Se remettre à vivre pour Dieu par Benoît XVI

publié le 6 mars 2020 à 11:02 par Pierre Roland-Gosselin



Benoît XVI a publié au mois de mars 2019 un article dans une revue destinée au clergé bavarois.
Le sujet de cet article est d'une triste actualité: les problèmes de pédophilie dans la Société et dans l'Eglise
L'éditeur de cette revue bavaroise a eu l'idée " géniale" de demander à Albert Christian Sellner qui est un "intellectuel allemand, peu suspect de complaisance avec les « conservateurs » puisqu’il vient de l’extrême gauche progressiste et libertaire allemande, de préfacer le document du pape émérite sur le scandale des abus sexuels."(J.M. Guénois)  

Vous trouverez ci-dessous cette introduction tiré du livre paru en décembre 2019.

Je vous encourage à découvrir le texte de Benoît XVI en achetant ce livre dans les bonnes librairies. Il a été édité par Jean-Marie Guénois aux Presses de la Renaissances sous le titre " Se remettre à vivre pour Dieu" (ref 9782750914943) dans les bonnes librairies.

La révolution sexuelle et son échec.

Préface d'Albert Christian Sellner

 

Un spectre hante le monde. Un épouvantail, une perspective terrifiante, celle d’un retournement. Pire encore, la vision d’une conversion imminente de l’Europe qui se défoule en ce moment et ce déchaîne en un tollé et des invectives contre Benoît XVI. Car quelques jours avant son quatre vingt douzième anniversaire, le papa emeritus a osé rendre les années 1968 responsables de la débâcle sexuelle qui marque l’esprit du temps ! Mais, pour ce que je peux en constater, l’ancien pontife a raison.

Et je parle avec un certain recul. Né et baptisé en 1945, je devins dans les années 1960 fils et disciple de la révolution sexuelle. Comme étudiant je ralliai les rangs de l’APO. C’était une opposition extraparlementaire à l’époque de la grande coalition entre le CDU et le SPD de 1966 à 1969 en République fédérale d’Allemagne. Cela fonctionnait comme un groupe d’action non organisé, composé en particulier d’étudiants et de jeunes, qui, en tant que mouvement antiautoritaire, met en oeuvre des réformes politiques et sociales en marge de l’opposition parlementaire.

Les raisons de cet engagement étaient en deux mots les suivantes : la menace des lois d’exception, la guerre du Vietnam, la RFA et le rapport scandaleux des Allemand au passé nazi.

J’ai donc manifesté contre le shah d’Iran et contre les dictateurs de ce monde. A l’université, je m’étais inscrit en histoire d’Europe de l’Est, mais je me penchai surtout sur l’histoire des révolutions, la guerre civile espagnole et les classiques du marxisme. Entre les cercles de travail fébrile et des voyages empressés auprès des « camarades » aux quatre coins du monde, j’acquis la certitude de participer activement à la transformation du monde. Je savais exactement quelle mouvance devait être soutenue et où : les « luttes des classes » en France et en Italie, les différentes guérillas dans le tiers-monde.

Nus avions le sentiment de former l’avant-garde de l’émancipation des opprimés de ce monde. Je passais à la loupe toutes les stratégies de la politique de gauche , celle des trotskistes, spartakistes, centristes de gauche, anarcho-syndicalistes. Les maoïstes se répartissaient entre partisans de la Chine, de la Corée du Nord, du Cambodge et de l’Albanie. Ils se nommaient KPD-ML ( Kommunistische Partei Deutschland/ Leninisten : Parti communiste d’Allemagne/ marxistes-léninistes), KPD-AO (Kommunistische Partei Deutschlands Aufbauorganisation : PC organisation d’élaboration) KBW ( Kommunistischer Bund Westdetschland : alliance communiste ouest-allemande), KB Nord ( alliance communiste nord) , KAPD ( Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands : Parti communiste d’Allemagne). Le K pour « communiste », les autres lettres indiquaient seulement la bonne assignation. Les groupes amis de militants italiens s’appelaient Lotta Continua, Potere Operaio, Servire il Popolo ou Lotta Communista.

