Il y a martyr et martyr. Les attaques de Carcassonne et de Trèbes nous ont sidérés, mais pour la première fois dans l’histoire déjà fournie du terrorisme islamiste en France, l’admiration l’emporte sur l’effroi.

Alors que personne n’a retenu le nom du tueur, celui du sauveur s’est inscrit dans la mémoire nationale.

Ce n’est pas la fin de la guerre mais c’est déjà une victoire.


Le président de la République dans son discours d’hommage a pointé l’ennemi, « l’islamisme souterrain » comme aucun ne l’avait fait avant lui. Vous reprochiez à Emmanuel Macron d’être naïf sur ce sujet. Êtes-vous rassuré ?


« Si le communautarisme notamment religieux a prospéré, c’est bien sur les ruines de nos politiques économiques et sociales. La société statutaire sans perspective de mobilité a créé le désespoir social », disait naguère Emmanuel Macron.

Aujourd’hui, il appelle l’ennemi par son nom et il ne transfère pas sur notre société la responsabilité de sa violence.

Il semble donc revenu de l’illusion économique qui lui tenait lieu de réalisme.

Espérons que cette nouvelle clairvoyance orientera son discours sur la laïcité et inspirera la politique migratoire du gouvernement.



La notion d’État de droit s’impose de plus en plus comme le facteur d’une forme d’impuissance face au terrorisme. La période dans laquelle nous sommes nous oblige-t-elle à revoir notre philosophie du droit, c’est-à-dire à faire primer dans certains cas la sécurité sur nos libertés publiques ?


Nous le savons depuis Hobbes, le droit à la sûreté est le premier des droits de l’homme.

Quand on est attaqué, il faut savoir se défendre et je ne vois toujours pas ce qu’a de liberticide l’application de la déchéance de nationalité aux titulaires de double passeport qui projettent de tuer des Français pour les punir d’être français.


La mort de Mireille Knoll a provoqué une émotion profonde dans tout le pays. Vous étiez à la marche blanche mercredi 28 mars. Quelles leçons pouvez-vous en tirer ?


Soixante-dix ans après avoir échappé à la rafle du Vél’ d’Hiv’, Mireille Knoll a été assassinée à coups de couteau dans son appartement parisien. Le nouvel antisémitisme prend le relais de l’ancien et finit le travail. Des Juifs d’Île-de-France déménagent massivement parce qu’ils ne sont plus en sécurité. Né quatre ans après la Seconde Guerre mondiale, je n’aurais jamais pensé pouvoir vivre ça. Je croyais les Juifs définitivement protégés par le souvenir d’Auschwitz. J’étais sûr comme Bernanos qu’Hitler avait déshonoré pour toujours l’antisémitisme. Il me faut en rabattre.

Une seule chose me console : lors de la manifestation en mémoire d’Ilan Halimi, kidnappé, torturé et sauvagement assassiné par « le gang des barbares », nous étions entre Juifs, les autres Français n’étaient pas au rendez-vous car les assassins n’avaient pas le bon profil identitaire, ils ne correspondaient pas au portrait-robot de la bête immonde et l’on craignait par-dessus tout de stigmatiser à travers eux la jeunesse en déshérence des « quartiers sensibles ».

Pour Mireille Knoll, les Juifs n’étaient plus seuls, le règne du déni touche peut-être à sa fin.


La venue de membres du FN et de La France insoumise a perturbé la manifestation…


Le président du Crif a eu la très mauvaise idée d’interdire la manifestation aux représentants du Front national et de La France insoumise. Quand j’ai vu des jeunes gens survoltés profaner le silence du deuil en vociférant des insultes à leur endroit, j’ai éprouvé un sentiment de colère et de honte. Que voulons-nous ?

Que les militants et les sympathisants du Front national défilent dans les rues en criant « Mort aux Juifs » ou que Jean-Luc Mélenchon dénonce le caractère sioniste de ce rassemblement ? Je combats les idées du Front national et je n’oublierais jamais les propos indignes de Mélenchon sur les prétendues accointances de Manuel Valls avec l’extrême droite israélienne, mais le député de La France insoumise a rendu dans l’Hémicycle un très bel hommage à Arnaud Beltrame (1) et il ne revient pas aux Juifs de briser l’union républicaine contre la barbarie qui les vise.


