UNE VIE POUR DIEU ET POUR LES AMES

publié le 26 mars 2010 à 11:45 par Paroisse Blanzay   [ mis à jour : 3 avr. 2010 à 16:11 ]

Benoit XVI a ouvert le 19 juin, en la solennité du Sacré-Cœur, l’année sacerdotale à l’occasion du 150ème anniversaire de la mort de saint Jean-Marie Vianney (1786-1859), modèle de tout prêtre. C’était une invitation à lui consacrer un dossier et à s’interroger sur son actualité.

 

« Cet effrayant génie… » C’est ainsi que Chateaubriand, on s’en souvient, considérait Pascal. User de la même formule pour qualifier le pauvre et saint curé d’Ars relèverait, au pire de la bêtise, au mieux, du contresens : « effrayant », l’homme aux paroles si douces ? » Le Bon Dieu aura plus tôt pardonné à un pêcheur repentant qu’une mère aura retiré son enfant du feu. Dieu nous porte en paradis presque malgré nous. » « Génie » ? Non seulement cet ignare (selon les canons universitaires) n’a jamais pu entendre 2 deux mots de latin – ce qui, au demeurant, l’a toujours dispensé de s’abêtir – mais on voit mal en quoi le génie aurait quelque part avec la sainteté – Docteur Faustus, de Thomas Mann, suffit à l’attester. Et pourtant…

Jean-Marie Vianney est né le 8 mai 1786 à Dardilly, près de Lyon, dans une famille de paysan relativement aisée. Sa mère, Marie, transmet à cet enfant docile et aimant une foi vive que conforte une vocation elle-même précoce : avec son ami Laverrière, le jeune Jean-Marie mime dans les champs le Saint sacrifice de la messe – « C’est presque toujours moi qui faisait le curé ». Après la tourmente révolutionnaire, les Vianney refusent d’assister aux messes célébrées par les prêtres qui ont porté serment à la Constitution civile du clergé, et, en Waldgänger, se réfugient dans les forêts pour assister à des cérémonies religieuses clandestines et nocturnes : l’amour de la parole n’est pas un vain mot ; qui suit le Christ rejoint la Croix ? Visionnaire, le Bernanos de Sous le soleil de Satan dont l’abbé Donissan est inspiré par le Saint-Esprit mais aussi, partiellement quoiqu’en un autre sens, par le curé d’Ars, témoigne de ce danger subtil auquel des âmes d’élite peuvent être confrontées : la confusion de l’héroïsme et de la sainteté (même si le saint est celui qui possède, à un degré héroïque, les vertus cardinales et théologales).

En 1807, Jean-Marie Vianney se rend à Ecully, non loin de Dardilly, pour étudier à l’école presbytérale fondée par le curé du village qui deviendra pour lui plus qu’un maître, un père spirituel dont l’enseignement et la personnalité le marqueront à jamais : Charles Balley. Né à Lyon en 1751, chanoine régulier de Saint Augustin et excellent théologien que les autorités religieuses sollicitèrent d’ailleurs pour occuper la chaire de théologie morale du grand séminaire de Lyon, M. Balley professe un christianisme jansénisant, donc, rigoriste, austère et sombre. Quatre ans plus tard, Jean-Marie Vianney rentre au petit séminaire de philosophie, à Verrières, au fin fond des monts du Forez, mais ses maîtres se séparent bien vite de cet étudiant peu doué. L’imitation de Jésus Christ : « un humble paysan qui sert Dieu est certainement fort au dessus du philosophe superbe… » L’ « Incapable », comme l’appelle Henri Michaux, « insignifiant en deçà de l’insignifiance et au-delà aussi » ne brille guère plus au séminaire de théologie Saint Irénée : au premier examen, il est classé débilissimus (« le plus faible »), en deçà de debilis et de debilior dans la nomenclature en vigueur. « Au petit séminaire je n’étais qu’un élève médiocre, au grand séminaire, allez, j’ai fini par lasser tout le monde », se souvient l’abbé Donissan… Soutenu par M. Balley et le vicaire général de Lyon, Jean-Marie Vianney, dont l’exceptionnelle piété fait l’admiration de tous, et néanmoins ordonné prêtre en la chapelle du Grand Séminaire de Grenoble le dimanche 13 août 1815, à l’âge de vingt-neuf ans. En 1818, après avoir été le vicaire de M. Balley à Ecully, le conseil archiépiscopal le nomme desservant de la chapellenie d’Ars-en-Dombes – qui devra attendre une ordonnance de Louis XVIII  pour être déclarée paroisse.  La ferveur du petit village – trois cent âmes à peine – semble bien assoupie. Qu’à cela ne tienne : cet athlète de Dieu, ce soldat du Christ dont la profondeur de la foi étonne et fascine, saura la réveiller manu militari s’il le faut.