En 1969, je déménageai à Vienne pour y étudier l’austro-marxisme. Cette variété particulièrement raffinée de la théorie marxiste était passionnante du fait du rôle qu’elle avait joué en Autriche sous la Première République. De 1919 à 1934, « Vienne la Rouge » fut le centre le plus important du socialisme démocratique. L’art, la littérature et la philosophie s’y épanouissaient. Les architectes de Bauhaus y avaient carte blanche, les compositeurs de l’avant-garde y dirigeaient des choeurs d’ouvriers. C’est de là que la psychanalyse partit à la conquête du monde. Les organisations de jeunesse socialistes luttaient contre la dépravation de la jeunesse ouvrière. Des jeunes sociables, amoureux de la nature, étaient leur idéal. L’alcool, le tabac étaient donc proscrits, la nourriture saine, l’hygiène corporelle et l’éducation sexuelle mises en exergue. C’est dans ce vivier des organisations de jeunesses, bientôt très populaires en Allemagne, que fut recrutée l’élite des personnalités politiques socio-démocrates comme Willy Brandt, Heintz Fischer, Käte Strobel, Paul Löbe, Franz Müntefering, Ernst Reuter, Bruno Kreisky.

Les campagnes d’éducation sexuelle dans les écoles et l’atlas d’éducation sexuelle de Käte Strobel ( 1969) , tout comme le film éducatif Helga vom Verden des menschlichen Lebens ( « Helga ou le devenir de la vie humaine »)(1967) , produit à son initiative , sont issus de cette tradition d’ « hygiène sexuelle », simultanément , mais en rapport indirect seulement avec les concepts de la « révolution sexuelle ».

Cette dernière devait son nom au titre d’un ouvrage du psychanalyste viennois Wilhelm Reich qui s’était assez vite brouillé avec Freud avant d’émigrer aux Etats-Unis. Ses héritiers trouvèrent ses écrits choquants et interdirent toute réédition. Mais c’est alors que des fouineurs piratèrent ces oeuvres disparues. Sa Fonction de l’orgasme et la Psychologie de masse du fascisme remportèrent un succès retentissant.

La génération de 68 accordait une grande importance à la « théorie ». On avait besoin de lire noir sur blanc que l’éros était le moteur des relations sociales et la sexualité le remède absolu aux structures hiérarchiques et autoritaires. C’est aussi ce que laissaient entendre les écrits d’Adorno, de Horkheimer et de Marcuse sur la « personnalité autoritaire » (1950). Simplifiées, ces thèses ont convaincues toute une génération que la cause première et véritable du fascisme résidait dans la famille autoritaire.

Avec Sexfront, Günter Amendt lança un formidable best-seller (400 000 exemplaires vendus). Soudain, on se mit à imiter passionnément le mode de vie des hippies américains, leur usage très décomplexé des drogues et leur rapport décontracté à la sexualité. Il semblait donc y avoir un moyen « soft » de vaincre l’impérialisme et le capitalisme : la pédagogie antiautoritaire. Elle devait désormais nous aider à dépasser la violence, les schémas de compétition et la répression de la créativité par la société. Le mouvement des kinderladen (jardins d’enfants alternatifs) se mit à prospérer, et, dans les écoles libres, les élèves avaient le droit de décider de quoi ils avaient envie.

Mais les rapports qu’entretenaient les sexes entre eux ne changeaient pas. L’échec rapide des expériences communautaires et l’émergence précoce de la critique féministe menèrent vite à la désillusion. Sexualité et lutte des classes, le livre à succès de Reimut Reiche, également président du SDS (Union socialiste des étudiants allemands), était tout sauf une approbation de la vague sexuelle. Il discernait déjà que les lois d’un marché débridé ne tarderaient pas à l’emporter sur la liberté. Il ne se trompait pas. Les groupes de média firent fortune en vendant l’engagement politique associé au sexe. Des revues comme Konkret, Pardon ou Twen donnèrent l’exemple. Des magazines les imitèrent, les tirages grimpaient en flèche. L’ouverture tout à fait légale d’un grand nombre de cinémas pornos donna des ailes à une nouvelle branche de l’industrie du cinéma. Le secteur de la publicité s’engouffra immédiatement dans ces nouveaux espaces de liberté. Les critiques féministes à l’endroit d’une instrumentalisation de la nudité et des connotations obscènes restèrent lettre morte. L’adage « sex sells » se mua en dogme de la vente. En l’espace de peu de temps, le marché avait battu la « Révolution » à plate couture.