Diriez-vous qu’une forme d’antiracisme féconde l’antisémitisme qu’il voulait combattre ?


La parenthèse raciste de l’antisémitisme se referme. Les antisémites du XXIe siècle se veulent antiracistes. Du fait de l’occupation par Israël de la Cisjordanie, ce n’est plus l’étoile jaune qu’ils clouent imaginairement sur l’objet de leur détestation, c’est la croix gammée. « Sionistes  = nazis », disent-ils. Ils parlent la même langue que leurs accusateurs et sont donc imperméables à la mauvaise conscience.


Vous avez signé le texte des cent intellectuels contre le séparatisme islamiste, texte publié par « Le Figaro ». Diriez-vous que le tueur de Trèbes est l’enfant de ce séparatisme ?


Le tueur habitait Ozanam, un quartier de Carcassonne, refait à neuf où les journalistes ne peuvent pas pénétrer et où les policiers venus perquisitionnés ont été accueillis par des insultes et des jets de pierre.

L’arbre des attentats ne doit pas dissimuler la forêt des Molenbeek qui se multiplient sur le territoire national. Élisabeth Badinter a raison : « Une seconde société s’impose insidieusement au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme voire la sécession. » On ne peut plus fermer les yeux sur cette fracture française.


Cette semaine dramatique a aussi montré une forme de sursaut. A-t-on assisté selon vous à un réveil français ?


Sursaut et réveil sont les mots qui ont été prononcés sur les chaînes d’information continue le mercredi 28 mars au soir. Le lendemain sur les mêmes chaînes, il n’était question que de la bataille autour du testament de Johnny Hallyday. La passion du potin a repris ses droits comme si de rien n’était. Tout va très bien Madame la marquise.

Texte de remplacement généré par une machine : En terrain miné Alain Finkielkraut Elisabeth de Fontenay STOCK, 207 PAGES, 19,50 EUROS

 

 

(1) Mesdames messieurs, collègues.

À Trèbes et à Carcassonne, comme ailleurs auparavant, l’acte terroriste a déployé une abjecte violence. Mais qui était calculée. Son but : subjuguer la raison, imposer la soumission à la peur qui pousse au chacun pour soi. Et, pour finir, abolir la norme humaine.

Alors que le pire était en place, cependant, j’ose le dire : le mal a été vaincu. Parce que la scène a été inversée. Le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a remis le monde humain en ordre. Il a réaffirmé la primauté de la compassion. Il a assumé la primauté d’un altruisme absolu : celui qui prend pour soi la mort possible de l’autre, illustrant ainsi les valeurs de foi et de philosophie auxquelles il était attaché personnellement.

En ce sens, le lieutenant-colonel… (Applaudissements) En ce sens, le lieutenant-colonel Beltrame est un héros de la condition humaine. Certes, son sacrifice n’efface ni la douleur, ni le sang, ni la mort. Mais il nous fait devoir. Devoir impératif et impérieux : à notre tour de refuser à l’ennemi quelque victoire que ce soit. Et d’abord celle de la division, de la confusion et de la polémique qui viendrait à nous déchirer. (Applaudissements)

Monsieur le Premier ministre,

Opposition, nous vous disons : nous sommes certains que vous, vos ministres, et tous les services de l’État avez, dans cette circonstance, fait tout ce qui était en votre pouvoir, du mieux que vous pouviez. (Applaudissements)

Monsieur le Premier ministre,

Nous sommes disponibles pour l’union autour de la mémoire de ceux qui sont morts et de l’exemple qu’ils nous donnent. Appelez-nous à un deuil national et nous vous répondrons favorablement. (Applaudissements)

https://melenchon.fr/2018/03/27/arnaud-beltrame-heros-de-la-condition-humaine/