Une Église pécheresse ?

publié le 6 mars 2020 à 16:07 par Pierre Roland-Gosselin

par l'abbé Christian Gouyaud -  LA NEF n°319 Novembre 2019

Comment expliquer les graves infidélités dans l’Église alors qu’elle est « sainte » ? S’agit-il des fautes de l’Église ? Petite approche théologique en guise de réponse.

Les péchés commis par des clercs, parfois dans l’exercice même de leurs fonctions, scandalisent les « petits ». Quelle abomination que des prêtres investis d’une autorité abusent incestueusement de leur paternité spirituelle ! Ces crimes décrédibilisent la mission de l’Église, laissant planer le soupçon sur l’ensemble des ministres du culte. Ils posent la question cruciale de la sainteté de l’Église.

Sainte Église de pécheurs

Nous confessons bien, dans le Credo, croire à l’Église sainte. Saint Paul souligne que «le Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier, après l’avoir purifiée dans l’eau baptismale, avec la parole, pour la faire paraître devant lui toute resplendissante, sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée» (Ep 5, 27). Sainteté tendancielle qui s’accomplira dans l’au-delà mais sainteté déjà actuelle en ce qu’elle est réellement inaugurée ici-bas ; sainteté qui dérive de la Tête de l’Église jusque dans ses membres qui y participent ; sainteté non seulement des moyens de sanctification (sancta) mais aussi des personnes qui recourent à ces moyens (sancti).

Pourtant, selon la formule, «Ecclesia semper reformanda : L’Église doit être toujours réformée». La constitution conciliaire Lumen gentium dit bien de l’Église qu’elle est «sancta simul et semper purificanda : en même temps sainte et devant toujours être purifiée». Les propriétés de l’Église – comme son unité et sa sainteté – sont à la fois des dons irrévocables et des objectifs à atteindre. Il s’agit en effet de devenir ce qu’on est !

Il appartient à l’«économie», c’est-à-dire au dispositif mis en place par Dieu pour que son dessein salutaire se déploie dans l’histoire, que les ministres de l’Église soient des pécheurs. Jésus a délibérément jeté son dévolu sur les Douze dont un le trahirait, dont un autre le renierait et dont le reste l’abandonnerait. Il n’est «pas venu appeler les justes mais les pécheurs» (Mc 2, 17). La Lettre aux Hébreux avance cette explication : «le prêtre étant lui-même environné de faiblesse peut compatir à la faiblesse de ses semblables» (He 5, 1). Jésus a donc voulu que ceux qui seraient des ministres de sa miséricorde en fussent d’abord les objets. Le sacerdoce se présente comme le mystère de la miséricorde reçue et donnée, le mystère de la grâce sanctifiante qui passe par des pécheurs à destination d’autres pécheurs. Jésus n’a pas inventé une Église de purs. La tentation donatiste de refuser que des ministres pécheurs puissent conférer validement les sacrements a été dénoncée, notamment par saint Augustin qui a rappelé à bon escient que l’auteur des sacrements, dont dépend l’infusion de la grâce, c’est le Christ !

On doit à Charles Journet d’avoir finement articulé sainteté de l’Église et appartenance des pécheurs à l’Église !

«L’Église qui n’est pas sans pécheurs est néanmoins sans péché. […]

Les pécheurs appartiennent à l’Église non point par leur péché mais par les valeurs de sainteté qu’ils portent en eux et qui les lient à l’Église. […]

Les membres de l’Église pèchent, mais en tant qu’ils trahissent l’Église. […]

L’Église inclut en elle tout ce qu’il y a de saint, jusque dans ses membres pécheurs, et […] elle exclut d’elle tout ce qu’il y a d’impur, jusque dans ses membres justes. […]

L’Église ne doit pas être définie matériellement, c’est-à-dire comme renfermant en elle des pécheurs y compris leurs péchés, mais formellement, c’est-à-dire comme renfermant en elle des pécheurs à l’exclusion de leurs péchés. […]

L’Église est sainte en tous ses membres pour autant qu’ils sont ses membres, l’Église est sainte parce qu’elle rend saints tous ceux qui lui appartiennent pour autant qu’ils lui appartiennent[1] ».

Péchés institutionnels ?

Dans quelle mesure les péchés des membres de l’Église affectent-ils l’institution ecclésiale elle-même ? On sait que saint Jean-Paul II a voulu que l’Église entre dans le troisième millénaire moyennant une « démarche de repentance » qui impliquait une « purification de la mémoire[2] ». Il s’agissait que « l’Église prenne en charge […] le péché de ses enfants [3]». Si le pape polonais a parlé de « péchés sociaux » et de « structures de péché[4] », il a soigneusement évité de s’exprimer en termes de « péché collectif » ou de « faute institutionnelle ». Il a, au contraire, insisté sur la responsabilité personnelle engagée dans le péché[5] .