L’Autriche contribua aux débats acharnés sur les orientations à venir grâce aux interventions psychologico-politiques de l’ « actionnisme viennois ». Lors des évènements qu’ils organisaient, comme par exemple Blutorgel (Orgues de sang) et Orgien-Mysterien-Theater (Théâtre des orgies et des Mystères), Hermann Nitsch, Otto Muehl, Günter Brus et Adolf Frohner, qui en étaient les instigateurs, pataugeaient dans le sang, les excréments et les tripes d’animaux. Le but de telles actions, disait-on, était de faire vivre à l’individu une catharsis qui devait lui permettre de se retrouver lui-même en affrontant le sang et la mort. L’Action Analytical Organisation(AOO), fondé par Otto Muehl en 1970, connut une grande popularité. En effet, elle s’attaquait à toute les structures de l’ordre psychosocial de la société, de l’éducation à la propreté jusqu’à la famille en passant par la religion. Des thérapies importées de Californie étaient censées « désarmer » le moi des différents membres et promouvoir une société créative grâce à une « sexualité libre » fonctionnant selon les principes de la propriété collective et l’autonomie dans l’éducation des enfants. D’éminents catholiques de gauche, tels qu’Otto Mauer, prédicateur attaché à la cathédrale Saint Etienne, et Günther Nenning, rédacteur en chef de Neues Forum (« nouveau forum ») et présentateur du talk-show « Club 2 » de l’ORF (fondation autrichienne de droit public chargé de la radio télédiffusion), accompagnèrent l’actionnisme viennois en lui prodiguant tous leurs encouragements. Il s’avéra par la suite que l’AAO était une secte totalitaire entretenant des camps de travail et se livrant assidûment aux abus sur les enfants. En 1991, Muehl fut condamné à sept années de prison, qu’il purgea intégralement, « pour atteinte à la morale, immoralité envers les mineurs allant jusqu’au viol, infraction à la loi sur les stupéfiants et subordination de témoins ».

Après les aventures diverses et variées dans l’univers éreintant de la scène autrichienne, il me fallut me réadapter à l’Allemagne où j’avais accepté l’offre d’une librairie et maison d’édition de gauche, le collectif Politladen Erlangen, tout en m’immergeant profondément dans l’univers des colocations et autres scènes alternatives en plein essor. Il s’ensuivit une kyrielle de dérives érotiques et affectives aussi épuisantes les unes que les autres. Dans une commune rurale de Franconie, j’ai approfondi les « modes de vie alternatifs ». Les huit personnages qui s’étaient regroupés là – cela allait de la Californienne déjantée au Souabe accro au travail-tinrent le coup pendant deux ans. Puis nous nous dispersâmes qui à San Francisco, qui à Poona, qui encore en Andalousie, à Berlin, ou dans le midi de la France.

Pour ma part, j’atterris à Francfort au magazine satirique Pardon. Le rédacteur en chef, Hans A. Nikel, avait concocté un mélange très réussi de « critique sociale » gauchiste, de photos coquines de nus féminins, de satire et autres niaiseries. C’était le magazine classique des années 1968. Mais quand, sous l’influence de sa femme, il se mit soudain à faire de la publicité pour le gourou Maharishi, ses rédacteurs démissionnèrent et fondèrent le magazine concurrent Titanic. Par la suite Nikel alla pêcher des gens de mon espèce pour faire le lien avec la culture des « Spontis », « spontanéités des masses ». C’étaient des groupes d’activistes politiques de gauche dans les années 1970-1980. Ils se voyaient comme les héritiers de l’APO, opposition extraparlementaire, et de la génération de 1968 et la culture alternative.