 

            Un exemple de piété

 

Le stratège commence par regrouper autour de lui quelques lieutenants dévouée puis il instaure ou restaure un certains nombre de confréries. Melle Marie-Anne Colombe Garnier des Garets, dite Melle d’Ars, écrit à un jeune séminariste : « Le prêtre que l’on nous a envoyé se nomme M. Vianney, qui était vicaire à Ecully. Nous sommes les enfants gâtés de la Providence. Je n’ai pas connu de prêtre aussi pieux que lui ;il est continuellement à l’église, offrant à Dieu l’encens de ses prières. A l’autel, c’est un ange, un séraphin ; en chaire, ce n’est pas, il est vrai, un orateur (…) mais c’est un homme pénétré de l’amour de Dieu. Il ne mange presque rien ; je crains que ce genre de vie n’abrège ses jours. Priez Dieu qu’il nous le soutienne et nous le conserve longtemps. S’il venait a mourir, il serait difficile de le remplacer. »Armé de « la manière de bien instruire les pauvres, et en particulier les gens de la campagne, ouvrage utile surtout aux Pasteurs, et principalement aux Pasteurs de la campagne, qui trouveront dans ce livre les principales vérités dont ils sont obligés d’instruire les pauvres qui sont confiés à leurs soins », de Messire Joseph Lambert, docteur en théologie, Jean-Marie Vianney menace des foudres du ciel bambonneurs, cabaretiers, danseuses et même paysans qui travaillent le dimanche.

Pendant les dix premières années de son sacerdoce, peu confiant en ses propres capacités, il rédige ses homélie sur le modèle des sermonnaires alors en vigueur et insiste lourdement sur le risque de damnation et les peines infernales ; par crainte du sacrilège, il admet très difficilement ses catéchumènes à la première communion (il leur faudra attendre parfois seize ou vingt ans…) et ses paroissiens à la communion tout court ; il impose même au pénitent un délai plus ou moins long entre la confession et l’absolution afin de s’assurer de sa véritable conversion…

En sa « théocratie » d’Ars – la formule est de Jean de La Varende – Jean-Marie Vianney applique à la lettre le rigorisme alors omniprésent : ce n’est donc pas d’abord par sa prédication que le curé d’Ars se distingue mais par sa personnalité ; absolument livr é à Dieu et à ses paroissiens, il ne voudrait être responsable de la perte d’aucune âme qui lui a été confiée et emploie tout les moyens qu’il juge bon pour s’en assurer, en prêchant au premier chef par exemple. Lui-même n’a-t-il pas la hantise d’être damné ? Il médite sans cesse les Mystères douloureux du Rosaire – institution de l’Eucharistie, Agonie, Couronnement d’épines, Portement de Croix, Crucifiement ; l’ « ascète émacié » (le curé d’Ars selon Claudel) ne cesse de s’exercer : il dort deux à trois heures par nuit, se nourrit  de quelques pommes de terre plus ou moins moisies ou de « matefaims » - galettes très fines faîtes avec de la farine de froment ou de blé noir délayé dans l’eau : « J’avais bientôt préparé mon dîner. Je faisais trois « matefaims ». Pendant que je préparais le second, je mangeais le premier ; en faisant le troisième, je mangeais le second ; je mangeais le troisième en rangeant ma poêle et mon feu. Je buvais un bassin d’eau, et je m’en allais, et j’en avait pour deux ou trois jours. » Pour faire passer un tel festin, rien de tel que la discipline et le cilice… Plus âgé, le curé d’Ars parlera, dans un sourire, de « ses folies de jeunesse » mais se sera pour s’accuser, dans un même élan, « d’immortification et de gourmandise »…

 

            Grâce et liberté de l’homme

 