J. Ratzinger a cependant fait remarquer que, dans la prière liturgique du Confiteor, chacun dit « je » et « c’est ma faute », mais prenant à témoin « vous mes frères » et leur demandant de prier pour lui, et tous le disent en communion les uns avec les autres[6] . Bien que le péché soit avant tout personnel, il dépasse l’individu : on peut pécher contre le prochain. Les péchés qui blessent les vertus de justice et de charité ont évidemment un impact social. Celui qui est détenteur de l’autorité et qui pèche dans l’exercice même de ses fonctions peut causer une injustice qui lèse le bien commun. Sous le rapport de l’exemplarité, le comportement d’un membre peut porter atteinte à l’image du corps social auquel il appartient. Dans le même registre, on dira que l’attitude des enfants défigure le visage de la mère (d’où l’insistance, dans cette question, sur les « enfants » ou les « fils » de l’Église).

En vertu de cette mystérieuse solidarité des âmes, qui est un aspect de la communion des saints, la corruption des membres touche le corps du Christ qu’est l’Église : en ce sens, les péchés des fils de l’Église sont des péchés dont l’Église se trouve elle-même affectée. Il s’agit moins des péchés de l’Église que des péchés à (l’égard de) l’Église dont, chacun à sa place, est responsable. Ce sont aussi des péchés que l’Église assume, comme le Christ a pris sur lui tous nos péchés : « lui qui n’a pas connu le péché, le Père l’a fait péché pour nous » (2 Cor. 5, 21). En fin de compte, le lien de l’Église au péché vient de ce que l’Église n’est pas une société de purs mais qu’elle « reconnaît toujours comme siens ses enfants pécheurs [7]». « [L’Église] se défend contre la prétention de n’être qu’une Église sainte. L’Église du Seigneur, qui est venu chercher les pécheurs et a mangé volontairement à la table des pécheurs, ne peut pas être une Église hors de la réalité du péché, mais une Église dans laquelle il y a de l’ivraie et du bon grain, où il y a des poissons de toute espèce[8] », disait encore le futur Benoît XVI.

Le principe fondamental de la « purification de la mémoire » tient dans l’assomption par l’Église des péchés de ses fils et dans la compréhension non seulement de façon synchronique – dans l’espace – mais aussi diachronique – dans le temps – de cette prise en charge. La difficulté tient dans l’évaluation historico-théologique de telle situation déterminée : les chrétiens impliqués ont-ils eu un comportement qui n’était pas conforme à l’Évangile, pour autant que les pesanteurs de leur époque leur aient permis de discerner, le cas échéant, cette incompatibilité.

Pour éviter toute forme d’anachronisme, on prendra en compte le conditionnement socioculturel. Une telle investigation sur le passé exige d’autant plus de sérénité qu’une polémique se déploie à l’encontre de l’Église concernant son histoire.

Il convient donc de se situer entre l’apologétique à tout prix qui justifie l’injustifiable et l’auto-flagellation (le meaculpisme) qui s’aplatit devant les préjugés tenaces – érigés en mythes – issus de la Réforme et des Lumières.

Abbé Christian Gouyaud

© LA NEF n°319 Novembre 2019



[1] Journet Charles, l’Église du Verbe incarné, t. II, Sa structure interne et son unité catholique, Desclée de Brouwer, 1951, p. 904.

[2] Jean-Paul II, bulle d’indiction de l’Année Sainte de l’an 2000 Incarnationis mysterium du 29 novembre 1998, n° 11.

[3] Jean-Paul II, lettre apostolique Tertio Millennio adveniente du 10 novembre 1994, n° 33.

[4] Jean-Paul II, lettre encyclique Ut unum sint du 25 mai 1995, n° 34.

[5] Cf. Jean-Paul II, exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia du 2 décembre 1984, n° 4

[6] Cf. Joseph Ratzinger, « La demande de pardon par l’Église s’inscrit dans la continuité de son histoire et dans sa liturgie », intervention à la conférence de presse pour la présentation de « Mémoire et réconciliation : l’Église et les fautes du passé », la Documentation Catholique 2223, 2 avril 2000, 326-328

[7] Tertio Millenio adveniente, n° 33

[8] J. Ratzinger, loc. cit.

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