Ce mélange très spécial de politique, de satire et de sexe était extraordinairement stimulant. Mais nous ne soupçonnions pas un instant, à cette époque, que l’instrumentalisation et la désérotisation de la sexualité déboucheraient sur un marché se montant à des milliards de dollars. Les jeux sexuels dévoyés occupent aujourd’hui une place considérable aussi bien dans la presse de qualité ou les séminaires de théologie morale moderne. Et, à l’échelle mondiale, le secteur de l’industrie pharmaceutique lança un best-seller absolu avec le viagra présenté comme « engrais artificiel pour les reins fatigués ».

Lorsque l’éditeur Nikel vendit le magazine Pardon, j’ai accepté une offre de Dany Cohn-Bendit pour être rédacteur pour Pflasterstrand, le magazine de la ville de Francfort. Les principes antitotalitaires de la publication m’attiraient. Nous nous moquions de la « guérilla urbaine », prenions fait et cause pour Solidarnosc contre le communisme soviétique, nous avons alors inventé la politique « réalo » des Verts. Nos levées de boucliers aussi incessantes qu’enflammées visaient les « fundis », les esprits sectaires et ces Verts, apôtres de la pédophilie et qui prêchaient la légalisation des relations sexuelles entre adultes et enfants. Nous menions une polémique opiniâtre contre les prétendues notions d’émancipation dont nous cherchions à révéler les conséquences totalitaires.

De tous les opposants publics au totalitarisme, c’est Karol Wojtyla qui me faisait à l’époque l’impression la plus forte. Il est devenu pape en 1978 sous le nom de Jean-Paul II, et son charisme faisait trembler les dirigeants du Kremlin bien plus encore que ces derniers ne redoutaient les ouvriers polonais. L’attentat perpétré contre lui par un tueur à gages et auquel il survécut contre toute attente, présageait déjà de l’effondrement de la « glorieuse Union soviétique ».

A la question de Staline « Combien de divisions le Vatican a-t-il ? », l’histoire universelle avait répondu par un miracle. Sans le moindre avion de combat, le pape s’avéra plus fort que des dirigeants de la plus grande puissance militaire du monde. En 1991, cet empire moralement décati et désarmé spirituellement volait en éclats.

Entre-temps, j’étais devenu lecteur pour les éditions Eichborn à Francfort, qui publiait depuis 1989 une collection très appréciée des bibliophiles : Anders Bibliotehek » (l’ « autre bibliothèque »). Hans-Magnus Enzensberger, qui la dirigeait, me poussait à publier un de mes manuscrits sur l’univers étrange et fascinant des saints. Je sentais aussi qu’il m’encourageait à solliciter le cardinal Joseph Ratzinger en vue de publier un livre d’entretiens avec ce « grand inquisiteur » du pape polonais.

En 1995, je m’établis à mon compte comme agent littéraire et récupérai Peter Seewald, ancien communiste et journaliste du Spiegel comme interviewer. Les recherches pour trouver l’éditeur idoine me donnèrent un avant-goût des dispositions que l’on nourrissait à l’égard de ce futur pape allemand. « Nous n’offrons pas de podium à ce réactionnaire. » C’était encore la réponse la moins désagréable. Certains allèrent même jusqu’à solliciter les expertises de théologiens catholiques. Elles étaient dévastatrices : Ratzinger, l’adversaire de toute forme de théologie progressiste, l’adversaire de Hans Küng, ce chouchou des médias, cela ruinerait la réputation de la maison d’édition. Le seul à faire preuve d’un certain courage fut Ulrich Frank-Planitz, l’ancien responsable de la publication protestante Christ und die welt, qui était passé à la « Deutsche Verlagsanstalt » (DVA) comme directeur général. Les entretiens avec le cardinal furent donc menés avec beaucoup de brio par Seewald à qui Ratzinger fit des réponses très lucides. De surcroit, Seewald finit même par retrouver le chemin de l’église. Le livre parut sous le titre Le sel de la terre et devint un best-seller mondial traduit dans plus de trente langues.

Et maintenant un quart de siècle plus tard, j’entends de nouveau les accents libérateurs et le ton clair de sa voix de l’époque : « Catholiques de tous les pays, réveillez à nouveau l’église, unissez-vous – et défendez votre foi ! ».

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