Suite à la lecture de Saint Alphonse de Liguori dans la traduction du cardinal Gousset, le saint d’Ars infléchit sa prédication à partir de 1839 tout en gardant son tempérament de feu : il comprend que l’on ne gagne pas des âmes à Dieu par la terreur, en un volontarisme pour le moins suspect, mais en approfondissant la faille par où à la grâce de Dieu peut rencontrer la liberté de l’homme. De son infinie charité transposée dans son enseignement en chaire ou en catéchisme naîtra la profondeur d’une sainteté inédite, fraîche et …roborative! Pascal, justement : « La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l’esprit par les raisons et dans le cœur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans l’esprit et dans le cœur par la force et par les menaces, ce n’est pas y mettre la religion mais la terreur, terrorem potius quam religiom. » A l’endroit de ceux qu’il appelle les « gros poissons », soit, les grands pêcheurs, le curé d’Ars manifeste désormais sa compassion en se saisissant de leur croix : « Je vais vous dire ma recette… Je leur donne une petite pénitence et je fais le reste à leur place ! il ne faut pas les décourager…Vraiment, puis-je être sévère pour des gens qui viennent de si loin, qui font tant de sacrifices, qui souvent sont obligés de se cacher pour venir ici ? » Et les pénitents affluent en effet, au confessionnal de ce voyant qui lit dans les cœurs et les âmes alors qu’il aurait préféré la vie contemplative du moine solitaire et une clôture bien différente.

A l’apogée du pèlerinage, entre 1830 et 1845, ce sont entre trois cents et quatre cents personnes – dont Lacordaire et les Princes d’Orléans – qui arrive chaque jour dans le village ; accéder au saint curé demande trente à soixante-dix heures d’attente. Les pèlerins ne sont pas d’ailleurs les seuls à se presser : celui qui est légion enrage du trop grand amour qui se répand depuis l’église d’Ars. Prévoyant, le « grappin » comme Jean-Marie Vianney appela l’Ennemi (son « quasi camarade » depuis tant d’années de fréquentations…) – commença à infester les lieux dès 1823 par des bruits et des cris, lesquels redoublèrent toujours, remarqua Jean-Marie Vianney lorsqu’un « gros poisson » devait se présenter le lendemain au sacrement de pénitence.

 

            Humilité et pauvreté

 

A ce dernier, n’écoutant que son amour, il dira par exemple : « Peut-être avez-vous contracté une habitude criminelle, qui est devenue pour vous la source d’une infinité de pêchés. Vous désirez renoncer à vos désordres, et vous faites de temps en temps des efforts pour vous en sortir, mais le poids de vos mauvaises habitudes vous entraîne toujours. Vous détestez votre pêché et, malgré cela, vous y retombez à chaque instant. Ah ! ne vous découragez pas, ne dites pas que « vous êtes damné », ne pensez pas que jamais vous ne vous corrigerez.»

Les honneurs religieux et civils ne tardent pas à fondre sur le saint curé comme autant de calamités qu’il s’efforce de fuir : Mgr Chalandon, évêque de Belley, veut lui remettre le camail de chanoine (1852) et Napoléon III la légion d’honneur (1855). Il vend le premier au profit de ses pauvres et donne la seconde à son auxiliaire, l’abbé Toccanier.

Epuisé de s’être donné avec tant de prodigalité, Jean-Marie décline peu à peu puis s’effondre. Le vendredi 29 juillet 1859, il confie à sa fidèle paroissienne Catherine Lassagne, qui l’avait tant aidé – notamment lors de la fondation de l’école de jeunes filles « La Providence » : « C’est ma pauvre fin. Il faut aller chercher Monsieur le curé de Jassans. » Le mardi 2 août, il demande à l’abbé Beau de lui donner l’extrême-onction. Jean-Marie Vianney meurt deux jours plus tard, dans les bras de frère Jérôme : « le Serviteur de Dieu est mort je jeudi matin vers deux heures, le 4 août 1859, sans agonie et sans violence, ayant conservé sa connaissance jusqu’à son dernier soupir. »

A Ars – du vieux verbe « ardre », qui signifie brûler – un vieil homme toujours jeune demeura près du Buisson-ardent et se consuma au feu de l’Amour, en témoin toujours vivant du Christ ressuscité.


Par Rémi Soulié (la Nef juillet/août 2009)